Jean-Michel Krivine (1932-2013) : chirurgien militant et internationaliste

Jean-Michel avait de l’humour et pour passion le violon. Dès 1948, quand il a adhéré au Parti communiste français (PCF), il a animé des chorales révolutionnaires et continué sans désemparer, y compris lors des universités d’été de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Il lui arrivait de perdre un peu de son humour quand des choristes suggéraient de moderniser le répertoire ; il restait très attaché aux traditions du mouvement ouvrier. Il avait du courage, ainsi qu’en témoignent ses séjours dans les maquis vietnamiens ou thaïlandais.  Il avait participé à des événements de grande ampleur, comme le Tribunal Russel contre les crimes de guerre au Vietnam ; il ne rechignait pas pour autant devant les tâches militantes les plus obscures : jusqu’à la fin, il consacré sont attention à la correction des articles publiés dans la revue Inprecor.

Jean-Michel préférait la vérité, fut-elle tristement banale, à la légende, fut-elle politiquement correcte. Le fils de Léon Trotski, Léon Sedov est décédé en 1938 à la suite d’une opération de l’appendicite. Cette mort est souvent attribuée aux services staliniens. Jean-Michel a étudié le compte-rendu opératoire et conclu que Sedov n’avait été victime que des erreurs du chirurgien chargé de l’opérer. Le sujet reste aujourd’hui encore controversé.

Chirurgien militant

Jean-Michel était lui-même chirurgien, une profession qui a marqué son engagement auprès des luttes de libération et des soulèvements populaires du « tiers monde » – ce que l’on appelait à l’époque la « révolution coloniale ». En 1962, au lendemain de l’indépendance algérienne, il s’est rendu en Kabylie, avec d’autres volontaires, pour opérer dans un hôpital, puis il fut responsable de la commission Médicale de l’Association d’Amitié et de solidarité franco-algérienne (AASFA). Il initia de même la commission Santé d’associations de solidarité avec le Nicaragua, où il s’est rendu en 1979. 

Contacté par des membres du réseau Curiel, il s’est rendu en 1965 et 1966 à Saint-Domingue afin de prendre en charge 24 mutilés du soulèvement d’Avril (surtout des amputés). Trois ont été traités en France, les autres en Bulgarie, mais au prix d’un véritable bras de fer avec le gouvernement français et la Croix-Rouge. De même, quand il s’est rendu dans les maquis du sud thaïlandais, en 1978, c’était pour évaluer les besoins médicaux et, en particulier, chirurgicaux de la guérilla communiste.

En France, il devint en 1970 chef du service de chirurgie de l’hôpital d’Eaubonne. Il a constitué un service pratiquant des IVG avec le personnel volontaire. En 1974, ils furent ainsi 77 à s’engager publiquement dans la bataille pour la légalisation de l’avortement (loi Veil) : « Nous avons pratiqué des avortements dans notre service et nous continuerons à le faire ». En 1980-1981, il a participé au lancement d’un Comité de défense de l’hôpital. 

La chirurgie était pour Jean-Michel une responsabilité politique et pas seulement médicale.

Le Vietnam

L’engagement militant le plus prenant de Jean-Michel concerna le Vietnam. Il s’est pleinement consacré à l’Association médicale franco-vietnamienne (AMFV), créée en 1967, et au Secrétariat de coordination des associations européennes d’aide au Vietnam. Il a aussi participé aux commissions d’enquête du Tribunal Russel. C’est à ce titre qu’il s’est rendu en 1967 d’abord au Nord Vietnam puis, quelques mois plus tard, dans les zones contrôlées par le Front national de libération (FNL) au Sud. Ces périples étaient dangereux : les bombardement états-uniens faisaient rages.

Jean-Michel devait prendre la mesure des dévastations provoquées par l’escalade militaire conduite de Washington et rassembler des données sur l’usage des bombes à billes et du napalm. Au Nord, il eu la « chance inouïe » (pour reprendre ses propres termes) d’aller jusqu’au 17e parallèle – la ligne de démarcation entre le Nord et le Sud. Bien rares furent les étrangers qui eurent cette possibilité et quand il rencontra Ho Chi Minh, celui lui dit : « Ah, c’est vous Krivine ! Vous êtres plus chanceux que moi ! On ne me laisse pas descendre vers le Sud… ». Jean-Michel a visité tous les hôpitaux provinciaux et certains hôpitaux de districts – cibles privilégiées des bombardements. A l’époque, il était encore membre du Parti communiste français et si les Vietnamiens l’accueillaient ainsi, c’est notamment qu’ils trouvaient que le PCF en faisait trop peu dans la solidarité et espéraient (à raison) que notre camarade aiderait à la renforcer.

C’est avec Marcel-Francis Kahn et Roger Pic qu’il s’est rendu au Sud en passant par le Cambodge, vivant dans la forêt, habillé en « vietcong » – mais sa grande taille ne devait pas aider à camoufler sa présence ! Il a pu, dans les zones du FNL, interroger nombre de témoins.

A l’occasion de ces séjours, Jean-Michel rencontra Pham Van Dong, Premier Ministre, et Pham Ngoc Thach, ministre de la Santé. Ce dernier devint pour lui un ami, de même que le professeur Ton That Tung. Ces liens se sont maintenus après la libération, Jean-Michel organisant la venue en France de jeunes chirurgiens vietnamiens pour qu’ils parachèvent leur formation dans des hôpitaux français. Il est lui-même retourné au Vietnam en 1975, 1982 et 1986. Son engagement solidaire n’a pas été oublié comme le souligne le message de condoléance envoyé d’Hanoi, après son décès, par le docteur Do Duc Van (voir ci-dessous) et la présence d’une représentante de l’ambassade du Vietnam à ses obsèques.

Cet engagement était pour Jean-Michel quotidien, pratique. Sa cellule du PCF à l’hôpital d’Eaubonne comprenait des infirmières, aides-soignantes, brancardiers, membres du personnel administratif. Sur sa proposition, elle décida de s’appeler « Nguyen Van Troi », du nom d’un jeune combattant du FNL qui, capturé, avait harangué le peloton d’exécution. Lors de la fête de l’Huma, sa cellule proposait aux participants de « prendre leur tension pour le Vietnam », distribuant un tract politique avec le chiffre de leur tension et collectant ce faisant des fonds pour la solidarité.

Jean-Michel était aussi le seul membre « français » du groupe trotskiste vietnamien en France, rattaché à la LCR, participant à la rédaction de la revue Chroniques vietnamiennes où il écrivit quelques articles sous le nom de plume Bui Thien Chi. C’est encore sur la question du Vietnam qu’il participa aux grandes controverses au sein de la Quatrième Internationale, reprochant à la majorité (et à moi en particulier) de nourrir trop « d’illusions » sur les possibilités de réformes antibureaucratiques du PCV – et à la minorité de nier le rôle majeur joué par ce parti dans la résistance nationale et le combat sociale du peuple vietnamien. Il jugeait que l’histoire avait donné raison à la position qui était alors la sienne et celle du groupe trotskiste vietnamien. Il avait évidemment de bonnes raisons de penser ainsi.

J’ai l’impression que ces débats touchaient autant à l’éventail des questions que chacun se posait (ou pas) qu’aux réponses (souvent plus nuancées qu’il n’y parait) alors apportées. Certes, pour une part, ces controverses ne présentent aujourd’hui aucun intérêt, si ce n’est pour retracer l’histoire de la Quatrième Internationale et de ses luttes de fractions. Mais pour une autre part, elles me semblent riches. Ayant connues leur lot habituel de mécompréhensions, elles mériteraient d’être revisités avec recul. 

Le tumulte de ces débats ne nous a pas empêché d’agir de concert dans la solidarité et de nous garder amitié. Ainsi, c’est moi qui ai introduit Jean-Michel auprès de cadres du Parti communiste thaïlandais ; des contacts qui l’amenèrent à se rendre dans les maquis du sud de la Thaïlande. Ce voyage permit notamment au Comité de solidarité avec le peuple thaïlandais (CSPT) de lever des fonds pour l’envoi de trousses chirurgicales.

Le stalinisme

Dans une certaine mesure, le stalinisme fut pour Jean-Michel une (re)découverte et non pas une donnée d’évidence, à la différence de beaucoup de militants de la génération qui fondit la LCR. Il a certes été précocement influencé par le trotskisme à l’époque où il a rejoint les Jeunesses socialistes, en 1946 (il a alors 14 ans), puis quand il a participé à la création, en 1948, du Rassemblement démocratique et révolutionnaire (RDR) initié par David Rousset, Gérard Rosenthal et Jean-Paul Sartre. Mais après l’échec de ces expériences, en pleine guerre froide, il s’est tourné vers le PCF pour assurer la défense de l’URSS, fut-elle « bureaucratiquement dégénérée ». Bombardé de responsabilités, il devint un bon militant du parti et participa aux Festivals mondiaux de la jeunesse à Budapest (1949) et Berlin (1951). Autour du journal Clarté, il côtoya Annie Besse (la future Annie Kriegel), Suzanne de Brunhoof, Furet, Lerroy-Ladurie…

Selon ses souvenirs, ses « vielles idées trotskistes » commencèrent a « redonner signe de vie » à partir de 1954, mais il se refusait encore de céder « à cette tentation »… jusqu’en 1956, le XXe congrès du PC d’URSS et l’intervention soviétique en Hongrie. Il fut alors mis en contact avec Pierre Frank et rejoignit la Quatrième Internationale – tout en restant dans le PCF dans l’attente de la Troisième Guerre mondiale qui ne vint pas. Ce n’est qu’en 1970 qu’il démissionna du Parti communiste et constitua une cellule de la LCR dans son hôpital d’Eaubonne.

Jean-Michel avait acquis une intelligence des deux mondes, telle que vue des mouvements stalinien ou trotskiste. Cela lui a permis de traquer le mensonge stalinien en publiant un livre sur Les grandes affaires du Parti communiste français (sous le nom de Louis Couturier), puis des articles sur le Pacte germano-soviétique (1939) et autres questions occultées dans l’historiographie officielle du PCF.

Jean-Michel n’était pas féru de théorie et se méfiait plutôt des innovations. Il n’a pas écrit d’études théoriques. Il accordait cependant beaucoup d’importance à la formation qu’il dispensait aux universités d’été de la LCR puis du NPA.

Jean-Michel se consacrait à la formation « élémentaire » qu’il assurait « à l’ancienne », avec distribution de polycopiés et obligation de les lire. Il la concevait comme la transmission d’un savoir de base à partir duquel une réflexion critique pouvait ultérieurement se déployer.

Internationaliste

Jean-Michel était avant tout un internationaliste. Cet engagement est au cœur des choix qui ont marqué son parcours politique dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale.

Son appartenance au Parti communiste couplé à la radicalité de son engagement envers les luttes de libération lui a facilité bien des contacts dans son activité de solidarité internationale. Si ces liens ont, pour une bonne part, perdurés après son départ du PCF, alors qu’il affichait son appartenance à la Quatrième Internationale, c’est que sa sincérité et son implication ne faisaient aucun doute. Il aidait et payait de sa personne.

Il pouvait porter un jugement politique critique et tranchant sur les organisations qui conduisaient les luttes de libération, mais cela n’affectait pas ce qu’il considérait être un devoir de solidarité envers celles et ceux qui combattaient : Algérie, Saint-Domingue, Nicaragua et, par-dessus tout, le Vietnam sous l’escalade militaire états-uninienne – ce « point focal » de la situation mondiale dans les années 1965-1975.

L’internationalisme n’était pas pour Jean-Michel une posture. C’est cette conception de la solidarité qu’il nous lègue en héritage.

Pierre Rousset

* Sources : je me suis beaucoup appuyé sur les réponses données par Jean-Michel à un questionnaire de « Maitron », le dictionnaire des militant.e.s du mouvement ouvrier. 

Bio

Jean-Michel Krivine est né le 5 août 1932 et décédé le 14 mai 2013 à Paris.

Il avait pour frères Gérard, Roland, Hubert et Alain.

Il a épousé en 1953 Irène Borten puis, en 1972, Jacqueline Terrioux.

De son premier mariage, il a eu deux enfants : Anne et Frédéric, et une fille de son second : Juliette.

Il a eu pour pseudonymes au sein de la Quatrième Internationale Arnold, puis Nikita.

Il a eu pour noms de plumes Louis Couturier et Bui Thien Chi.

Biblio

Sous le nom de plume de Louis Couturier, Les « grandes affaires » du Parti communiste français, Collection Livres rouges, Maspero : Paris 1972.

Jean-Michel Krivine, Carnets de missions au Vietnam (1967-1987), Les Indes Savantes :  Paris 2005.

Jean-Michel Krivine, Carnets de missions dans le maquis thaïlandais (1978), préface de Pierre Rousset, Les Indes Savantes : Paris 2011.

 

Des articles récents de Jean-Michel Krivine sont disponibles sur les sites d’Inprecor et d’ESSF.

 

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