La gauche malade de « la haine de la religion »

Par Fahima Laïdoudi et Sellouma

Le dernier essai de Pierre Tevanian1 rappelle qu’un combat antireligieux peut servir à justifier l’exclusion de la sphère politique et sociale d’un secteur de la population, en l’occurrence les musulmans de France. Et s’interroge sur les utilisations du marxisme faites dans ce sens.

L’auteur nous invite donc à une relecture de la tradition marxiste, dont l’objectif principal est d’unifier les couches sociales les plus exploitées et opprimées, en soulignant qu’une telle ambition nécessite une attitude qui ne soit pas méprisante vis-à-vis de la diversité culturelle portée par ces dernières.

Haine d’une religion, haine de classe

Car l’islamophobie portée par la classe dominante continue de contaminer la société. Arme privilégiée de la division des opprimés, elle fait prospérer le racisme et le sexisme. Les chiffres sont accablants. Le collectif contre l’islamophobie en France a recensé 84,73 % de femmes parmi les victimes d’actes islamophobes en 2011. Le chiffre atteint 94 % pour les agressions verbales et physiques.2 L’ensemble des mesures et des lois d’exclusion des femmes et des jeunes filles pour des tenues jugées inappropriées (hijab, niqab, bandeau, vêtements longs…) ne sont pas seulement « une diversion, mais (…) un véritable projet de société raciste ».3

Dans ce contexte, La haine d’une religion dominée est l’un des visages de la haine de classe. Un exemple en a donné par les réactions de Nadine Morano et Aurélie Filippetti, qui « sur le bon dos de « la candidate voilée » (se sont découvert) une nouvelle vocation : celle de docteurs en marxologie. ». L’idéologue emblématique de cette tendance est Michel Onfray qui, dans son Traité d’athéologie, prétend que « l’islam refuse par essence l’égalité métaphysique ontologique, religieuse, donc politique. » Onfray ne fait pas que nier la réalité, il dépossède l’objet religieux de son sujet, en postulant que sa lecture de l’islam serait plus vraie que l’islam vécu au quotidien par les musulmans. L’implication pratique est que l’on ne peut pas être vraiment musulman si l’on réclame la justice et l’égalité. Ainsi sont donc banalisées les attaques contre Ilham Moussaïd parce qu’elle a voulu jouir des mêmes droits civiques que les autres, ainsi est justifiée l’exclusion des musulmans de la politique.

Notons que cette volonté de confisquer la parole des personnes concernées se retrouvait dans la critique d’Onfray du logo du NPA, le mégaphone. Un outil politique qui se veut le porte-voix des oppriméEs et exploitéEs, ça le gêne. A notre projet, Onfray opposait la vieille vision politicienne des négociations entre appareils politiques de gauche4.

 

Le marxisme contre l’islamophobie

 

L’essai de Pierre Tevanian souligne que Marx, dans le mouvement socialiste naissant, a opéré un tournant pragmatique reléguant « à l’arrière-plan le combat antireligieux issu de la tradition des lumières en le dénonçant comme un écueil. » La conséquence pratique de cette position est l’acceptation dans les organisations ouvrières de croyants et de non croyants, unis dans la lutte contre le capitalisme. Les discussions métaphysiques sont closes, la vérité devient une pratique qui se révèle dans la lutte de classes. La critique est adressée en direction de la terre et non du ciel, elle concerne cette « vallée de larmes » à laquelle les opprimés cherchent divers moyens d’échapper.

 

C’est dans ce cadre que l’auteur soumet des pistes d’interprétation de la formule « opium du peuple ». Il replace cette citation dans sa tradition philosophique, qui est celle d’une explication de la religion comme maladie ou addiction. Elle est considérée comme irraisonnée mais, selon Tevanian, « n’a au fond rien de spécifiquement marxiste ». Ce que Marx et Engels ajoutent est une compréhension dialectique, contradictoire des phénomènes. Dans le cas de la religion et de sa comparaison avec l’opium, suivant l’acception de Marx et Engels, l’auteur envisage « la réalité des effets divers, voire contradictoires, de cette substance (qui) peut conduire à l’apathie mais aussi à l’action ». Historiquement, on constate effectivement que la religion peut être facteur soit de libération soit d’oppression. C’est cet ensemble qu’il s’agit de saisir sans réduire l’un à l’autre. Parallèlement, et c’est une originalité de l’analyse, le combat antireligieux, comme le souligne le sous-titre, est devenu un « opium du peuple de gauche »

 

Cet ouvrage est utile pour tout militant et pour toute structure visant à lutter contre le capitalisme, car il énonce les raisons pour lesquelles croyants et non croyants sont à égalité. Tevanian met en garde contre l’arrogance et le mépris de ceux qui restent attachés au combat antireligieux, en rappelant que Marx a défendu le droit à pratiquer sa religion contre la répression étatique. Comme le rappelle aussi Joseph Daher : « [Marx] en énonçait ainsi le principe : ‘‘chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre le nez’’. Ce même Marx a défendu l’obtention des droits civiques des juifs de Cologne en 1843 et déclarera que le privilège de la foi est un droit universel de l’homme. Le marxisme classique, celui des fondateurs, n’a d’ailleurs pas requis l’inscription de l’athéisme au programme des mouvements sociaux. »5

 

Il est important d’insister sur le fait que la religion en tant que phénomène social joue un rôle très contradictoire, qu’il s’agit d’identifier avec précision. Les révolutions du monde arabe, théâtre de révolutions dont les acteurs comprennent un nombre certain de musulmans, permettent d’opérer une nette distinction entre les islams politiques et les identités religieuses des révolutionnaires : impossible de réduire toute barbe ou tout hijab aux islams politiques !

 

Le cas de l’Egypte est assez frappant, et les exemples multiples. Ils montrent que les révolutionnaires sont gagnants dans la complémentarité. C’est ainsi que les chrétiens et les musulmans se protégeaient mutuellement, place Tahrir, au moment de la prière. De l’autre côté, le piège tendu par le régime pour discréditer les femmes avec les tests de virginité pouvait s’appuyer sur un fond religieux dominant, mais les révolutionnaires égyptiens savaient que ce n’était qu’un prétexte pour banaliser la brutalité policière. Il y a bien un enjeu décisif à lutter contre l’islamophobie, et ce combat s’inscrit en continuité avec le marxisme.

 

L’islam comme outil de résistance

Le legs théorique et pratique du marxisme laisse ouvert deux possibilités : écarter le caractère religieux ou prendre l’argument de la religion à bras-le-corps. Pour illustrer le premier cas, l’affaire Baby Loup a consisté en la mise en avant de l’appartenance religieuse de l’employée pour faciliter l’attaque du patronat contre le code du travail à travers le licenciement. Le fait d’être identifiée comme musulmane visible ne signifie pas une mise en avant ou revendication de cette appartenance. Le slogan le plus délirant est celui de l’extrême droite, d’islamisation de la France. Tout serait finalement réduit à une simple lutte de valeurs, ce qui d’un point de vue matérialiste est ridicule.

Cependant, lorsque l’on intègre dans notre fonctionnement des militants des quartiers qui sont aussi musulmans, c’est toute une culture politique que l’on doit prendre en compte. Bien que nous ne soyons pas musulmanes visibles, nous nous retrouvons, en tant que militantes issues et intervenant dans les quartiers, dans cette histoire où l’islam est devenu pour certains un point d’appui à leurs résistances. C’est une réalité à laquelle nous sommes confrontées dans nos milieux. Citée dans l’essai, Hanane nous dit : «  je suis effectivement musulmane, et de gauche. Je me bats pour plus de justice sociale, et pour que les gens acquièrent de vrais droits, comme le droit au travail ou au logement, et de réelles libertés, avec comme seule limite de ne pas entraver la liberté d’autrui. Le tiret entre islamo et gauchiste signifie pour moi que le lien entre l’islam et la gauche est tout simplement possible, comme il est d’ailleurs tout aussi possible avec la droite. C’est une question d’interprétation. »

 

La Haine de la religion dénonce les tentations islamophobes à droite comme à gauche. Il interpelle particulièrement le NPA car nous avons eu un processus de construction qui a tenté de mener un débat sérieux sur le rapport à la religion, grâce à l’intervention de militants des quartiers qui s’étaient joints à nous au début de l’aventure.6 Il interroge le NPA, en soulevant l’hypothèse que la haine de la religion alimentée par le climat politique a freiné son déploiement. L’essai rappelle qu’être révolutionnaire implique une façon d’agir, une attitude qui consiste aller de l’avant et à faire confiance à nos luttes. En tous les cas, à prendre le risque d’aller vers l’inconnu, pas si inconnu que ça car nous savons que le salut de la révolution est dans les mains des opprimés et des exploités de ce monde, de celles et ceux qui déclenchent les révolutions.

A ce sujet, nous pouvons nous rappeler ce que disait Daniel Bensaïd à propos de l’entrée des musulmans dans le NPA : «Cela pose la question de ce qu’on veut. Si l’on veut ouvrir la politique à ceux qui en sont privés, il faut être attentif. Par exemple, on ne peut pas fixer un Conseil national qui aurait lieu pendant l’Aïd-el-Kébir. C’est vrai que ça ne nous viendrait jamais à l’esprit de l’organiser le jour de Noël. »7

Notes

1. La Haine de la religion, La Découverte, 2013.

2. Voir http://www.islamophobie.net/rapport-annuel.

3. C’est la thèse développée par Tevanian dans son ouvrage précédent, Dévoilements (Libertalia, 2012).

4. Il est vrai en 2009, quand il soutenait le Front de gauche – il serait maintenant devenu « libertaire ». Voir http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2009/06/05/1566048_le-megaphone-comme-ideal-platonicien-par-michel-onfray.html

5. Voir http://cafethawrarevolution.wordpress.com/2013/01/28/islamophobie-et-orientalisme-inverse/

6. Voir la première réunion nationale de la commission quartiers populaires consacrée au questions de féminisme, laïcité et religions, http://www.npa2009.org/npa-tv/197%2B1454%2B2274/all/1463

7. Voir http://www.npa2009.org/content/linsoluble-contradiction-du-voile-anticapitaliste-mediapartfr

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