Égypte : « Il ne faut pas enterrer la révolution »

Entretien. Hany Hanna est un journaliste indépendant et traducteur égyptien. Dans cette interview, il revient sur la situation politique et sociale de ces dernières semaines.

Les Égyptiens font-ils face au retour d’un pouvoir militaire ?
Les choses ne sont pas jouées. Les Égyptiens se sentent redevables envers le général Sissi de les avoir débarrassé des Frères. Mais il ne faut pas interpréter cela comme un soutien inconditionnel : dès que l’armée va sortir de ce rôle, et c’est déjà le cas, ce soutien soudain et massif peut alors très bien disparaître aussi vite qu’il était arrivé.
Pendant 60 ans, il n’y a pas eu de véritable vie politique, et 40 % de la population est analphabète. Les gens n’ont pas forcément les outils nécessaires à l’analyse de la situation. Mais ils apprennent vite et réagissent beaucoup plus rapidement qu’on pourrait le penser. Il ne faut donc pas enterrer la révolution.

Quelle est la politique suivie par le pouvoir ?
On assiste à un mouvement de balancier entre répression et tentative d’intégration. Kamal Abou Aïta, l’ancien président de la centrale syndicale indépendante EFITU devenu ministre du Travail, essaye de jouer le rôle d’intermédiaire. Mais il lui est aussi arrivé de faire appel à la police contre les travailleurs, comme par exemple pour déloger les salariés de l’industrie textile qui avaient organisé un sit-in au ministère du Travail.
Les mesures sociales prises par le nouveau gouvernement ne sont que des mesurettes. Un salaire minimum de 1 200 Livres (135 euros) a par exemple été annoncé dans le secteur public. C’était le montant revendiqué par en janvier 2011. Mais depuis, les prix ont beaucoup augmenté. La confédération des syndicats indépendants EFITU a refusé un montant aussi faible qui n’est pas à la hauteur des besoins.
Le gouvernement a annoncé l’exemption du paiement des droits de scolarité. Le véritable problème est que cette gratuité proclamée est en réalité très théorique. Étant très mal payés, beaucoup de professeurs ne gagnent pas assez pour vivre correctement. Résultat, beaucoup bâclent leurs cours et/ou donnent de mauvaises notes de façon à pouvoir ensuite proposer des cours particuliers payants qui représentent l’essentiel de leurs revenus. Pour établir une véritable gratuité de l’enseignement, il ne suffit pas de dispenser les parents de payer 15 euros par an. Il faudrait commencer par payer correctement les professeurs de façon à ce que les cours particuliers ne soient plus nécessaires !

Où en sont les luttes sociales ?
Il y a certes beaucoup de luttes sociales, mais le mouvement ouvrier est très mal organisé et n’a pas la capacité à transformer les mouvements en outils de concrétisation des revendications.
Depuis un an, il y a eu environ 3 000 grèves, mouvements de protestation et sit-in. Mais la plupart sont mal organisés. Comme les luttes se heurtent à un mur, et qu’il y a la pression de la vie quotidienne lorsqu’ils ne sont pas payés, beaucoup finissent par se décourager et leur mouvement s’essouffle.
Ce problème ne se résoudra que très progressivement par l’organisation du mouvement syndical. Pour cela, il faudra que la législation change et permette enfin au syndicalisme indépendant de se structurer.

Comment se démarquer à la fois des Frères musulmans et de l’armée ?
C’est ce que propose de faire un mouvement récemment créé appelé « Le Front de la voie de la révolution ». Il a été constitué par des militants actifs dans les mobilisations de 2011 et 2013. Il est basé sur un éventail politique assez large comprenant notamment des Socialistes révolutionnaires, des libéraux et des militants de la gauche traditionnelle. 

Quel est le poids des Socialistes révolutionnaires ?
Ils ont une influence directe très faible. Mais leur influence indirecte est par contre importante : ils sont présents dans les manifestations, ils distribuent beaucoup de tracts. Un certain nombre des idées qu’ils défendent sont reprises de façon diffuse sur la scène politique, même si on ne sait souvent pas qu’ils en sont à l’origine.

Extraits d’une interview réalisée le 9 octobre, et parue notamment sur le site ESSF : www.europe-solidaire.org/spip.php?article30093 

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.