Une analyse de la droitisation du champ politique

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Par Michael Löwy 

Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Vers l’extrême. Extensions des domaines de la droite, Editions Dehors,  2014, 75 pages, 7,50 euros.

Luc Boltanski est un des plus importants sociologues de langue française et un des rares à ne pas cacher son engagement critique (et anticapitaliste !) Ce petit livre, rédigé en commun avec Arnaud Esquerre, apporte une contribution précieuse à la réflexion et au combat antifascistes (même si ce terme ne figure pas dans le livre).

Le point de départ est un diagnostic impitoyablement lucide de la situation politique en France aujourd’hui : l’initiative appartient entièrement à une droite fascinée par ses extrêmes, face à laquelle la gauche semble paralysée et incapable de réagir. Une droite où se mélangent la contre-révolution sexuelle catholique et le nationalisme xénophobe, des conservateurs réactionnaires et des « républicains » laïques, des travailleurs menacés par le chômage et des bourgeois inquiets pour leur patrimoine, autour d’un thème commun : la sacro-sainte « identité ». 

Une identité prétendument menacée par les étrangers,  les homosexuels, les immigrés,  les Roms,  les Juifs et,  surtout, les musulmans : l’islamophobie tend a remplacer l’antisémitisme dans le discours raciste – même si l’on observe une réactivation du premier dans les tentatives d’un triste comique à la quenelle d’identifier le « système » aux Juifs. Les discours islamophobes reprennent d’ailleurs tous les clichés antisémites de l’Action française des années 1930 : « ils sont partout » et complotent contre  « nous ». Dans ce type de discours réactionnaire,  véhiculé par les penseurs de l’extrême droite, mais relayé par les médias, la « question religieuse » (l’Islam) écrase les questions économiques et sociales, dans une sorte de théologie politique identitaire néfaste.

Prétendant dépasser « la vieille opposition droite/gauche » (Marine Le Pen) – reprise d’un vieux mot d’ordre de la droite « révolutionnaire » des années 1930 –, le Front national détourne des thèmes empruntés à la gauche : critique du néolibéralisme et des politiques dictées par Bruxelles,  défense du « peuple » contre « l’oligarchie » et le « système », etc. L’extrême droite arrive ainsi à influencer les manières ordinaires de penser,  de parler et d’écrire, le « cela-va-de-soi » de l’opinion « raisonnable », bref à imposer la clôture du champ de la problématique acceptable.

Face à la montée en puissance du FN – qui se paye le luxe de se doter, à sa droite, d’une droite plus extrême encore (les agités du « Jour de Colère ») –, on observe une dérive panique vers la droite dans l’ensemble du monde politique, une sorte de sauve-qui-peut qui ne fait qu’accroître la déroute qu’il voudrait retarder. Aussi bien la droite que la gauche de gouvernement réagissent à cette menace par des glissements successifs à droite, croyant pouvoir limiter la poussée en l’accompagnant. La droite dite « républicaine » finit par adopter les « valeurs » de la droite xénophobe, tandis que le Parti socialiste tente d’occuper la place du centre-droit, avec une gestion capitaliste qui se veut exemplaire au regard des critères des banques et des agences de notation. Non sans quelques glissements du côté du racisme,  avec la campagne de Manuel Vals contre les Roms.

 

Et l’extrême gauche ?

Quant à l’extrême gauche (nos auteurs n’explicitent pas quelles forces politiques ils définissent par ce terme), son bilan n’aurait rien de reluisant. Absence quasi totale d’idéologie, d’analyses, d’actions, passivité, abandon du présent au profit du passé et d’un avenir lointain. Pire encore, une tendance au « suivisme par rapport à une base qui tend à lui échapper, à mesure qu’elle glisse,  elle aussi, presque insensiblement et presque innocemment,  sinon inconsciemment, vers la droite » (p. 62). Ce jugement semble un peu rapide, et même,  à certains égards, passablement injuste…

Par contre,  Boltanski et Esquerre ont mille fois raison d’insister sur le besoin urgent, pour l’extrême-gauche – avec laquelle, malgré tout, ils sont en empathie – d’intensifier la critique du capitalisme dans ses formes actuelles (suite à la crise de 2008), tout en développant des analyses novatrices, par exemple sur la composition présente du « peuple », en prenant en compte la diversité de ses origines. Ou alors, et cela semble particulièrement important, sur l’urgence d’un renouveau de l’internationalisme qui, dans des conditions non moins difficiles que celles que nous connaissons actuellement, a fait la force et l’éclat du mouvement ouvrier.

 

Ni étude d’experts « neutres », ni tribune politique au sens habituel, ce petit livre est un bel exemple d’analyse engagée, qui mérite d’être lu et étudié de tous ceux qui refusent de rester les bras croisées face à la « résistible ascension d’Arturo Ui » (pour citer une célèbre pièce de théâtre de Bertolt Brecht sur la montée du nazisme).

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