Retours sur l’émeute du 6 février 1934

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Histoire
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L’émeute aux portes de l’assemblée nationale contre la république parlementaire dans la nuit du 6 février 1934  marque un tournant de l’histoire française de l’entre deux guerres. Ce jour-là, toute la droite fait bloc dans la rue contre le gouvernement du radical Daladier.

Quittant la stabilité relative existant depuis la fin de la première guerre mondiale, le pays s’avance vers des affrontements majeurs. De fait, de 34 à 37, une nouvelle vague révolutionnaire surgit, après celle de 17-23, dont l’issue décidera de l’entrée ou non dans une nouvelle guerre mondiale. Derrière les forces qui s’affrontent ce 6 février, se profilent les ombres d’Hitler, des tenants du régime de Vichy, et le combat antifasciste, le Front Populaire, la grève générale de juin 1936 et la résistance.

 Les effets de la crise de 1929

La France n’est touchée par  la crise économique mondiale de 1929 qu’à partir de 1930, et surtout 1931, essentiellement en raison  décollage économique survenu entre 1913 et1929 : l’indice de production industrielle a progressé de 40%. Le pays a rejoint le peloton de tête des pays développés, même si un tiers de la population active reste paysanne.

Les gouvernements de droite (« bloc national ») ou dirigés par les radicaux socialistes (soutenus par le PS dans le cadre du « cartel des gauches ») tentent de remédier à la crise par la diminution des dépenses publiques.

La crise provoque entre 1929 et 1935 un effondrement de la production industrielle (moins 25% et plus encore dans le textile, la métallurgie, le bâtiment) et du commerce extérieur (moins 60%). Le pouvoir d'achat moyen diminue de 20%, le chômage double, des renvois massifs d’immigrés sont organisés.

La montée du fascisme

            Partout en Europe prospèrent sur la crise des organisations fascistes, nationalistes, racistes, pratiquant volontiers une certaine démagogie anticapitaliste, mobilisant des masses de petits bourgeois en voie d’être ruinés, d’ouvriers déclassés, de lumpen-prolétaires et d’étudiants qui font des démonstrations de force et s’attaquent aux organisations ouvrières. Soutenues, financées par une partie des capitalistes, elles servent de masse de manœuvre  à la bourgeoisie dans ses projets d’instauration d’Etats forts mieux à même que le régime parlementaire classique à répondre à la situation, en attendant d’être l’ultime recours. Mussolini prend le pouvoir en 1922, Salazar en 1926. Mais la victoire d’Hitler en 1933 a une autre signification, dans un pays où 6 millions de travailleurs sont organisés dans les syndicats et les partis ouvriers (PS et PC). En réponse à la crise économique aussi bien que devant ce danger autoritaire voire fasciste, et en particulier après la victoire emblématique en Allemagne, une réaction va s’opérer dans les profondeurs des classes ouvrières de différents pays et des luttes, parfois désespérées, vont s’engager avec ou sans l’aval des directions traditionnelles.

L’URSS elle-même, qui avait sous-estimé le danger fasciste, craint maintenant pour elle.

Les forces en présence en France

            C’est la période de division acharnée entre le Parti Communiste (30 000 adhérents : la politique de division a provoqué une diminution par quatre du nombre des adhérents de 1921) et les socialistes appelés « sociaux-fascistes » par les communistes (120 000 militants, ils viennent de perdre un courant sur leur droite, les « néo-socialistes »). La même division existe entre la CGT (dirigée par les socialistes) et la CGTU (dirigée par les communistes).

                  L’extrême-droite est forte de 100 à 150 000 militants dont une partie est militarisée.

De multiples ligues nationalistes, groupuscules fascisants réclament le renversement de la république, un état autoritaire ou corporatiste. Des groupements de combat des jeunesses patriotes, des chemises bleues de Coty défilent dans Paris au pas militaire, sous les ordres de chefs. L’organisation pour la restauration de la monarchie, l’Action française regroupe des dizaines de milliers de militants et des groupes d’action, les camelots du roi. Les Croix de Feu, l’association  fondée en 1927 au départ composée d’anciens combattants décorés au feu, dirigée par de La Rocque depuis 1930, est devenue une ligue d’extrême droite, avec un programme peu défini, mais contre les métèques, profiteurs, politicards. C’est rapidement l’organisation la plus massive et la mieux organisée, avec une association soutenant son action regroupant, en 1934, 130 000 militants, des groupes de « combat » et de « défense », les « dispo» organisant de 1200 à 1500 militants. Les milieux d’affaires leur apportent un soutien financier.

Les gouvernements radicaux

Le cartel des gauches, regroupant les radicaux et les socialistes, a remporté les élections de mai 1932. Les radicaux en sont les grands vainqueurs. Ses chefs (Herriot, Daladier, Chautemps, Sarrault) se succèdent au pouvoir, sans participation des socialistes.

Cinq changements ministériels depuis mai 1932 accroissent le malaise politique, et renforcent les campagnes récurrentes de la droite et l’extrême droite depuis la guerre contre le régime parlementaire. Nombre de responsables politiques veulent une république moins parlementaire, un état fort, une république « nouvelle », « consulaire », gouvernant par décrets-lois qui donnent tout pouvoir au président du conseil.

Dès les premières difficultés, le régime parlementaire fait figure de principal accusé. Perçu comme responsable de la crise économique, il devient la cible.

Le scandale Stavisky

« …une étincelle devait donc suffire pour embraser le bûcher de toutes les rancœurs et de tous les ressentiments de la nation [i]»

Stavisky, escroc jusque-là impuni, avait créé le Crédit municipal de Bayonne qui avait émis pour plus de 200 millions de faux bons de caisse. Plusieurs politiques radicaux et de hauts fonctionnaires sont plus ou moins complices, certains inculpés. Stavisky est suicidé le 8 janvier dit Le Canard Enchaîné à l’époque.

Comme l’écrit le 26 janvier 1934 le journal trotkyste « La Vérité », l’enjeu est énorme :

«  Ainsi l’affaire Stavisky aura contribué à hâter encore l’offensive des nationalistes, à servir de moyen d’agitation des bandes fascistes.

La question : Qui prend l’offensive ? à qui profite la révélation de ces répugnantes associations de pillards, de ministres et de flics ? prend toute son importance. Le parti stalinien, d’abord engourdi, a fini par se réveiller. Mais pour aboutir à quoi ? Un meeting à Bullier sur les Assurances Sociales….

Quant au parti socialiste, son attitude n’est pas piteuse mais honteuse…. Défendre le régime, dans la personne de ses hommes, contre la calomnie….

Une fois de plus, tout cela nous montre le chemin. La bataille décisive s’engage contre ce régime pourri. Unissez vos rangs, organisez votre lutte. Ou bien cette peste vous empoisonnera pour longtemps[ii]. »

Ce n’est pas le premier scandale de ces dernières années, mais il accroît encore le discrédit des institutions et de leurs responsables, les radicaux en particulier. Il va provoquer un tel choc que la droite peut espérer en l’exploitant politiquement chasser du pouvoir la majorité des élections issue de 1932, en avançant l’idée d’un gouvernement d’union nationale présidé par une personnalité en marge des partis politiques.

C’est l’extrême droite qui prend l’initiative dans la rue, elle organise des manifestations, en général violentes, mollement contenues par la police. Le 9 janvier, 2000 militants d’Action  française prennent à partie M. Sarrault à la sortie de l’Assemblée Nationale (132 arrestations, 10 policiers blessés). La presse nationaliste se déchaîne, des manifestations de plus en plus violentes (kiosques brûlés, bancs arrachés, grilles d’arbres jetées sur la chaussée) se déroulent dans les quartiers centraux de la capitale principalement à l’initiative de l’Action française puis des jeunesses patriotes (les 11, 12, 19, 20, 22, 23, 26, 27 et 28 janvier) faisant en tout 145 blessés chez les policiers, et 1338 arrestations de manifestants[iii].

Pourtant la police a reçu des consignes d’indulgence du Préfet de police de Paris, Jean Chiappe. Sous son règne, la police est rigoureuse à gauche (arrestations préventives) et tolère les nationalistes. Il a lui même des relations courtoises  avec l’action française.

Mise en place du gouvernement Daladier

                  Le 27 janvier, le gouvernement démissionne. Le radical Daladier est désigné comme président du conseil.

Il constitue un gouvernement radical ouvert au centre.

                  Ce même 27 janvier, l’Union nationale des combattants (UNC) décide pour le 4 février une grande manifestation devant la statue de Clemenceau sur les Champs Elysées pour se rendre place de la Concorde.

L’UNC est la principale association d’anciens combattants de l’époque (900 000 adhérents, dont 72 000 en région parisienne). Animée par la droite parlementaire, elle est financée par des subventions étatiques comme toutes les associations d’anciens combattants. Bien qu’elle opposait à l’ « esprit politique » l’ « esprit national », elle n’avait jusqu’à ce jour pas joué un rôle directement politique. En appelant à cette manifestation, elle décidait clairement de prendre part au mouvement antiparlementaire en cours.

Comme le dira son responsable plus tard, M. Lebecq : « … nous manifestions notre dégoût et notre écœurement que, d’un autre côté, nous manifestions contre une majorité Stavisky au parlement français. Nous avions bien le droit de le dire puisqu’à chacun des scrutins, cette majorité s’augmentait…Nous souhaitions le redressement national [iv]».

                  Parallèlement, apprenant que Chiappe avait arrêté plusieurs mois auparavant un rapport démontrant la culpabilité de Stavisky, Daladier décide de le muter au Maroc. Cette mutation avait en même temps l’avantage de se débarrasser d’un responsable détesté par la gauche. Chiappe communique à la presse une lettre de démission en lançant un défi au gouvernement qu’il accuse de règlement de comptes politique. La machine est lancée, toute la presse de droite et d’extrême droite se déchaîne de plus en plus violemment, dénonçant un « coup d’état jacobin » et annoncent de grandes manifestations.

L’appel à la manifestation du 6 février

                  Finalement, appellent à cette manifestation l’UNC ( pour ne pas « être complice des marchands de bulletins »), Action Française (« A bas les voleurs… assez du régime abject »), la solidarité française («il faut la France aux français et les français chez eux avec le balai à la main »), les jeunesses patriotiques, la fédération des contribuables (liée à l’extrême droite), et les Croix de feu (« le but que nous poursuivons  est de mettre fin à la dictature de l’influence des socialistes et d’appeler au pouvoir une équipe propre , débarrassée des politiciens quels qu’ils soient et n’ayant que pour objet le rétablissement de l’ordre national  dans la sécurité extérieure »).

Participeront également un certain nombre de conseillers municipaux de paris ceints de leur écharpe.

                  Le parti communiste appelle lui aussi à cette manifestation, par le biais de son organisation d’anciens combattants, l’ARAC : « Aux usines, aux chantiers, dans les gares, manifestez  contre les bandes fascistes, contre le gouvernement qui les développe, et contre la social-démocratie qui, par sa division de la classe ouvrière, d’efforce de l’affaiblir ».

Quels objectifs ?

Ceux du PC sont clairs : faire dévier dans son sens vers des voies différentes, pour l’arrestation de Chiappe et du responsable de l’UNC, compromis dans l’affaire Stavisky.

Pour les autres, il n’a pas été démontré de complot organisé entre tous les groupes. Il faut cependant noter que les différents rendez-vous, à des lieux différents et des horaires différents, entre 18h30 et 20h00, formaient un vaste cercle autour du palais Bourbon[v]. Si l’Union Nationale des Combattants ne prépare sans doute pas un coup d’état, d’autres ont pour objectif l'assemblée nationale et sont armés de pétards, de rasoirs, de massues, etc…,

Si les buts affichés sont différents, la monarchie, une dictature nationaliste, tous ont comme objectif une démonstration de force pour un changement de gouvernement sinon de Constitution.

L’émeute

L’agitation commence vers 17h00, et la  tension ne cesse de monter jusqu’à 19h30 : autour des groupes les plus radicaux, la foule devient plus dense et plus violente, s’affronte à la police qui barre le pont de la concorde, l’accès à l’assemblée nationale. Une première charge des manifestants provoque un repli des policiers qui tirent alors.

Les manifestants sont de plus en plus nombreux, surtout lorsque qu’arrivent les anciens combattants de l’UNC. C’est en tout autour de 15 000 à 20 000 manifestants, dont 2000 communistes (qui chantent l’internationale et scandent « des soviets à Paris ! ») qui vont occuper la place de la Concorde et les boulevards autour de l’Assemblée. Les attaques se succèdent jusque tard dans la nuit, des coups de feu sont échangés.

Il y a 14 morts parmi les manifestants, un chez les militaires, 655 blessés parmi chez les manifestants, 780 chez les militaires et policiers. C’est la plus forte explosion de violence depuis la Commune.

La démission du gouvernement

Pendant l’émeute, l’assemblée est en réunion. Les bancs de la droite scandent « démission, démission », les députés communistes répondent « les soviets, les soviets ». Des coups sont échangés. Le vote de confiance est accordé au gouvernement.

Mais le lendemain Daladier cède devant l’émeute, il démissionne, donnant ainsi son sens au 6 février.

Un gouvernement d’union nationale dirigé par Doumergue, auquel les radicaux participent malgré tout, s’installe avec des arrière-pensées autoritaires. Au centre de l’échiquier politique depuis la fin de la première guerre  mondiale, les radicaux vont commencer leur déclin à compter de cette date.

Si l’émeute a montré la fragilité du régime, elle a aussi mis en évidence l’incapacité des ligues à saisir l’opportunité, à exploiter les possibilités ouvertes par le désarroi des dirigeants de la république. L’extrême droite va se réorganiser dans les années suivantes autour d’autres structures comme la Cagoule, le PPF.

La réaction populaire

Analysée par la gauche française comme une tentative de coup d'État fasciste, cette émeute du 6 février 1934 va provoquer une réaction populaire, pour une action unitaire contre le danger fasciste. Beaucoup voient derrière le gouvernement d’union nationale, la dissolution de la chambre, le fascisme prêt à prendre le pouvoir.

Le journal trotskiste « La Vérité » du 10 février 1934, tire la sonnette d’alarme :

«  La vague réactionnaire monte. Nous entrons dans le régime de « l’état fort », flanqué des formations fascistes de Croix de feu et autres …. Doumergue joue en cette affaire exactement le rôle du paravent, ni plus, ni moins…l’expérience allemande servira-t-elle ? Social démocratie et stalinisme ont fait faillite là-bas …. A ce plan d’agression, la classe ouvrière doit opposer son plan de résistance, soigneusement mûri… aujourd’hui la directive est nette : première riposte à l’instauration du gouvernement Doumergue : une grève  générale effective, un rassemblement prolétarien massif, l’organisation du front unique ouvrier [vi]. »

L’initiative va venir des fédérations socialistes de la seine et de la seine et Oise, où le courant unitaire est fort. Elles demandent une entrevue au PC  pour fixer “ les bases d’un accord loyal ”  et réaliser “ l’unité des travailleurs ”. Cet appel est rejeté, car pour la CGTU, le PC et les JC, l’organisation d’une réplique commune se heurte à un obstacle fondamental : l’impossibilité de faire l’unité avec les social traites  socialistes. Seule l’unité à la base est possible et leur réponse appelle les militants socialistes à rejoindre le parti communiste.

Les communistes, la CGTU et la Fédération Autonome des fonctionnaires appellent à manifester seuls le 9, du moins à Paris, car, en Province, les réactions unitaires commencent.

Le PC a appelé à cette manifestation avec le mot d’ordre : “ A bas l’union nationale réactionnaire et fasciste préparée par le Parti radical et le Parti socialiste ! ”. De violents combats opposent les militants à la police, barricades, échange de coups de feu : 6 manifestants sont tués, 200 sont blessés.

La CGT avait appelé deux jours avant, le 7, à la grève générale pour le 12 février. Cette grève visait « à faire contrepoids à la pression exercée par les ligues factieuses sur un gouvernement qui n’était (n’est) pas encore démissionnaire. Mais à l’insu, ou au-delà de l’attente, elle va prendre figure de formidable démonstration de masse [vii]». La CGTU se rallie in extremis, le PC et le PS appellent séparément. C’est une réussite : 4 millions de grévistes, privé et public réunis. La manifestation parisienne est énorme, 100 000 personnes en deux cortèges. Sous la poussée de la base, les deux cortèges fusionnent aux cris “ d’unité ! ”.

Du 12 février au pacte d’unité d’action PC-PS :

Des initiatives unitaires à la base se multiplient, des comités antifascistes se créent. Dès mars 1934, un comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) se met en place autour de personnalités proches des socialistes et des radicaux.

En avril 1934, Doriot à St Denis organise comité de lutte antifasciste unitaire, en querelle avec le CC du PC.

Mais les états-majors ne sont pas encore au diapason.

Le 4 mars un appel du PC explique : « le parti SFIO (PS de l’époque) porte, par toute sa politique, la responsabilité du retour de Tardieu (droite) au pouvoir et du développement du fascisme en France…. Il devient toujours plus évident qu’il est impossible de vaincre le fascisme sans gagner les ouvriers socialistes à la lutte des classes, sans les arracher à l’influence paralysante de leur parti[viii] ». En avril 1934, la CGT colle une affiche en région parisienne « entre les communistes et nous, il ne peut rien y avoir de commun ». Thorez, secrétaire général du PC part à Moscou fin avril 1934 après avoir écrit un édito de L’Humanité titré “Contre le bloc avec le social-fascisme ”.

En Union soviétique, Staline, inquiet de la stabilité du régime nazi, désire trouver des alliés et cherche à constituer un vaste front antifasciste avec les bourgeoisies démocratiques. Lorsque Thorez rentre de Moscou en mai, son article est tout autre : “ Pour l’action commune immédiate ” : “  L’internationale Communiste estime que l’appel au front unique devant la menace fasciste…est nécessaire dans certaines conditions….Un pareil appel est possible dans un pays comme la France où la social démocratie n’a pas encore été au pouvoir, où …les ouvriers socialistes pensent que leur parti ne suivra pas le chemin de la social-démocratie (allemande) ”

Dès lors tout va aller vite.

En mai, à l’initiative du PC est constitué le comité Amsterdam Pleyel, mouvement pacifiste contre le fascisme.

Le PC adresse en juin aux socialistes une proposition d’unité, acceptée par ce dernier qui aboutit le 27 juillet 1934 a un pacte d’unité d’action qui prévoit des meetings et manifestations communes, à partir d’un programme d’action commun.

L’union antifasciste réalisée autour du PC et du PS, la CGT et la CGTU, en germe dans la journée du 12 février, se réalise. Mais elle va être déviée vers le front populaire avec les radicaux.

 

Le programme  d’action de la Ligue communiste

Il est publié en juin 1934, largement écrit par Trotsky lui même.

Ce texte  met en évidence les enjeux de la période ouverte par cette crise :

« Dirigée par la grande bourgeoisie, la France sombre dans la décomposition du monde capitaliste. Dans les couches dirigeantes de la société, dans toutes les institutions du régime, les scandales pullulent, la corruption des riches s'étale.

Pour les ouvriers, c'est le chômage grandissant ; pour les petits paysans, c'est la ruine ; pour tous les exploités, c'est la misère accrue.

Le capitalisme agonisant a fait faillite. Et pour essayer d'échapper à cette banqueroute historique, les classes dirigeantes n'ont qu'un plan : encore plus de misère pour les masses laborieuses ! Suppression de toutes les réformes, même les plus minimes ! Suppression du régime démocratique !

Le talon de fer du fascisme devient dans le monde entier l’argument suprême du capitalisme aux abois.

Mais le fascisme lui-même n'est pas encore le dernier mot du capitalisme en décomposition. Lorsqu'il a battu son ennemi à l'intérieur, chaque impérialisme veut s'étendre à l'extérieur. Telle est la source d'une nouvelle guerre mondiale. Cinquante millions d'hommes ont péri dans les atroces souffrances de la dernière guerre et de ses suites. C'est par centaines de millions que les travailleurs de l'humanité entière se verraient massacrer dans une prochaine guerre. ……… À ces plans criminels de la bourgeoisie, les travailleurs doivent s’opposer de toutes leurs forces ! »

Ce programme avance un corps de revendications autour de l’abolition du secret commercial; de la nationalisation et du contrôle ouvrier et paysan des banques, des industries-clés, des assurances, des moyens de transport; du monopole du commerce extérieur, de l’unité des ouvriers et des paysans, de la mise en place de services Sociaux pour la collectivité, du licenciement de la police et des droits politiques aux soldats, et pour le pouvoir « ouvrier et paysan ».

Enfin le texte avance des revendications démocratiques avant de conclure sur le nécessaire armement du prolétariat :

«  Nous sommes donc fermement partisans d'un État ouvrier et paysan qui élimine du pouvoir les exploiteurs, les oppresseurs, les magnats du féodalisme moderne. L'État qui ne s'appuie que sur les masses travailleuses des villes et de la campagne et qui incarne leur volonté d'affranchissement, ne peut être réalisé que par la volonté de la majorité du prolétariat. Gagner la majorité de nos frères de classe à ce programme est notre but suprême.

Cependant tant que la majorité de la classe ouvrière reste sur la base de la démocratie bourgeoise, nous sommes prêts à la défendre de toutes nos forces contre les attaques violentes de la bourgeoisie bonapartiste et fasciste.

… A bas le Sénat, Chambre élue au suffrage restreint et qui rend illusoire les pouvoirs du suffrage universel !

A bas la Présidence de la République qui sert de point de concentration occulte à toutes les forces du militarisme et de la réaction !

Une assemblée unique doit concentrer le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Les membres en seraient élus pour deux ans, au suffrage universel depuis l'âge de dix-huit ans, sans distinction de sexe ni de nationalité. Les députés seraient élus sur la base d'assemblées locales, constamment révocables par leurs mandants et recevraient pendant le temps de leur mandat le traitement d'un ouvrier qualifié.

Telle est la seule mesure qui entraînerait les masses en avant au lieu de les repousser en arrière. Une démocratie plus large faciliterait la lutte pour le pouvoir ouvrier. …. »

 

Le 9 avril 2013, Patrick Le Moal

 



[i] page 16 Maurice Chavardès « une campagne de presse : la droite et le 6 février 1934 »  Flammarion 1970

[ii] page 400 Pierre Naville « l’entre-deux guerres » edi1975

[iii] page 100 « 6 févier 1934 » présenté par Serge Berstein collection archives Gallimard  1975

[iv] cité par Serge Berstein page 120 « 6 févier 1934 » collection archives Gallimard  1975

[v] page 151 « 6 févier 1934 » Serge Berstein collection archives Gallimard  1975

[vi] page 405 Pierre Naville « l’entre-deux guerres » edi1975

[vii] page 72 Daniel Guérin  « Front populaire révolution manquée » Maspero 1970

[viii] page 243 « 6 févier 1934 » Serge Berstein collection archives Gallimard  1975