Deuxième tour des municipales à Poitiers, soyons sérieux et sérieuses, discutons politique

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Ce texte est une contribution personnelle au débat ; la liste Poitiers Anticapitaliste communiquera sur le deuxième tour des municipales prochainement.

C’est donc désormais connu: le deuxième tour des municipales se tiendra le 28 juin. Alors que notre pays connaît une crise sanitaire ayant causé 30.000 décès, que le système de santé est dans le rouge, que la reprise des écoles ne se passe pas correctement, que de nombreux et nombreuses salariéEs se retrouvent d’ores et déjà au chômage… C’est donc dans ce contexte de crise grave que se tiendra le deuxième tour. Et à elles seules ces municipales apportent une nouvelle crise, démocratique cette fois, avec un vote se tenant près de trois mois après le premier tour, avec un mois de fausse campagne devant nous au lieu d’une semaine traditionnellement. Questionnons une nouvelle fois la légitimité d’un tel scrutin. Quelle valeur, déjà, pour le premier tour, alors que seuls 36% des électrices et électeurs ont voté ? Quelle légitimité aussi pour ce deuxième tour quand un maire, alors candidat à sa réélection, peut, lui, faire campagne d’une certaine manière, en distribuant des masques par exemple, alors que les autres ne peuvent pas faire campagne (ce qui montre les limites d’un vote trois mois après le 1er tour) ? Accordons-nous au moins sur ce point : ces élections sont une mascarade qui montre à quel point ce gouvernement est incompétent en plus d’être un gouvernement de droite ultra-capitaliste. S’il y a un petit enjeu le 28 juin, ce sera de mettre une claque électorale aux candidatEs LReM, ainsi qu’à celles et ceux dont la politique est proche, c’est-à-dire aux candidatEs PS et LR. Mais le vrai enjeu est ailleurs. 

À Poitiers, une possibilité de virer Claeys sur sa gauche 

La configuration du deuxième tour à Poitiers permet de virer le maire PS. Et cela avec une liste un peu plus à gauche. En effet, le candidat PS a recueilli 28% des voix. La liste Poitiers collectif (EELV, PCF, GénérationS, Nouvelle Donne, ainsi que quelques autres groupes et beaucoup de nouvelles têtes non-membres d’une organisation) a quant à elle obtenu 24% des suffrages. Enfin une troisième liste est qualifiée au deuxième tour, celle du candidat En Marche, avec 18% des voix. Les réservoirs de voix du premier tour mettent le maire sortant dans une situation très inconfortable car il ne semble pas y avoir de liste dont les voix se reporteront naturellement sur lui. En effet, les voix du candidat LR (presque 10%) devraient se reporter sur le candidat Brottier (En Marche). Celles du candidat RN (5,7%) ne vont sans doute se reporter sur personne, ou un peu sur tout le monde. Enfin, la candidate Moncond’huy (Poitiers collectif) devrait bénéficier des voix de Osons Poitiers (presque 10%). Ces deux listes étant si proches, les électrices et électeurs devraient largement s’y retrouver, qu’il y ait fusion ou non. 

Par ailleurs, les 3% de la liste Poitiers Anticapitaliste pourraient peser lourd, puisque les résultats seront serrés (ce d’autant plus que nous n’avons aucune idée du niveau de participation à une telle mascarade électorale). 

Nous donnerons très prochainement notre positionnement sur le deuxième tour (nous attendons de voir les fusions ou non-fusions qu’il y aura), mais nous ne sommes pas insensibles à l’idée de virer Claeys même si nous n’avons pas d’illusion sur les changements par les urnes, je reviendrai là-dessus plus loin. 

Poser les vraies questions 

La liste Poitiers Anticapitaliste a déjà publié un texte dans lequel sont exposées de nombreuses explications qui montrent les désaccords à gauche entre notre liste anticapitaliste, Poitiers collectif et Osons Poitiers. Je vais ici revenir sur les deux qui me semblent les plus cruciales. 

Nous abordons la question de la lutte contre les politiques d’austérité (en gros : la dialectique entre propositions locales et luttes contre le gouvernement, mais aussi la vision européenne et mondiale). Pour nous, l’internationalisme n’est pas une position morale : c’est une conviction politique basée sur l’idée que les frontières sont une construction politique néfaste pour les hommes, nous voulons en finir avec elles. Mais c’est aussi une approche stratégique toute simple : si nos adversaires s’organisent à l’échelle mondiale, nous devons le faire nous aussi ! Un nouveau monde ne se construira pas à Poitiers ; mais Poitiers peut servir de laboratoire d’idées, relayer ce qui se fait ailleurs, mener des campagnes avec d’autres à travers le monde. Nous refusons le nationalisme comme nous refusons le localisme, ce qui n’empêche nullement d’agir à l’échelle nationale ou locale, seulement pour nous c’est le monde qu’il faut changer. C’est notre boussole. Si nous ne changeons pas le monde, alors nous ne pourrons, à moyen terme, pas changer Poitiers non plus : d’Afrique en Amérique, d’Asie en Océanie, du Groenland à Poitiers, nous sommes (presque) toutes et tous embarquéEs sur le même bateau. Or, la question de l’austérité est un moyen d’être internationaliste de manière concrète. On le sait : même à l’échelle d’un pays, il est presque impossible de mettre en place une politique de gauche sans que l’ensemble des autres pays nous tombent dessus. Ce fut le cas en Grèce, où un gouvernement de gauche radicale (Syriza) a été élu. Très rapidement ce gouvernement a trahi les Grecs, et aujourd’hui Tsipras est un défenseur de l’austérité. Cela ne montre pas que Tsipras est un pourri : cela montre que les capitalistes ont su tisser des institutions à travers le monde –et a fortiori en Europe–, empêchant qu’une ville, qu’un pays puissent sortir de ce système économique. Du moins de manière légale. Comment ce qui n’a pas su se faire en Grèce pourrait se faire à Poitiers, dans une petite ville d’un des plus puissants pays capitaliste au monde, ultra-centralisé ? L’enjeu de ces municipales était celui-là : porter le message qu’il faut combattre le gouvernement, son état, ses lois… et ne pas vouloir les gérer car, au lieu de les changer, c’est elles qui vous changent et elles vous digèrent très vite.

Le deuxième aspect que nous mettons en avant est relié au « presque » de la phrase « nous sommes (presque) toutes et tous embarquéEs sur le même bateau ». Il s’agit de la lutte des classes. Pour nous, les projets « citoyens » ne placent pas la lutte des classes en leur cœur. Pourtant c’est la lutte des classes qui, aujourd’hui, régit la vie politique et économique du monde, et de Poitiers. Ne pas prendre en compte cette donnée, c’est ouvrir la possibilité à des collaborations de classes, et donc à la continuité du capitalisme sur une forme aménagée de type capitalisme vert. Or c’est précisément le choix stratégique fait par une partie de la bourgeoisie qui ne se retrouve pas dans les délires climato-sceptiques d’un Trump ou d’un Bolsonaro. Mais ces deux personnalités politiques ne sont pas le seul mal que peut subir l’humanité et notre planète : le capitalisme vert en est un autre, car le capitalocène nous mène tout droit à la catastrophe écologique, sociale, humaine. Il faut donc une réponse radicale, anticapitaliste. Il ne faut pas voir de sectarisme dans notre positionnement, simplement une radicalité dans une situation grave. Les réformes, même positives, ne permettront pas de sauver le climat et la vie. Il faut une révolution anticapitaliste, écologiste, féministe, écosocialiste. Cela semble lointain, un peu inatteignable, mais c’est en réalité la seule option crédible dans la période, et nous avons de moins en moins de temps pour le faire.

Et à Poitiers, c’est différent d’ailleurs ?

Nous avons parfois le sentiment que Poitiers serait une petite bulle où il y aurait plus de solidarité qu’ailleurs, plus d’écologie, plus de social, plus de tout…

Au-delà du fait que ce discours est exaspérant de nombrilisme, il montre les difficultés, y compris pour la gauche, à penser demain à partir d’aujourd’hui, sans oublier ce qu’il s’est passé hier. 

D’abord Poitiers est une ville où la pauvreté est très présente. À elle seule, cette donnée est suffisante pour voir ce qu’est le capitalisme : la pauvreté au cœur de l’abondance. Et ce phénomène est le même à l’échelle du monde : des pays pauvres à côté de pays ultra-riches (les seconds pillant les premiers). Au sein d’un même pays, c’est pareil : des pauvres pillés par des ultra-riches. 

L’enjeu n’est pas de prendre aux riches un peu d’argent pour qu’il n’y ait plus de pauvres (même si cela est une revendication immédiate pour répondre à une urgence). Le vrai enjeu est de casser la machine à créer des riches et des pauvres. Car le capitalisme peut avoir des périodes de rééquilibrage (par exemple, lors de montées de la lutte des classes, les salariéEs peuvent obtenir des augmentations de salaires). Mais la nature même de ce système est de faire des profits. Et toujours plus de profits. À ce titre, en période de crise, pour que les profits continuent tout de même d’augmenter, les capitalistes décident de baisser la part des salaires, en baissant les salaires, en licenciant, en augmentant le temps de travail, en supprimant des congés, en augmentant l’âge du départ à la retraite. Les capitalistes préfèrent aussi mettre moins d’argent dans l’investissement afin de maintenir des profits élevés, ce qui a pour effet d’amplifier la crise et d’enclencher une spirale infernale allant jusqu’à des explosions sociales (dans le meilleur des cas) mais aussi des solutions autoritaires voire fascistes. 

Dans tous les cas, le capitalisme est en crise quasi-permanente. En réalité, la crise fait partie du système : elle est plus ou moins forte et revient, avec des cycles quasi réguliers. Le capitalisme est un système injuste et égoïste. C’est pour cela que les crises ne gênent pas les capitalistes car elles ne les touchent pas eux directement : les grands patrons ont su tailler un système global. Ils ont des institutions et des hommes politiques qui défendent leurs intérêts en permanence : quand les entreprises fonctionnent bien, les profits sont ainsi privatisés. Quand elles coulent, les dettes sont socialisées par l’État. Nous proposons de faire l’exact inverse : socialiser les profits et faire payer les dettes aux capitalistes. Car le capitalisme n’est pas réformable. 

Voici ce que la liste Poitiers Anticapitaliste a défendu durant les municipales à Poitiers. Notre liste a voulu annoncer clairement la couleur aux poitevinEs et même plus largement. Nous savions que ce discours ne serait pas porteur électoralement. C’est pourtant un discours de vérités, qui ne fait pas de promesses électorales mais des promesses de combats à mener. Nous voulions et nous voulons toujours convaincre le plus grand nombre que la priorité du moment est de rassembler les militantEs anticapitalistes afin de préparer les combats à venir, et de construire une alternative politique. Nous sommes persuadéEs que des militantEs de Osons Poitiers, de Poitiers collectif, de Lutte Ouvrière, des courants libertaires partagent ce diagnostic ou le partageront demain. Mais force est de constater, aujourd’hui, que ni Poitiers collectif, ni Osons Poitiers ne se placent sur le terrain de l’affrontement avec les possédants pour une société écosocialiste. Or, ces deux listes parlent de faire gagner l’écologie à Poitiers. Nous pouvons demander : quelle écologie ? Tous les candidats, même de droite et PS, se disent écologistes. Et quelle politique sociale sera mise en œuvre ? Quels liens avec le national, l’international ? Rappelons par exemple qu’aux départementales de 2015 les candidatures « Inventons la Vienne » rassemblaient déjà toutes les composantes de Osons Poitiers et Poitiers collectif, sans que cela n’ait eu de suite politique car le cadre national n’existe pas. Que se passera-t-il dès les prochaines élections venues ? Quel bilan est tiré des expériences passées d’union de la gauche ou de la gauche plurielle, au niveau national comme local ? Quel bilan est fait des participations à la gestion des communes, des régions ? Ces éléments permettront de voir si, oui ou non, une union des deux listes citoyennes permettra des changements. 

Mais nous voyons bien là toutes les limites d’une gauche plurielle reformée (sans le PS) au pouvoir : elle sera bloquée d’un côté par l’État si elle a des envies de faire bouger les lignes, de l’autre par ses contradictions internes. C’est pourquoi il y a urgence, non pas à discuter des points d’accords mais des points de désaccords. Car c’est sur la base des désaccords que les débats peuvent se faire, et qu’il faut construire une conscience politique avec la population et le prolétariat –les véritables actrices et acteurs d’un changement de société en réalité. 

Pour notre part, nous sommes toujours ouverts aux débats avec toutes celles et tous ceux qui le souhaitent. Néanmoins, si nous sommes prêts à mettre de coté certaines revendications, nous ne céderons nullement sur ce qui fait le cœur de notre pensée politique : la fin du capitalisme, pour des jours vraiment heureux. Les semaines à venir devraient être l’occasion de discuter des institutions, de leurs rôles, mais aussi de l’écologie, de l’anticapitalisme, de façon à réfléchir ensemble et de commencer à construire des possibles communs. C’est possible et nécessaire, mais cela ne pourra se faire qu’en nous auto-organisant, pas dans le cadre d’une gestion de l’austérité dans une commune où les luttes ne portent nullement cette alternative au pouvoir. 

 

Poitiers, le 24 mai 2020.

 

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