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Flavio C., militant de la IVe Internationale et de Sinistra Critica en Italie

Dans le bilan de la construction de partis anticapitalistes l'expérience italienne est souvent citée, notamment par rapport au rôle et à l'échec du projet du Parti de la Refondation Communiste (PRC). Pour une discussion plus complète et pour un tableau plus précis de la situation il est bon de réfléchir également sur la crise actuelle de la section italienne. Crise de sa direction et crise de perspective. Ces notes visent à contribuer à une meilleure connaissance en particulier au niveau international et n'ont aucune prétention à la vérité absolue.

La crise du projet

L'impasse de Sinistra Critica est le produit de plusieurs facteurs qui se sont cumulés au moment de la sortie du PRC : le non-fonctionnement du projet d'une gauche alternative anticapitaliste, les difficultés matérielles et financières, l'affaiblissement de l'équipe de direction, la crise plus générale du mouvement ouvrier italien. Fondamentalement, cependant, c'est le projet d'une nouvelle gauche anticapitaliste dans le sillage de ce qui a été réalisé en France qui n'a pas fonctionné. Bien sûr, SC est née, existe encore, possède un acquis de militantisme et d'idées, mais la tentative de donner vie à un sujet politique plus large a échoué et son influence dans la société italienne est imperceptible. En réalité, l'hypothèse sur laquelle nous avons misé en quittant le PRC ne s'est pas vérifiée. Nous pensions que nous avions le temps de consolider Sinistra Critica à la fin de 2007 mais quelques mois plus tard l'Italie a connu des élections législatives anticipées. En particulier, après ces élections, sont apparues les difficultés pratiques du collectif de direction, jusque-là actif à temps plein, et dorénavant obligé de tourner ou de chercher un emploi. Par-dessus tout sont apparues, dans une situation où les perspectives étaient difficiles à définir, des inclinations et des modes de fonctionnements différents, accumulés au fil des années, existant depuis toujours mais jusque-là gérés au sein d'un projet collectif. Cet échec a transformé les différences en divergences. Difficiles à concilier.

L'échec du PRC

L'échec du PRC n'était pas automatique au moment de sa naissance. Au début des années 90, le PRC était une réponse claire à la tentative du réformisme italien, incarné par le Parti Communiste, de rompre avec la lutte des classes et de se présenter comme la nouvelle gauche libérale, à l'avant-garde de l'évolution de toute la sociale-démocratie européenne. Donner naissance à une « refondation communiste » n'était rien d'autre que perpétuer une perspective de classe en Italie. Ce fut le mérite historique du PRC et c'est la raison de la justesse de notre choix d'alors, dont nous nous revendiquons aujourd'hui encore.

Les coordonnées fondamentales du projet de refondation étaient cependant celles traditionnelles du réformisme de gauche. A la lumière de cette culture politique sous-jacente, ce n'est pas par hasard  que le PRC a participé aux deux gouvernements de centre-gauche dirigés par Romano Prodi. En 1998, cependant, il y a eu une rupture entre Bertinotti et le reste de la gauche, rupture qui a duré jusqu'en 2003-2004, et qui a convergé avec le développement du grand mouvement anti-mondialisation (Gênes, Porto Alegre). Nous avons beaucoup misé sur cette rupture, nous nous sommes alliés avec l'équipe dirigeante du PRC, nous avons eu des responsabilités dans certains domaines du parti. Nous avons cru à ce stade que la reconstruction d'une force anticapitaliste était possible, même si étions clairs sur les différences programmatiques. Nous ne sommes pas fait d'illusions sur l'évolution de la direction du PRC, mais nous avons voulu miser sur les réelles potentialités d'un projet poussé en avant par les événements de la lutte des classes. Nous avons parié sur cette hypothèse et nous nous sommes investis à fond en ce sens en construisant un espace politique fortement engagé à construire la meilleure partie du PRC. Le virage à droite de Bertinotti a pulvérisé tous nos efforts et à partir de ce moment-là, nous nous sommes engagés à rassembler le maximum de résistance possible à l'évolution vers la modération (il convient de noter que, en 2012, Bertinotti s'est « repenti » de ce virage, en avouant publiquement qu'il s'était trompé sur le potentiel du... gouvernement Prodi et en avouant surtout l'hypothèse qu'entre 2001 et 2003 le PRC aurait pu se dissoudre pour construire une nouvelle force politique de la gauche anticapitaliste. Trop tard.).

Cependant, la résistance au sein du PRC au tournant modéré était insuffisante, comme l'ont montré les faits, pour construire un projet alternatif, ou au moins pour ralentir la dérive de ce parti. Il n'y avait pas de forces adéquates dans ce parti et nous n'avons pas tiré de leçon d'ensemble de ce qui s'était passé.

La fin du mouvement ouvrier

Par-dessus tout, nous n'avons pas réfléchi à l'aspect principal, « la fin du mouvement ouvrier » tel que nous l'avons connu durant la deuxième moitié du XXe siècle. La crise de la « classe pour soi » aujourd'hui à des années-lumière des phases glorieuses de l'histoire des luttes prolétariennes. La « fin du mouvement ouvrier » signifie l'affaiblissement des relations de solidarité, la crise verticale de la culture de classe, l'épuisement de la synergie d'ensemble qui a fait du « mouvement ouvrier », une catégorie utile : le réseau de relations entre syndicats, partis politiques, journaux, structures associatives et coopératives, culturelles. Cette crise est profonde et a un aspect auquel nous accordons trop peu d'attention, même au niveau européen: le recul de l'élaboration culturelle et théorique, la perte d'une densité culturelle qui, au contraire, avait posé les prémisses dans les années 60 au grand saut de 68 et des années 70. Reconstruire une force de classe tandis que le mouvement classiste accumule des défaites successives a été très compliqué. L'avoir fait sans analyser cette réalité a été crucial.

Ce que nous n'avons pas su faire, donc, c'est maintenir une perspective à long terme sur les tactiques quotidiennes et contingentes auxquelles nous a contraint l'évolution du PRC. Bons dans l'opposition aux virages gouvernementaux, moins dans la construction d'une élaboration politique, ce qui du coup nous a éduqué, avant tout, à un travail de cuisine politique. Nous avons vu à temps le mouvement anti-mondialisation, mais nous n'avons pas lu les changements dans la composition de classe, nous nous sommes confrontés rapidement à l'analyse des nouveautés internationales (sur la théorie de l'Empire nous nous sommes efforcés de construire une contre-position sans enquêter en profondeur) et surtout nous nous sommes entraînés à une course qui n'aurait plus lieu au moins pendant un certain temps : la construction d'un petit parti de la gauche, comme si les conditions objectives du mouvement ouvrier étaient toujours les mêmes. Comme si le cadre était encore celui de la sociale-démocratie classique, le syndicat, les « réformistes et révolutionnaires » du XXe siècle. Au moment de la rupture avec le PRC, nous avons décidé de poursuivre sur cette route, forts aussi de l'expérience du NPA. Les rapports, toutefois, sont plus complexes, les limites moins claires, le flux de la lutte de classe très chaotique et confus et quand nous avons essayé de rivaliser sur ce plan, nous avons perdu (voir la crise du NPA). Ainsi, nous avons prolongé une situation dangereuse : une phase dans laquelle on perçoit les difficultés à obtenir des résultats et où se développe une sourde frustration. Les difficultés du NPA français sont le reflet d'un problème plus vaste, du moins en Europe.

La fin de la transcroissance

Le problème de savoir comment reconstruire un projet anticapitaliste dans un contexte où les forces sociales sont rares, mais la colère exacerbée reste cependant intact. Et les réponses ne sont pas simples. Nous le voyons avec l'impasse en Europe. La lutte de classe continue continue d'être menée par ses vainqueurs et se fait de plus en plus « brutale », rugueuse, les corps sociaux se retrouvent en contact direct avec la violence de leurs adversaires — qui elle au contraire possède un certain nombre de « corps intermédiaires » et de structures d'hégémonie culturelle, sociale et politique — et sont amenés à donner des réponses improvisées et expérimentales. C'est ainsi qu'il faut comprendre les expériences en cours comme Occupy ou les Indignés, et peut-être même les révolutions arabes, au moins dans leur phase initiale. Formes primordiales de résistance qui reconstruisent l'alphabet de la protestation depuis le début, en parcourant de nouveau des étapes qui, pour qui a suivi les luttes de classes et les mouvements avec la continuité de son propre militantisme politique, peuvent sembler naïves ou de peu de valeur. Mais qui restent nécessaires.

La reconstruction est en fait un projet que nous n'avons pas exploré et examiné du point de vue de ses difficultés et de ses potentialités. Nous vivons de ce fait une pratique politique hors du temps, qui s'adresse à une réalité qui a changé. Nous construisons une politique de « propagande » sans avoir devant nous des sujets réceptifs, nous avons une idée de l'enracinement social, quand nous en avons un, sans analyse du terrain sur lequel prendre racine ; nous surestimons ce qui reste de la gauche de classe, laquelle, en fait, n'a ni rôle social ni voix dans les conflits actuels.

Au cours de notre discussion deux options profondément divergentes se sont confrontées. La position des camarades qui ont déposé les amendements est la position « traditionnelle » et, à mon avis, consolatrice. L'hypothèse peut être résumée comme suit: « Nous sommes dans les luttes, nous cherchons à faire progresser le mouvement et en attendant nous construisons un sujet centré sur son propre programme jusqu'à ce qu'une« étincelle » fasse éclater les mouvements de masse et que la rencontre entre eux et un proto-parti, petit mais solide, aide à donner naissance à un nouveau parti révolutionnaire. » C'est l'hypothèse qui m'a été présentée au moment de mon entrée dans la Quatrième Internationale, en 1985. Dans cette optique, il n'y a pas de nouveautés majeures, les difficultés sont liées à la crise générale du mouvement ouvrier au sein duquel il faut œuvrer comme avant, au sein de ses syndicats et de ses structures avec une activité honnête de propagande, en cherchant à renforcer ses positions petit à petit. Une stratégie d'usure et qui de fait nous a usés du point de vue historique. En outre, cette position charrie avec elle des illusions sur la possibilité de « recomposer » ce qui reste des soi-disant avant-gardes « communistes », du PRC en premier lieu, avec une forte projection sur la perspective électorale. Lors d'un congrès où cette ligne a été présentée comme la seule réaliste, elle a plutôt semblé vide et sans portée.

Dans la position que je défends, identifiée comme « néo » et « éclectique », l'idée de base était plutôt de repenser une perspective. Pour une option révolutionnaire en l'absence de conditions révolutionnaires, il est presque indispensable d'avoir un tissu social dans lequel exister. La notion de « fin du mouvement ouvrier » — c'est à dire de la forme « politique » historiquement donnée — est la notion clé. Comme l'écrit Samy Johsua, (avant de donner naissance à la Gauche anticapitaliste, option à mon avis erronée) « pour la première fois la transcroissance nous manque », c'est à dire la possibilité d'avoir un projet dans lequel investir pour faire émerger une subjectivité forte et de masse. Notre courant a investi dans les années 50 dans l'entrisme comme un moyen de se lier aux masses communistes qui se trouvaient sous l'hégémonie de l'URSS. Il a ensuite accompagné, avec succès, le courant révolutionnaire ouvert par 1968 et qui a conduit à peut-être la période la plus heureuse de sa longue histoire, il a ensuite tenté la voie de la « recomposition » en essayant d'intercepter la désagrégation des partis communistes, et il a enfin inventé l'expression « parti large » pour reconstruire un creuset qui rassemble des secteurs militants variés alternatifs au gouvernement du capitalisme. Toutes ces époques ont produit des acquis importants, des expériences parfois gratifiantes, mais aussi parfois une grande compulsion à répéter l'entreprise éternelle : construire un parti « révolutionnaire » avec une influence de masse. Nous ne pouvons pas prétendre avoir réussi et ce n'est pas un hasard si la Quatrième Internationale elle-même est dans une situation difficile. Mais il était juste d'essayer et il est encore juste de chercher une voie où essayer de nouveau. Mais quelle peut être cette voie aujourd'hui ?

Repartir du 19e siècle

L'orientation doit suivre une intuition jamais approfondie : la phase actuelle ressemble plus aux premiers jours du mouvement ouvrier qu'à sa phase de croissance, plus à la fin du XIXe siècle qu'au XXe siècle. L'accent devrait être mis, par conséquent, sur la construction direct, fût-elle partielle, de nouveaux organes du prolétariat moderne. Des instruments d'organisation directe des figures, anciennes et nouvelles, du travail salarié. En ce sens, la construction d'une « fraction de mouvement » avec l'objectif de construire un sujet politique, mais en sachant que cet objectif a besoin de préconditions et d'étapes intermédiaires. Étapes intermédiaires qui ont besoin de temps pour être construites et donc d'expériences exemplaires de victoires, mais, surtout, d'expériences. En ce sens, nous avons proposé de travailler à construire « un espace anticapitaliste », agrégé autour d'instruments de mouvement, capable de former un canal sur lequel projeter des expériences.

Le projet « parti » doit donc être mis au second plan, pas abandonné — parce qu'un parti sera toujours nécessaire — mais mis en relation dialectique avec le premier niveau. Dans la « manière » dont se reformera un mouvement de classe, si il se reforme, se construira aussi le parti de demain. La priorité n'est pas la forme du parti, les élections, la propagande électorale, mais les « instruments » d'auto-organisation sociale, les lieux où s'exprime la colère sociale, mais aussi des outils de solidarité sociale de classe, d'entraide, des « casemates » au sens de Gramsci. C'est en ce sens que peut se faire l'analogie avec la fin du dix-neuvième siècle. Il s'agit si l'on veut d'une « retraite stratégique ».

Nous ne pensons pas que la fonction du sujet « parti », c'est-à-dire une organisation politique construite autour d'un projet, ne reprendra pas une fonction déterminante. Il faut toujours donner une perspective à la crise du capitalisme, proposer une alternative, poser, même sous des formes originales, la question d'un nouveau pouvoir démocratique. En ce sens, le projet d' « espace anticapitaliste » est un projet « léniniste », de consolidation de la conscience politique, et non une concession au mouvementisme. Pour arriver à ce résultat, il est important, tout en cultivant l'organisation de la conscience, même dans des petites structures, de travailler à déterminer les conditions pour redémarrer un cercle vertueux : luttes de masses, instruments autonomes de la classe, constructions par « sauts » d'un projet partidaire. C'est en ce sens que l'on peut mieux comprendre l'impact de la question de la « démocratie » dans tous les nouveaux mouvements qui s'organisent. Dans l'élaboration récente, et dans les pratiques de masse, la « démocratie » entrelacée avec le thème, latent, de l'auto-organisation ou, plutôt, de l'autodétermination — outils décisionnels ayant une efficacité — est un élément crucial. La démocratie comme outil permettant d'identifier des éléments de subjectivité sociale autogérée, souvent en opposition latente au système institutionnel dominant s'exprimant habituellement dans la critique de la politique dévoyée dans la critique anti-systémique. Cette tendance a mûri pendant que nous, en sortant du PRC, nous nous sommes concentrés sur le terrain électoral pour donner une visibilité au projet politique.

Une nouvelle Internationale

Dans cette discussion, pour finir, nous ne pouvons pas faire l'économie d'une réflexion de fond sur l'identité. L'identité « trotskyste » ne nous a pas évité les divisions, les critiques, les oppositions. Ceux qui l'ont abandonnée pour embrasser d'autres identités n'ont pas eu de meilleurs résultats. Il faut approfondir ce que nous avons déjà fait : préciser que nos références programmatiques sont très larges, que les cultures du marxisme critique sont diverses entre elles, et que nous récupérons le meilleur de la tradition révolutionnaire. En ce sens, la dénomination même « Quatrième Internationale » est dépassée sur le plan de la politique, de l'imaginaire, et aussi sur le plan de l'identité. Vraiment, nous avons besoin d' « ajouter de nouvelles pages à un livre », en partie usé. La numérotation des Internationales appartient à une autre époque et ne parle plus au présent. Ce n'est pas seulement une question de nom, aujourd'hui, nous aurions besoin d'une Internationale des travailleur-ses, une alliance plurielle, en mesure de partager quelques principes de base, comme la Première Internationale, démocratique, avec la pleine autonomie de ses composantes et libre partage des décisions. Notre courant, s'il veut sortir d'une crise historique, devrait proposer tout d'abord une Internationale de l'anticapitalisme — certes, en donnant certaines conditions de base — et construire une riposte sur le plan international. C'est le moment, en espérant qu'il ne soit pas déjà passé.

 

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