« Pour Marx, le communisme est ce qui caractérise au présent un certain type d’intervention politique »

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Entretien. À l’occasion de la publication de son dernier ouvrage, Communisme et stratégie (éditions Amsterdam, 336 pages, 19 euros), nous nous sommes entretenus avec la philosophe Isabelle Garo.

L’un des constats qui fonde la démarche de ton dernier livre est le déficit de « radicalité politique » de la critique du capitalisme et, partant, la nécessité d’une « réactivation stratégique » de cette critique. Qu’entends-tu par là ?

Je crois que nous sommes à une croisée des chemins, qui présente des dimensions théoriques, politiques et sociales divergentes, dimensions qu’il s’agit non de confondre mais de réarticuler. Sur le terrain de la réflexion critique, on voit aujourd’hui réapparaître la question du communisme, en particulier du côté des théoriciens postmarxistes. Elle se trouve aujourd’hui retravaillée par des philosophes comme Alain Badiou, Antonio Negri, Jacques Rancière ou Jean-Luc Nancy. Dans le même temps, la portée politique de la perspective communiste ne bénéficie pas du même regain d’intérêt, c’est le moins que l’on puisse dire, tandis que, de leur côté, des mobilisations sociales parfois vigoureuses, échouent à se structurer et à vaincre.

Au total, sur le terrain social et politique, l’urgence d’une alternative se heurte frontalement à l’incapacité à la construire collectivement et aux défaites en série du mouvement ouvrier, alors que le capitalisme, entré dans sa phase néolibérale autoritaire, n’additionne plus seulement ses méfaits mais multiplie les uns par les autres ses désastres : explosion des inégalités, exploitation renforcée, combinaison des dominations et des oppressions, heurt des impérialismes, financiarisation sans frein, militarisation généralisée, saccage de la nature, domination idéologique, etc.

Dans ces conditions, je crois que la résurgence du communisme sur le terrain philosophique est à considérer comme un aveu de faiblesse, mais aussi comme un atout. J’ai choisi, plutôt que de survoler ce panorama, de discuter de façon précise trois auteurs : Alain Badiou aborde en particulier la question de l’État et du parti, Antonio Negri et les théoriciens des communs celle de la propriété et du travail, Ernesto Laclau celle de la stratégie et de l’hégémonie.

Tu proposes dans ton livre un retour à Marx, en insistant notamment sur le fait que pour lui le communisme n’est pas tant un horizon, un projet de société, qu’une (hypo-)thèse stratégique. En quoi est-ce essentiel  ?

Ma thèse est donc que les approches des auteurs postmarxistes, en raison même de leur éclatement, contribuent à rendre à la question stratégique son actualité en soulignant l’urgence de son retour, ce que Daniel Bensaïd avait déjà dit. Se confrontant tous à Marx, de façon partielle et partiale, ils invitent à le relire sous cet angle stratégique. Et si Marx reste le penseur incontournable du capitalisme et de ses contradictions essentielles, cette relecture permet de mesurer à quel point son œuvre est habitée, innervée, par le souci constant d’intervention théorique et politique en situation. 

J’ai voulu montrer que les analyses historiques et les textes militants de Marx, autant que le Capital, sont constamment traversés par cette préoccupation. Sa situation n’est certes plus la nôtre : loin d’y chercher des réponses définitives, il s’agit de suivre les méandres de sa propre conception du communisme comme « mouvement réel », pour en évaluer la fécondité persistante.

En l’occurrence, la lecture que je propose tente de mettre en évidence une conception du communisme qui n’est pas chez lui un projet « clés en main », mais pas non plus une notion évanescente et indéfinissable. Il constitue une thèse stratégique, ce qui signifie que le terme de communisme nomme avant tout chez lui l’effort pour construire une voie politique de contestation radicale du capitalisme.

Quelles sont les contradictions du capitalisme et comment y intervenir ? Comment construire des organisations qui mènent les luttes sociales jusqu’à leur terme révolutionnaire ? Comment affronter la question de l’État et de la démocratie ? Comment composer et mobiliser les diverses forces sociales porteuses d’un projet émancipateur qui n’est pas nécessairement le même ? Revenir à Marx sous cet angle, ce n’est pas y chercher des réponses toutes prêtes, mais des questions qui nous concernent encore et des analyses qui, à certains égards, demeurent d’une fécondité sans égal.

Pourrais-tu prendre un exemple précis ?

Prenons celui de la propriété : cette question a toujours été au centre des courants communistes et socialistes depuis leur naissance et elle revient au devant de la scène aujourd’hui, à travers les questions du ou des commun(s), de la gratuité, du partage, etc. Elle a aussi été au cœur du désastre stalinien. Si on relit le Capital, on peut mesurer à quel point la question de la propriété est conçue par Marx non selon une perspective de collectivisation mais comme le ressort d’une mobilisation au présent. 

Parallèlement elle se trouve redéfinie en tant que question globale de la réappropriation. Pour Marx, au-delà de la question juridique de la propriété, la réappropriation implique la refonte des conditions de production et leur contrôle collectif, mais elle vise fondamentalement le développement des capacités individuelles. Les rapports sociaux capitalistes appliquent par la violence leur forme à une activité dont les résultats mais aussi l’exercice se voient ainsi confisqués, cette dépossession fondamentale atteignant de plein fouet le sujet humain. 

Toute la difficulté est d’en faire un objectif politique crédible et mobilisateur, or c’est précisément cette question qu’aborde Marx à la fois dans le Capital et dans ses textes politiques, qu’ils soient d’intervention ou d’analyse, intriquant la question des finalités à celle des médiations. Marx précisera cette analyse à l’occasion de la Commune de Paris mais aussi, de façon prospective, dans ses lettres à Vera Zassoulitch, concernant les paysans et le rôle de la commune russe traditionnelle, l’obchtchina ou mir1.

Bref, le communisme n’est pas pour lui une visée ultime, par là même inaccessible, mais ce qui caractérise au présent un certain type d’intervention politique. Et c’est cette construction de la mobilisation qui m’intéresse ici, à distance de toute définition de l’alternative qui la coupe des moyens pour y parvenir. C’est pourquoi il faut aussi revenir sur la notion de socialisme, qui concerne le problème des médiations et des transitions.

Dans quelle mesure la crise historique que traverse le mouvement ouvrier est-elle une opportunité pour relancer le débat stratégique ?

Opportunité peut-être, mais urgence absolue à coup sûr. Au-delà des moyens de la conquête du pouvoir, le terme désigne l’invention de médiations débordant une telle conquête, visant à échapper à l’étatisation et au retournement des moyens en finalités. La stratégie concerne donc les formes d’une mobilisation collective à organiser dans la durée, mais elle désigne aussi bien une réflexion critique qui combine l’analyse historique à l’élaboration d’une conscience partagée, démocratique et en débat, cette dernière accompagnant l’intervention politique pour la contrôler et la réajuster à des finalités qui s’élaborent elles aussi à mesure. C’est d’une stratégie située à un tel niveau d’exigence dont nous avons le plus urgent besoin désormais.

Il faut ajouter que les dominations subjectivement subies et rejetées, en tout premier lieu le racisme et le sexisme, alimentant des colères aussi puissamment individuelles que globales, stimulant l’analyse et le débat collectif en même temps que de nouvelles solidarités, sont aujourd’hui au nombre des foyers les plus vivants de la riposte sociale et politique. Pour le dire vite, il est stratégiquement décisif d’œuvrer à ce que toutes les luttes sociales renvoient aux contradictions essentielles de la formation capitaliste à l’époque néolibérale, afin que ces mobilisations contribuent à une alternative commune qui sera un résultat, non un préalable abstrait.

Propos recueillis par Julien Salingue

  • 1. On pourra lire à ce propos Karl Marx, Michael Löwy, Pier Paolo Poggio et Maximilien Rubel, Le dernier Marx, communisme en devenir, Paris, Eterotopia, 2018 (NDLR).

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