S’opposer aux concessions à l’austérité

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Sotiris Martalis est un responsable de DEA, membre du comité central de Syriza. Nous reproduisons ici l’interview qu’il a accordée fin février 2015 au site de l’ISO (International Socialist Organization) états-unienne, socialistworker.org1. 

Que peux-tu nous dire des attentes envers le gouvernement de Syriza après les élections du 25 janvier ?

Les espoirs que les gens placent dans le nouveau gouvernement ont été et restent grands. Mais il faut comprendre que ce qu’ils en attendaient était plus limité. Une phrase que l’on entend régulièrement sur les lieux de travail est : « je serais heureux si Syriza pouvait appliquer 30 % de ses promesses. » Les travailleurs grecs, qui ont vécu les conditions des dernières années, sont conscients des difficultés et obstacles que rencontre un nouveau gouvernement.

Le soutien à ce gouvernement s’est renforcé après les premières déclarations de plusieurs ministres – que des privatisations telle que celle de la compagnie d’électricité seraient stoppées, que le salaire minimum serait augmenté, que les conventions collectives seraient restaurées –, ainsi que des gestes symboliques importants comme l’enlèvement des barrières métalliques qui entouraient le siège du parlement ou le retrait des cars de la police anti-émeute qui étaient stationnés en permanence devant tous les ministères.

Pendant les négociations avec les Européens, il y a eu deux journées de manifestation en soutien au gouvernement dans toutes les grandes villes, avec la participation de centaines de milliers de personnes. A ce moment-là, les sondages indiquaient que 83 % des gens avaient un jugement positif, ou plutôt positif, sur les premiers pas du nouveau gouvernement.

Mais au fur et à mesure que l’accord avec l’Union européenne a commencé à prendre forme, et après que Syriza a proposé au poste de président de la République un candidat membre et ancien ministre du parti de droite Nouvelle Démocratie, les gens de gauche ont commencé à se poser des questions. Dans le même temps, les partis bourgeois et les médias rendaient hommage à la maturité et au réalisme de Syriza.

Lorsque l’on a pris connaissance de l’accord avec les Européens, on a observé deux types de réactions. D’un côté, il y a eu le soulagement que la Grèce n’ait pas subi d’effondrement financier du fait d’une panique bancaire qui aurait nécessité des mesures drastiques telles que des restrictions aux retraits d’argent. Mais de l’autre, il y a eu de la déception face au recul rapide du gouvernement.

Les travailleurs voient bien que c’est un recul net par rapport à ce que le gouvernement avait promis de faire, et ils attendent de voir quelles autres promesses seront trahies – et ce qu’il se passera au cours des quatre prochains mois de prolongation du mémorandum. 

Pourquoi l’Eurogroupe a-t-il adopté cette position dans les négociations ? Pourquoi n’a-t-il pas accepté de desserrer l’austérité ?

L’Eurogroupe a adopté une position très dure, en refusant catégoriquement d’assouplir les mesures d’austérité imposées à la Grèce. Il y a à cela deux raisons, me semble-t-il.

La première est que l’Eurogroupe traduit le consensus politique des classes dirigeantes en Europe. L’austérité leur a permis, jusqu’à présent, de faire porter le poids de la crise par ceux qui dans la société sont au bas de l’échelle.

La seconde raison est que l’exemple d’une Grèce défiant l’austérité pourrait être suivi par d’autres pays. Il y aura en Espagne des élections générales au mois de novembre et le parti radical Podemos est en tête ou près de la tête des sondages. La montée du Sinn Fein en Irlande offre un autre exemple d’un parti anti-austérité qui gagne un soutien croissant. En étranglant la Grèce et en l’enfermant dans le corset de l’austérité, ils veulent saper les espoirs d’une sortie de l’austérité que la victoire de Syriza a produits en Europe.

Dans ce sens, on peut dire que le camp de Wolfgang Schäuble [le ministre allemand des finances] a gagné la première bataille de cette guerre. La négociation avec les créditeurs, malheureusement, a déjà fixé des limites au programme de Syriza et à ses capacités à le mettre en œuvre.

Pendant la campagne électorale, la direction de Syriza avait promis que le programme de mesures initiales annoncé à la Foire internationale de Thessalonique – rétablir à 751 euros le salaire minimum mensuel, exempter les premiers 12 000 euros de l’imposition annuelle sur le revenu, rétablir les conventions collectives, etc. – serait mis en œuvre immédiatement par le nouveau gouvernement, indépendamment des négociations avec les créditeurs. Il s’avère aujourd’hui que l’application des mesures du programme de Thessalonique ayant le plus d’importance pour la classe ouvrière sera reportée d’au moins un an. 

Vu la position dure de l’Eurogroupe dans les négociations, y avait-il une alternative au fait d’accepter un prolongement de quatre mois du plan « d’aide » et du mémorandum ?

Le gouvernement a décrit l’accord avec les Européens comme une nécessité découlant des résultats de la politique du gouvernement précédent, ainsi que de l’expiration imminente – au 28 février – de l’accord d’aide financière. Ses membres proclament qu’ils ont gagné du temps, quatre mois pour préparer d’autres négociations dans lesquelles davantage de résultats pourront être obtenus.

Mais la vérité est qu’ils n’ont préparé aucune autre option. Depuis les élections, la direction de Syriza est passée du slogan
« aucun sacrifice pour l’euro » à celui de « nous nous battrons pour rester dans l’euro ». Ils ont répandu des illusions quant au fait que les Européens céderaient face aux propositions d’un gouvernement démocratiquement élu disposant d’un mandat populaire tout frais.

Dès le début, lors de la formation du gouvernement, ils ont fait part de leur volonté d’aboutir à des compromis. L’alliance avec le parti de droite des Grecs Indépendants a été une décision unilatérale de la direction du parti, sans aucune consultation des instances élues. La même chose vaut pour la nomination à des postes de responsabilité gouvernementale, notamment dans le domaine de l’économie et des banques, de gens qui n’ont pas une perspective radicale mais sociale-démocrate. Et il y a en plus la nomination d’une personnalité de droite comme président de la République.

Ces décisions ont constitué très clairement un signal de ce que le gouvernement veut faire – du compromis qu’il était prêt à passer. Il va sans dire que les dirigeants de Syriza n’ont pas préparé le parti, ni plus largement la société, à la probabilité d’un refus de la part de l’Eurogroupe, pas plus qu’à la possibilité d’une rupture avec l’euro.

Quelles ont été les réactions face à cette retraite, dans la gauche et plus généralement dans le mouvement ouvrier ?

J’ai déjà décrit les premières réactions dans la société et dans la classe ouvrière. Au sein de la gauche, une majorité considère l’accord comme un recul. Une partie de la tendance majoritaire de Syriza, qui soutient Tsipras, défend l’accord comme quelque chose de nécessaire, tandis que d’autres le rejettent.

En dehors de Syriza, la coalition anticapitaliste Antarsya a appelé à une manifestation de protestation contre l’accord, place Syntagma. 500 personnes y auraient participé selon les comptes rendus de presse. Le Parti communiste a également appelé à une manifestation, qui se déroulera après cet entretien.

L’opposition la plus substantielle se situe au sein même de Syriza. Le 26 février, il y a eu une réunion du groupe parlementaire qui a duré onze heures et dans laquelle 140 des 149 députés ont pris la parole. De nombreuses objections ont été exprimées et, finalement, plus de 30 députés sur les 120 qui étaient encore présents ont voté contre cet accord ou se sont abstenus.

L’accord sera soumis à une réunion extraordinaire du comité central du parti, les 28 février et 1er mars 2015 [après cet entretien]. La plateforme de gauche – qui représente de 30 à 35 % du parti –a fait part de son opposition à cet accord, de même qu’une aile gauche au sein de la tendance majoritaire de Syriza.

Au-delà de ces réunions des instances dirigeantes de Syriza, des discussions sont prévues dans des dizaines de sections et d’organisations de base du parti.

Quelles possibilités y a-t-il d’organiser une contestation de gauche face aux concessions faites par Tsipras et Varoufakis ? Et est-ce qu’un tel processus se déroulera au sein de Syriza, ou nécessitera une mobilisation plus large ?

A ce jour, il n’y a pas encore de protestations prévues par les syndicats ou les mouvements sociaux. Au sein des syndicats, les forces de la plateforme de gauche joignent leurs voix pour appeler le gouvernement à ne pas céder et à rester ferme sur ses promesses. Il y a quelques jours, la principale confédération ouvrière du secteur public a décidé d’organiser des assemblées générales de tous ses syndicats, ainsi qu’un meeting. Mais ces évolutions sont lentes. Pour parler franc, les travailleurs sont toujours dans l’attente de ce que va faire le gouvernement. Il y a plus de débats en cours dans les instances dirigeantes de Syriza, notamment son comité central, et parmi sa base militante; Mais nous devons avoir à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’un 100 mètres, mais d’une course de fond.

Le gouvernement va également dans l’autre direction quand il annonce les premières lois proposées au parlement. Cela commencera lundi prochain avec la loi sur la réponse à la crise humanitaire. Il s’agit de donner gratuitement de l’électricité et de la nourriture aux 300 000 foyers les plus pauvres, ainsi que de lancer un programme de logement pour les 30 000 personnes qui sont actuellement sans toit.

Une autre loi annulerait les peines d’emprisonnement pour les dettes inférieures à 50 000 euros et allongerait les délais de paiement des arriérés d’impôt. Il y a des propositions consistant à taxer ou restreindre les opérations financières de ceux qui ont transféré des montants importants à l’étranger – à l’instar des noms cités dans la « liste Lagarde », plusieurs milliers de personnes disposant de comptes non déclarés à la HSBC de Genève.

Une autre proposition de loi concerne le redémarrage d’ERT, la radio-télévision publique que le précédent gouvernement dirigé par la Nouvelle Démocratie avait fermée, en licenciant tous ses salariés.

Le gouvernement a en outre annoncé la mise en place d’un comité parlementaire chargé d’enquêter sur les mémorandums avec la troïka et dans ce cadre d’éventuelles responsabilités pénales.

Je voudrais insister sur le fait que l’accord avec les créanciers constitue évidemment une concession dramatique, mais n’est qu’un épisode dans une voie qui en connaîtra bien d’autres. Les contradictions de cet accord sont énormes. Le facteur qui peut modifier la situation est la mobilisation des masses, sur la base de leurs revendications et de leurs espoirs en une alternative, accumulés tout au long des années de barbarie des mémorandums.

Dans ce cadre, le rôle de Syriza ne devrait pas être sous-estimé. Le parti est constitué d’un réseau national de militants politiques et syndicaux qui a combattu ces dernières années dans la résistance ouvrière et populaire. Aujourd’hui, dans les conditions nouvelles, ses membres peuvent ouvrir la voie de la résistance, en avançant des réponses politiques radicales et en insistant sur l’objectif de renverser l’austérité.

Par Sotiris Martalis