Areva au Niger : la Françafrique n’est pas morte

 

Par Yann Cézard

Dans les premiers jours de la guerre François Hollande affirmait : « La France n’a aucun intérêt au Mali. Elle ne défend aucun calcul économique ou politique. » Le 19 mai 2006, Sarkozy avait servi le même boniment à Cotonou : « La politique de la France en Afrique aurait pour seul objectif de s’approprier les ressources géologiques du continent. Où est la vérité ? A ceux  qui pensent cela, je veux quand même rappeler qu’il n’existe plus de compagnie minière française. » Alors oui, « où est la vérité ? » Total, Bolloré, Bouygues n’auraient pas d’intérêts en Afrique ? Et Areva ?

Areva, entreprise à capitaux essentiellement publics, est née en 2001 de deux filiales du CEA  (Commissariat à l’Energie Atomique). C’est un groupe « intégré », de la production d’uranium à la construction de centrales.

L’industrie nucléaire produit 70 % de l’électricité en France (le plus fort taux du monde). Dès les années 1950, elle s’est tournée vers les colonies africaines pour se fournir en uranium. « L’indépendance énergétique de la France », qui serait assurée par l’industrie nucléaire, fut donc toujours un mythe. La dernière mine d’uranium française a d’ailleurs fermé en 2001. La France importe désormais la totalité de son uranium. 

D’où l’importance vitale du Niger, qui fournit le tiers de son uranium à EDF, via Areva. Mais Areva est aussi une vendeuse de centrales à travers le monde, et comme le disait son ancienne présidente, Anne Lauvergeon : « Nous ne pouvons pas vendre de centrale si nous n’avons pas de minerai. » Or Areva tire 25 % de son uranium du Niger. 

Cette proportion augmentera encore dans les années qui viennent. Malgré la catastrophe de Fukushima en 2010, le nucléaire a le vent en poupe. Le prix de l’uranium sur le marché mondial ne cesse d’augmenter. Après avoir investi quatre milliards d’euros dans ses mines depuis 2007, Areva va ouvrir en 2014 au Niger une des plus grandes mines du monde, sur le site d’Imouraren (1,2 milliard d’euros d’investissement). La production d’uranium du Niger doublerait alors, faisant de ce pays le troisième producteur mondial. Areva confirmerait son rang de numéro 1 mondial, avec 17 % du marché.

Quand Anne Lauvergeon déclarait : « Quitter le Niger serait pour nous mais surtout pour ce pays une vraie catastrophe », on ne peut donc que lui donner raison… pour Areva. Mais pour le Niger ?

 

Quarante ans d’exploitation d’uranium… au profit de qui ?

La « catastrophe », en fait, a déjà eu lieu pour les populations et les travailleurs de la région des mines. Elle est écologique et sanitaire, les hommes, les sols, les eaux ont été empoisonnés par le minerai radioactif et les produits toxiques utilisés pour le transformer. Mais l’omerta règne, d’autant plus qu’Areva est à la croisée de deux grands tabous de la politique française : le nucléaire et la Françafrique. 

Quant à l’argent de l’uranium… Areva est la 36ème entreprise française. Son chiffre d’affaires était en 2008 de 13,2 milliards d’euros (+ 34 % en quatre ans). C’est cinq fois le PIB du Niger, dont l’Etat a un budget de seulement 320 millions de dollars. C’est la moitié des bénéfices annuels moyens d’Areva.

Le Niger est un des pays les plus pauvres de la planète. L’espérance de vie y dépasse à peine les cinquante ans. Les taux de mortalité infantile (163 pour mille) et d’analphabétisme (70 %) sont parmi les plus élevés du monde.  La famine a encore frappé des millions de personnes en 2005. 

Dans son livre sur Areva, Raphaël Granvaud fait ce constat accablant : « Si une lampe sur trois est éclairée en France grâce à de l’uranium nigérien, la plupart des nigériens n’ont pas l’électricité. »

Malicieusement ,l’ambassadeur de Chine au Niger remarquait récemment : « Si le Niger exploite l’uranium depuis 40 ans et que cela ne lui rapporte pas plus d’argent que ses exportations d’oignons, c’est qu’il y a un problème. » 

Le « problème », un groupement d’associations nigériennes l’a chiffré ainsi : en 2003, l’uranium représentait 63 % des recettes d’exportation du Niger mais 4,3 % des recettes de l’Etat. La valeur totale de la production d’uranium entre 1967 et 2007 aurait été de 2 500 milliards de francs CFA. Mais seulement 292 milliards seraient revenus à l’Etat nigérien (en comptant tout : ventes directes de minerai, dividendes, impôts sur les bénéfices, taxes). Soit 12 % de la valeur de l’uranium exporté. Valeur en plus artificiellement basse, car très inférieure au prix normal de l’uranium sur le marché mondial. 

 

Le droit de pillage françafricain

En 1967  un accord franco-nigérien crée la société des mines de l’Aïr (Somaïr). Le Niger obtient seulement 20 % des parts de la société, le reste va au CEA (Commissariat à l’énergie atomique). Les conventions signées sont de longue durée (20 à 25 ans) et « de gré à gré », donc déconnectées du marché mondial. Ainsi, non seulement la part de l’Etat nigérien dans les mines et les impôts sont très faibles, mais en plus les prix resteront très bas par rapport au marché mondial. Les compagnies minières qui se constitueront ensuite sur ce modèle ne verseront qu’une infime partie de leurs revenus au Niger, de l’ordre de 5,5 % selon des ONG du pays.

Cette escroquerie est complétée par les « accords de défense » signés, après l’indépendance, par le Niger (comme la plupart des ’autres anciennes colonies) avec la France. Celle-ci promet  son « assistance militaire » en échange d’une clause économique « d’approvisionnement préférentiel » de la France en « matières premières stratégiques ». C’est le pacte néocolonial : assurance-vie pour les dictateurs contre leurs propres peuples, en échange d’un droit de pillage des ressources naturelles.

 

Bras-de-fer et coups tordus

Les dictateurs nigériens vont parfois se rebiffer pour obtenir une plus grande part du gâteau.

En 1973 le prix du pétrole et par contrecoup de l’uranium flambe. Mais le Niger et le Gabon (autre producteur africain) ne peuvent en profiter à cause des accords passés avec la France. En mars 1974, lors d’une négociation à Niamey, le président nigérien Diori demande que celle-ci s’engage « sur les bases de l’apport énergétique du Gabon et du Niger à l’économie française » et d’une comparaison des prix de l’uranium et du pétrole. La France suspend les négociations. Diori est renversé le 14 avril. Son successeur, Kountché, officier formé par l’armée française, assure aussitôt que l’armée n’a « obéi à aucun ordre venant de l’étranger. » Les troupes françaises basées à Niamey n’ont pas bougé… Finalement, Paris consent à payer un tout petit peu plus cher son uranium. 

En 2006, le président Tandja tente à son tour de renégocier le prix de l’uranium.  En effet l’industrie nucléaire se développe à nouveau à marche forcée dans le monde. Les prix atteignent une moyenne de 186 euros/kg sur le marché mondial, alors qu’Areva paie 41 euros le kg au Niger… par une convention qui court jusqu’à 2007. Pour faire pression sur les Français, Tandja distribue des permis d’exploration à plusieurs compagnies étrangères, et surtout à la China Nuclear Uranium Corporation.

La France doit alors ruser, car il n’est plus aussi simple de faire respecter, « à l’ancienne », son pré carré africain. Moins parce qu’il serait délicat de faire renverser le régime par un quelconque galonné local, que parce que mondialisation oblige. La Chine n’est pas seulement une concurrente au Niger. C’est le grand marché nucléaire de l’avenir, capital pour Areva. Lors de la visite de Sarkozy en Chine en 2007, la firme chinoise CGNPC achète à Areva deux centrales EPR et une grande quantité d’uranium.

Reste le recours aux bonnes vieilles barbouzeries d’antan.

 

2007 : le double jeu français 

En février 2007, une nouvelle rébellion des Touaregs du nord du Niger éclate. Ces populations sont spoliées et condamnées à une misère profonde, pendant que la compagnie française arrache des milliards à leur sol. L’Etat nigérien les opprime pour conserver la totalité des miettes que lui laisse la France. Le Mouvement nigérien pour la justice (MNJ) réclame le transfert de 50 % des ressources minières aux collectivités locales, des mesures d’indemnisation pour les populations. 

Or, cette fois, le gouvernement français dit s’inquiéter… pour les droits de l’homme ! Il laisse l’armée nigérienne s’enliser. Un responsable d’Areva, ancien colonel, se rend même au Niger pour négocier clandestinement la sécurité des sites. Furieux Tandja le fait expulser, ainsi que le directeur d’Areva Niger. Puis, le 1er août 2007, à la télévision nationale, il martèle que le Niger « n’a  nullement l’intention » de chasser Areva, mais « en 2008 nous allons négocier ferme, l’uranium est notre produit, et il sera vendu à notre profit, car rien ne sera comme avant. » 

Sarkozy et Tandja trouvent finalement un accord. Le Niger pourra vendre quelques centaines de tonnes d’uranium sur le marché mondial et le prix de l’uranium est relevé à 80 dollars le kilo, bien moins quand même que la moyenne mondiale des contrats pluriannuels de gré à gré (140 $/kg).  En janvier 2008, l’accord pour l’exploitation de la mine géante d’Imouraren est signé par Areva et le Niger, qui obtient… seulement 33,5 % des parts. L’accord ne dit rien sur l’environnement, la santé, les droits des populations. 

Le gouvernement français peut donc retourner sa veste contre les « extrémistes » et les « trafiquants de drogue » que redeviennent soudainement les rebelles touaregs, et soutenir la nouvelle « sale guerre » au nord du pays. La boucle est bouclée. L’Etat français a retrouvé le bon vieux temps des colonies, ses amis (le « gouvernement légitime » du Niger), ses ennemis (les terroristes), et son droit de pillage.

 

Pour aller plus loin

Areva en Afrique – Une face cachée du nucléaire français, de Raphaël Granvaud.

Un livre de la collection Dossiers noirs de l'Association Survie, Agone, 14 euros.

 

 

[Illustration]

Dans la mine d’uranium à ciel ouvert d’Arlit, au Niger. DR.

 

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