Exposition : Vallotton l’insoumis

« Félix Vallotton, le feu sous la glace » jusqu’au 20 janvier 2014 au Grand Palais (Paris 8e).
Le « très singulier Vallotton », peintre et graveur franco-suisse de génie, est au centre d’une grande et belle exposition que lui consacre le Grand Palais, mais qui omet tout bonnement ses orientations libertaires.
Félix Vallotton (1865-1925) était venu de Lausanne à Paris perfectionner son trait et sa palette. Reçu aux Beaux-Arts, il préféra l’Académie Julian, plus populaire, gratuite pour les pauvres. Il rencontra des Communards fraîchement rentrés d’exil ou de relégation, des anarchistes proudhoniens ou bakouniniens, et une fois qu’il eut mis au point sa technique de xylographie, devint un des illustrateurs les plus en vue de la presse libertaire. Avec les (remarquables) critiques d’art qu’il envoyait à des journaux suisses, ses gravures sur bois, empruntant au style des vieux maîtres (Dürer, Holbein) comme à celui des estampes japonaises, avaient d’abord été un moyen de sortir de « la dèche » qu’il partageait avec une jeune ouvrière illettrée et presque constamment malade – moments noirs qu’il n’oubliera jamais. L’audace de ses gravures (étranger, il était expulsable à tout moment) fit peu à peu connaître ses peintures, non moins osées si l’on regarde bien.
La Vie meurtrière
Vallotton était aussi critique d’art, dramaturge, romancier, et deux de ses récits, la Vie meurtrière (1907) et Corbehaut (1921), sont à lire pour leurs prouesses d’écriture et la noirceur du regard qu’ils portent sur la société bourgeoise d’avant et d’après la Grande Guerre. Ils font aussi justice d’une légende tenace : son mariage « bourgeois » (1899) avec la fille d’un important marchand d’art parisien l’aurait définitivement détourné de ses idées anarchistes. Ses écrits et ses peintures montrent qu’elles n’en devinrent que plus « explosives », dès qu’il perçut comme autant de servitudes les relations familiales et mondaines qui lui étaient imposées. D’où son refus de la légion d’Honneur en 1912. Préférant définitivement « les chats aux enfants », il s’attacha à mettre au jour, dans des tableaux à scandale, tout ce qu’il peut y avoir de mensonge et de violence dans « l’amour » bourgeois ou sa « mythologie » classique. La Haine (1908), où Adam et Ève se défient comme plus tard Abel et Caïn, est un chef-d’œuvre du genre, préfigurant les créations d’Otto Dix et de la « Nouvelle objectivité ».
Il faudrait aussi parler de ses œuvres de guerre, remarquables picturalement comme sur le plan des idées. Passionnément belliciste en 1914 (d’autres anarchistes le furent aussi), il se fit envoyer en Champagne comme « peintre aux armées », enregistra « le désastre profond », puis en tira un texte extraordinaire, Art et guerre (1917), ainsi que des toiles dépassant en invention et en puissance tout ce que le futurisme et le cubisme avaient élaboré sur ce thème. Subtil observateur de l’art de son temps, Vallotton ne fut jamais d’aucune école, hormis la sienne. Le sommet de son art est à chercher dans ses « paysages composés », où, à la manière du Douanier Rousseau (critique d’Apollinaire qui s’avère aujourd’hui un compliment), il aménageait une nature idéale, sensuelle, vivable, loin de « la vie meurtrière ».
Gilles Bounoure

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