Ce que nous apprend la crise chypriote

Par François Chesnais

L’examen de la crise chypriote met au grand jour, plus clairement encore que celles qui ont concerné la Grèce, le Portugal et l’Espagne, le fait que la « crise de la dette publique » est d’abord et avant tout la crise des banques. Il y a dans le traitement de la crise chypriote par la Troïka1 à la fois du déjà vu et du nouveau. Certaines des mesures décidées créent des précédents qui peuvent être exploités pour relancer la campagne pour l’audit et l’annulation de la dette publique.

 

La fragilité collective, «systémique» des banques européennes (ce qui n’empêche pas certaines de continuer à faire des gros bénéfices) a pour origine leur participation, à partir de 2002, à l’émission et la circulation de capital fictif au énième degré sous la forme des nombreux actifs très complexes nommés « produits structurés ». L’effondrement du marché hypothécaire étatsunien en 2007 et le début de la crise économique et financière mondiale, avec la crise des effets subprime (correspondant à des crédits immobiliers accordés à des ménages aux capacités de remboursement incertaines), ont tout de suite engendré des dégâts en Europe.

A côté d’actifs pourris d’origine étatsunienne, les banques européennes, celles de la France et de l’Allemagne en tête, ont accumulé les créances de prêts faits dans la zone euro à des sociétés hypothécaires et des banques régionales comme en Espagne ou comme en Grèce à des gouvernements pour le financement de dépenses parasitaires (armes2, « grands travaux inutiles» en pagaille, etc.). La diminution des impôts sur la fortune et le capital ont accru un peu plus chaque année le recours à l’emprunt par les Etats. La formation des dettes publiques a pour effet de renforcer les positions du capital porteur d’intérêt et de créer des changements dans les rapports politiques. Une fois formées, les dettes publiques ont vocation à ne jamais s’éteindre mais à créer, en se reproduisant sans accroc, un flux régulier d’intérêts venant d’impôts prélevés sur ceux qui ne peuvent pas y échapper. Pour les banques et les fonds de placement, les dettes publiques sont un vrai bonheur.

 

Crise des banques et crise des dettes publiques

Les choses se gâtent lorsque le poids cumulé des dettes et l’aggravation des déficits budgétaires commencent à faire douter de la capacité de certains Etats à assurer le paiement des intérêts et le respect des échéances de remboursement. L’interconnexion des économies et l’enchevêtrement des longues chaînes transnationales de dettes et de créances signifient que l’exposition de banques à une dette publique nationale devenue douteuse aux yeux des investisseurs enclenche un processus cumulatif de contagion. Les difficultés des Etats accentuent la fragilité des banques et la méfiance des investisseurs aggrave les conditions d’emprunt des Etats (mesurées en Europe par le fameux « spread », écart par rapport au taux d’emprunt du Trésor public allemand). C’est ce processus qui s’est enclenché début 2011 le jour où la Grèce a annoncé qu’elle ne pourrait pas faire face à ses prochaines échéances. Dans une configuration où ce qu’on nomme le crédit à l’économie (aux entreprises et aux ménages) est devenu l’activité qui rapporte aux banques le moins de profit et dont elles se soucient peu, «sauver les banques» a pour sens de leur garantir la continuité des flux d’intérêts issus des emprunts publics et le respect des échéances. Pour cela il n’y a qu’un seul moyen: imposer un régime de talon de fer aux travailleurs et aux couches populaires, accroître les impôts qui pèsent sur eux à commencer par la TVA, réduire les retraites et faire des coupes sombres dans les dépenses, dans la santé notamment. Et pour s’assurer que les gouvernements y procèdent, s’immiscer directement dans la politique intérieure par tous les moyens conçus par l’Union européenne, la BCE et le FMI, jusqu’au choix des premiers ministres et l’installation des missions de la Troïka pour assurer la bonne rédaction des décrets.

Chypre : du pareil mais aussi des différences

On en vient maintenant au déroulement de la crise chypriote et à ses étapes jusqu’à aujourd’hui. Disons un mot au sujet de Chypre. Au terme d’une longue histoire violente entre populations turques et grecques, l’entité politique Chypre est la moitié de l’île portant ce nom. Son intégration à l’Union européenne en 2004 a fait partie des relations compliquées de l’UE avec la Turquie. La raison de son intégration à la zone euro en 2008, alors qu’elle ne faisait pas mystère de sa qualité de paradis fiscal, a été, sans l’ombre d’un doute, de permettre aux banques européennes, et pas seulement celles basées à Londres, de pouvoir «faire travailler» l’argent de l’oligarchie et de la mafia russes (la ligne de partage est évidemment difficile). En mars, le secteur bancaire représentait environ huit fois le PIB et l’activité de domiciliation maritime y était aussi fort importante. Les Russes ont été à la fois déposants et actionnaires des banques chypriotes, en particulier de la Bank of Cyprus qui possède une très grosse filiale à Londres et à travers celleci une autre en Russie. A la mi-mars 2013, une menace de faillite imminente de la seconde banque, la Lakibank, trop grosse pour être sauvée par le gouvernement chypriote, a obligé celui-ci à appeler à l’aide la Troïka en catastrophe. Au départ, il s’agissait de réunir 18 milliards d’euros pour éviter l’effondrement du système financier. La somme a grimpé trois semaines plus tard à 23 milliards. Le 18 mars, la Troïka a répondu qu’elle apporterait 10 milliards (ce que l’Union européenne a confirmé à Dublin le 16 avril) à condition que le gouvernement chypriote trouve le reste, soit aujourd’hui quelque 13 milliards. Un ensemble de mesures a été décidé par la Troïka et le gouvernement chypriote à la même date. Cela comprenait une longue liste de mesures dites «d’austérité» semblables en tous points à celles qui ont été imposées à la population en Grèce, au Portugal et en Espagne, mais aussi, de façon inédite, une taxe de 6,75% sur tous les dépôts bancaires en-deçà de 100 000 euros et de 9,9 % au-delà de ce seuil. Dans les jours qui ont suivi, les manifestations, la ruée des gens sur les guichets automatiques (les banques ont été fermées presque une semaine) et le rejet du plan par le parlement à l’unanimité ont obligé le gouvernement à annuler la taxation des dépôts inférieurs à 100 000 euros, mais aussi à fermer les banques. Le 24 mars une nouvelle négociation entre la Troïka, les ministres des finances européens et le président chypriote, a accouché d’un nouveau plan. La taxe sur les dépôts est abandonnée. Les dépôts de moins de 100000 euros sont garantis. Mais la Lakibank est liquidée sans indemnité pour ses actionnaires et les dépôts de plus de 100 000 euros subissent une décote pouvant atteindre jusqu’à 30%. Le secteur bancaire est restructuré autour de la seule Bank of Cyprus. L’impôt sur les sociétés connaît une petite hausse (de 10 à 12,5%). Le contrôle des mouvements de capitaux est institué.

 

Un précédent instructif

Pendant la période de fermeture des banques, de gros clients russes ou autres ont pu encore organiser en transitant par Londres un transfert de masses d’argent importantes. La BNP Paribas a pu «déménager» sa filiale dare-dare. Mais comme l’ont écrit Les Echos à la suite d’articles semblables dans la presse financière anglo-saxonne, «en dépit des assurances des différents responsables européens que ‘‘Chypre est un cas spécial’’, il faut reconnaître que la zone euro, en cette fin mars 2013, a radicalement changé.» Les traits impérialistes des rapports politiques intra-européens apparus en 2010 avec la crise bancaire et le traitement infligé à la Grèce et au Portugal ont reçu un éclairage de plus à Chypre. Les Chypriotes vont subir une austérité drastique et vivre une profonde récession dont ils ne verront pas la fin. Mais ils ont aussi failli perdre même leurs dépôts. La crise chypriote a montré que «les propriétés des citoyens des pays riches et peuplés sont protégées, fussent-ils très riches (...), mais que pour ceux des petits pays rien n’est réellement assuré. Pour eux, même la garantie de 100 000 euros en cas de faillite bancaire n’est qu’un mot que l’on peut mépriser.»

Cette menace se double de mesures qui doivent avoir valeur de précédent. La seconde banque du pays a été mise en faillite et fermée, les actionnaires, gros déposants et aussi créanciers qui n’ont pas pu se dégager à temps ont vu l’effacement (partiel) de leurs titres et avoirs. Un contrôle des mouvements de capitaux a été mis en place. La nationalisation sans indemnité est donc possible. De même que le contrôle des mouvements de capitaux. Ces deux mesures sont donc mobilisables dans la campagne pour l’annulation de la dette.

Dès que les résultats de l’audit de la dette seraient connus et ses conséquences tirées par l’annulation de l’essentiel de celleci, la nationalisation-socialisation des banques et l’instauration du contrôle sur les mouvements de capitaux sauvegarderaient le système bancaire et le mettraient en état de créer du crédit pour les investissements socialement et écologiquement nécessaires. Parce qu’il est «citoyen», l’audit ne garantirait pas simplement les dépôts inférieurs à 100 000 euros, mais aussi l’épargne populaire (Livret A, plans de développement durable, etc.). Dans une situation où le respect de la dette est présenté plus que jamais par les partis de gouvernement comme un impératif dont les exigences doivent l’emporter sur la santé, le logement, les retraites et l’emploi, alors que le versement et la perception des intérêts (première dépense dans le budget en 2012) sont au cœur des écarts de richesse qui se creusent, l’annulation de la dette avec sauvegarde de l’épargne populaire doit passer du statut de bonne idée défendue par éclipse à celui de revendication du mouvement social dans son entier.

 

1. Par « Troïka », on désigne les équipes composées de représentants de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI, chargées de superviser les plans d’austérité dans les Etats ayant fait l’objet de programmes d’assistance européens.

2. Un rapport récemment publié, « Guns, debt and corruption » (armes, dettes et corruption), souligne l’importance des dépenses militaires dans les crises de la dette : http://www.tni.org/sites/all/modules/civicrm/ extern/url.php?u=1345&qid=177759

 

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