« Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était »

Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était. Aux origines de l’oppression des femmes, éd. Smolny, mars 2012 pour la 2e édition, 480 pages, 20 euros

Christophe Darmangeat vient de publier une Conversation sur la naissance des inégalités où, de questions en réponses, il nous fait avancer dans les pas de diverses sociétés humaines pour tenter de comprendre l’apparition des inégalités sociales. Nous revenons ici sur son précédent ouvrage, Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était, Aux origines de l’oppression des femmes, réédité l’an dernier et qui traite d’une inégalité particulière, celle des sexes.1 

Il y a des questions qu’on ne se pose pas tous les matins en se levant mais presque et qui vous turlupinent, auxquelles les réponses qui vous sont proposées restent insatisfaisantes. C’est le cas de celle-ci, assez fondamentale : mais pourquoi est-ce que ce sont les femmes qui sont opprimées par les hommes et non l’inverse ? Quand et comment nous sommes-nous fait avoir ? Le livre de Christophe Darmangeat n’apporte pas de réponse simple. Mais armé de solides outils marxistes, il offre une limpide synthèse de l’état des connaissances et des théories sur ce sujet (enfin) plus de 130 ans après Engels.

Matérialiste dialectique, l’auteur l’est, sans aucun doute. Du coup, on le suit avec confiance et plaisir dans sa critique d’Engels, Kollontaï ou Luxemburg… S’appuyant sur les travaux les plus récents, il réinterroge les œuvres classiques pour en souligner l’importance et les manques, se moque gentiment des conclusions parfois hâtives qui y sont tirées dans le contexte de l’époque. C’est drôle et cela incite à toujours bien garder son sens critique, même quand on lit Lénine ou Luxemburg. Les références sont nombreuses et ont été encore enrichies pour la 2e édition. Une partie du livre, placée en fin de volume, discute des différentes formes de famille et des systèmes de parenté (sujet qui constitue la matière des premiers chapitres de L’origine de la famille d’Engels). Mais c’est la première partie, consacrée à la question des rapports entre les sexes dans les sociétés pré-étatiques, qui constitue l’essentiel de l’ouvrage. La théorie généralement admise est que dans les sociétés primitives qui n’avaient pas accumulé de richesses, l’oppression des femmes aurait été inconnue et celles-ci auraient occupé des positions élevées. Le livre démontre que cette théorie est largement contredite par les recherches scientifiques menées depuis un siècle. Décortiquant différentes organisations sociales, l’auteur nous entraîne à la recherche d’un matriarcat introuvable…

Des interrogations persistantes

Alors même qu’on ne trouve pas de sociétés dans lesquelles les femmes auraient réellement eu le pouvoir, la question reste entière : quelle est l’origine de l’oppression des femmes ? Christophe Darmangeat nous propose des éléments de réponse, avec l’humilité de celui qui essaye de comprendre en s’appuyant avec rigueur sur les données scientifiques disponibles à notre époque. On le suit bien sur la nécessité de la division du travail pour en augmenter la productivité, sur les critères de cette division (jeunes/vieux, femmes/hommes…). De son propre aveu, les choses deviennent plus délicates lorsqu’il s’agit de mettre en évidence et d’expliquer la mise en place des mécanismes de domination.

Prudent sur les causes de la division sexuelle du travail, une caractéristique propre à l’espèce humaine, il s’étend en revanche longuement sur ses conséquences, en particulier celles du monopole détenu par les hommes tout à la fois sur la chasse au gros gibier et sur la guerre. Les femmes se retrouvent donc dépossédées à la fois des armes et de la vie sociale extérieure au clan. De là à les inférioriser puis à les surexploiter, il n’y a qu’un pas à franchir… Pas qui prendra de multiples formes selon les lieux et les époques, mais dont on ne peut que constater l’universalité aujourd’hui. L’auteur prend le temps d’argumenter ses propositions, de les étayer par des faits, mais ne cache pas les difficultés liées aux interprétations des découvertes archéologiques ou au manque de preuves irréfutables.

Du même coup, le livre éclaire les raisons pour lesquelles l’idéal de l’égalité des sexes est une idée profondément moderne, qui ne pouvait émerger que sur la base des structures économiques marchandes généralisées par le capitalisme.

Bref, un livre à lire absolument pour actualiser notre analyse marxiste de l’origine de l’oppression des femmes et continuer à nous poser des questions ! 

Note

1. Conversation sur la naissance des inégalités, éd. Agone, février 2013, 200 pages, 12 euros. Le blog de l’auteur présente des articles, notes de lecture, enregistrements de débats, une brochure à télécharger… De quoi prolonger la réflexion autour du marxisme, de l’anthropologie et de l’évolution sociale : http://cdarmangeat.blogspot.fr/

 

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