Sous les matraques et les lacrymos, une crise d’hégémonie

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Société
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Le renforcement des tendances autoritaires et répressives a été particulièrement significatif ces dernières années en France. A l’origine de ce phénomène général, international, se trouve la difficulté croissante des dominants à obtenir le consentement actif des populations.

Nous assistons en France à une accélération autoritaire dont les symptômes les plus apparents tiennent dans l’intensification du quadrillage sécuritaire des quartiers populaires, la montée du nationalisme et du racisme, ainsi que l’accroissement de la répression des mobilisations sociales (très visible au printemps dernier).

Si ces tendances autoritaires sont généralement expliquées soit par des facteurs purement conjoncturels soit par la violence intrinsèque au régime capitaliste, elles renvoient pourtant à une caractéristique centrale de la période dans laquelle nous vivons et luttons : le capitalisme, du fait des contradictions inhérentes à la configuration néolibérale qui s’est imposée à partir des années 1970, est entrée dans une crise d’hégémonie.

Faute d’une capacité à produire un consentement large et durable à leurs choix politiques, les classes dirigeantes sont conduites à recourir de plus en plus à la force brute pour assurer les conditions de perpétuation du système, à limiter les libertés réputées « fondamentales » dans une autre période, à renforcer le contrôle – y compris préventif – des populations, et à développer jusqu’à l’absurde les appareils répressifs d’Etat.

 

Une accélération autoritaire

D’une manière claire pour quiconque prend cette question au sérieux, les tendances autoritaires, intrinsèques au capitalisme, se sont renforcées puissamment en France au cours des dix dernières années, la présidence d’Hollande n’ayant fait de ce point de vue que prolonger l’héritage sécuritaire de Sarkozy, avec une évidente accélération depuis novembre 2015. Il vaut la peine, pour s’en convaincre, d’offrir une description succincte de cette trajectoire autoritaire de l’Etat français, qui s’inscrit dans l’histoire longue de la Ve République – l’un des régimes les plus éloignés des standards de la démocratie libérale, parmi l’ensemble des sociétés capitalistes avancées – sans pour autant s’y réduire.

Le gouvernement ne disposant pas d’une majorité à l’Assemblée nationale pour plusieurs projets (dont la loi Travail), il a ainsi été contraint d’user plusieurs fois du 49-3, une procédure qui marginalise ostensiblement la démocratie parlementaire. Hollande et Valls ont en outre imposé un régime d’état d’urgence depuis novembre 2015, décidant de l’étendre à nouveau pour trois mois après la tuerie de Nice ; cela alors même que dans ce dernier cas il ne s’agissait pas d’une attaque terroriste planifiée et préparée minutieusement par Daesh, et que l’inefficacité de l’état d’urgence a justement été démontrée de la manière la plus dramatique.

Le gouvernement ne se contente pas de vouloir constitutionnaliser l’état d’urgence ; il œuvre méticuleusement à son institutionnalisation par l’empilement de lois antiterroristes (pas moins d’une quinzaine depuis 1986) et toute une série de dispositions liberticides (notamment des lois organisant un fichage généralisé de la population).

L’une des conséquences concrètes de l’état d’urgence, dans l’année qui vient de s’écouler, ce sont les centaines d’assignations à résidence et de perquisitions, contournant l’institution judiciaire et ciblant en particulier des musulmans et des habitants de quartiers populaires mais aussi, plus marginalement, des militants écologistes, syndicalistes, antiracistes et anticapitalistes. Cette progression inquiétante de l’arbitraire policier s’est également traduite par la brutalité de la répression qui s’est abattue sur les migrants, notamment depuis l’été 2015, mais aussi sur la mobilisation contre la loi Travail, à un niveau jamais atteint depuis au moins une vingtaine d’années en France.

On ne comprendrait rien à l’hostilité croissante et radicale de nombre de manifestants vis-à-vis des forces de l’ordre – bien marquée par la popularisation au fil des semaines du slogan « tout le monde déteste la police » – sans prendre au sérieux l’usage systématique des matraquages, des « nassages » et des interventions brutales de la BAC au sein même des cortèges, sans oublier l’indifférence politico-médiatique et l’impunité judiciaire dont bénéficient les violences policières. Mais la crise de la démocratie libérale s’est exprimée aussi ces dernières années à travers la criminalisation de nombreux militants et la suspension à plusieurs reprises de la liberté de manifester, en particulier contre les manifestations de solidarité avec le peuple de Gaza subissant une énième agression meurtrière israélienne lors de l’été 2014, qui s’inscrit plus largement dans une criminalisation à l’échelle internationale du mouvement de solidarité avec la Palestine (notamment BDS).

Il faut se souvenir que lors de la manifestation du 19 juillet 2014 à Barbès, interdite mais tenue, la gauche et le mouvement syndical avaient été aux abonnés absents ; en tant qu’organisation politique, seul le NPA appelait à la manifestation et était présent aux côtés d’organisations antiracistes et anti-impérialistes (PIR, PYM, etc.) et de milliers de personnes, majoritairement issues de l’immigration postcoloniale, venues marquer leur solidarité avec le peuple palestinien et leur révolte face à la complicité du gouvernement français.

Quelques mois après avoir interdit les manifestations pour la justice climatique qui devaient se tenir à l’automne 2015 durant la COP21, le gouvernement a de nouveau tenté d’interdire une manifestation, cette fois syndicale, contre la loi Travail. Devant le scandale que cette tentative a provoqué, y compris parmi ses soutiens politiques et médiatiques, Hollande et Valls ont dû faire machine arrière mais ont néanmoins contraint les opposants à la loi Travail à une parodie de manifestation le 23 juin. Le fait que ce gouvernement ait pu envisager d’interdire une manifestation syndicale – appelée par la CGT, FO, Solidaires, la FSU, l’UNEF, l’UNL et la FIDL – en dit long à la fois sur la dérive droitière du PS et sur la profondeur de la crise politique. Rappelons qu’aucune manifestation syndicale n’a été interdite en France depuis celle de 1962 contre la guerre d’Algérie, au cours de laquelle neuf manifestants, dont huit militants de la CGT, furent tués par la police.

Il apparaît de manière de plus en plus claire que le gouvernement a utilisé les attaques terroristes de novembre dernier pour imposer un agenda autoritaire sur lequel convergent les principaux partis français : PS, LR ou encore UDI (sans même parler ici du FN). Cet agenda est partagé par les classes dirigeantes des puissances occidentales et a été mis en œuvre à des rythmes différents selon les pays, plus précisément selon les rapports de force politiques et sociaux qui les caractérisent, en particulier depuis le 11 septembre 2001.

Dans un nouvel exemple de « stratégie du choc »1, il s’agit bien de profiter de la sidération provoquée par les attentats pour renforcer les capacités d’action, réactive mais surtout préventive, des appareils répressifs d’Etat, en visant des populations spécifiques : musulmans, rroms, migrants, habitants des quartiers populaires, ainsi que militants – syndicalistes, écologistes, antifascistes et plus largement de la gauche radicale.

 

Une crise d’hégémonie

Particulièrement marquées en France, mais également présentes dans toutes les sociétés capitalistes avancées, les tendances autoritaires ne sauraient être conçues comme une simple réponse des classes dirigeantes à une montée des luttes sociales et politiques. D’ailleurs un tel déterminisme mécanique, qui se fait souvent passer pour marxiste, était déjà erroné – ou du moins extrêmement insuffisant – pour comprendre la conquête du pouvoir par des mouvements fascistes dans les décennies de l’entre-deux-guerres, n’envisageant ces mouvements que d’une manière purement réactive et instrumentale (le fascisme comme outil manié par les classes possédantes pour mater des révolutions ouvrières, en cours ou à venir).

Dans le cas présent, la vague d’autoritarisme peut être conçue comme l’une des expressions de la crise de cette configuration particulière du capitalisme que l’on a dénommée « néolibérale » (voir le dossier dans le précédent numéro de la revue l’Anticapitaliste). Celle-ci a été imposée par les classes dirigeantes – avec des rythmes différents selon les pays – dès les années 1970, pour faire face à la baisse des taux de profits (initiée dès la fin des années 1960) mais aussi à l’ampleur et à la radicalité des luttes ouvrières – en particulier Portugal et en Italie, mais aussi en France, en Grande-Bretagne et en Espagne. Or, cette configuration est entrée en crise en 2007-2008 et, sans véritable solution ni projet politique, les bourgeoisies n’ont pour l’instant d’autres possibilités que d’imposer au forceps un approfondissement du régime néolibéral.

Parce qu’il s’agit de restructurer toutes les dimensions du système économique et social (jusqu’aux formes de la vie même), afin de les soumettre intégralement à la seule logique de valorisation capitaliste, cette fuite en avant suppose de briser toutes les conquêtes de la gauche et du mouvement ouvrier ; tâche ardue puisque celles-ci se sont cristallisées sur le temps long dans le droit (code du travail) ou des institutions (sécurité sociale, services publics). Dans la mesure où ce sont précisément ces conquêtes qui ont permis d’amortir la crise de 2008 et de faire en sorte que des sociétés puissent « tenir » malgré un taux de chômage à des niveaux inconnus auparavant (en France, environ cinq millions) et une pauvreté devenue endémique, la situation créée ne peut qu’être explosive sur un plan politique et menacer la possibilité même de faire émerger une hégémonie. 

Or, sans hégémonie durable, la politique capitaliste ne peut que se muer en pure et simple police, autrement dit tendre vers un usage permanent de la force et une répression, généralisée autant que préventive, de toute forme de contestation. C’est aussi en ce sens qu’on peut parler, avec Neil Davidson, du néolibéralisme comme « agent de l’autodestruction capitaliste ». A ce stade, même si la polarisation sociale et politique reste relativement faible dans la plupart des sociétés capitalistes avancées (sauf en Grèce qui a connu une situation quasi insurrectionnelle en 2011-2012, en raison de l’extrême brutalité de l’offensive des classes possédantes), il est clair que la capacité des classes dirigeantes à obtenir le consentement actif d’une majorité de la population se trouve d’ores et déjà menacée.

Qu’on pense au Brexit ou à l’élection de Trump pour mesurer, parmi les développements récents, à quel point les bourgeoisies ne parviennent pas à imposer les choix politiques qui leur semblent optimaux pour assurer la pérennité du système capitaliste. S’il en est ainsi, c’est qu’elles ont en partie sabordé elles-mêmes, au cours des trente à quarante dernières années, les fondements de leur domination politique, qu’il s’agisse de leurs relais dans la société civile (les liens organiques avec le mouvement ouvrier dont disposait par exemple la social-démocratie) ou des formes parlementaires de production d’un consentement populaire aux politiques gouvernementales. Les parlements nationaux sont aujourd’hui marginalisés au profit d’autres instances de production du droit (notamment situées au niveau européen), si bien qu’ils apparaissent de plus en plus comme un théâtre d’ombres, où se joue une pièce tragi-comique sans aucune prise sur le monde.

Cela ne veut nullement dire que la révolution se présenterait à nous sur un plateau, par la logique même du capitalisme ; au contraire, les forces réactionnaires, voire néofascistes, semblent actuellement profiter davantage de la nouvelle situation. Mais si celle-ci élargit le champ des possibles pour la gauche révolutionnaire, c’est que l’instabilité est amenée à devenir structurelle, tant les formes politiques prises par la domination capitaliste dans la seconde moitié du 20e siècle sont progressivement démantelées. Dans la mesure où le néolibéralisme supprime tendanciellement à la fois toute forme d’extériorité au règne du Capital et les conditions même d’une stabilisation politique, sans doute doit-on revenir à la prophétie que Marx présentait comme un constat : « tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés ». 

 

Capitalisme et autoritarisme

Le capitalisme n’a jamais été démocratique en lui-même, même au sens – tronqué voire hypocrite – de la démocratie libérale ou parlementaire. Rien dans ses structures fondamentales n’impose l’existence d’un gouvernement représentatif, du suffrage universel, des libertés civiques, et encore moins de droits sociaux limitant un tant soit peu l’exploitation, sans même parler d’une démocratie conçue selon son étymologie comme pouvoir populaire.

Au contraire, le capitalisme n’a jamais cessé d’être profondément autoritaire et anti-démocratique. Ce qui a pu varier au cours de son histoire, ce ne fut jamais la présence ou non de l’arbitraire et de la violence – logés au cœur même du mode de production capitaliste sous la forme de ce que Marx nommait le « despotisme d’usine », ou plus largement de la subordination des travailleurs aux propriétaires capitalistes –, mais le degré d’arbitraire du Capital et le niveau de violence de l’Etat capitaliste vis-à-vis des salariés mais aussi des petits paysans, dont on sait avec quelle brutalité ils furent (et sont) expropriés. Qu’on relise s’il est besoin les pages consacrées à l’accumulation primitive dans le livre 1 du Capital.

Il faut ajouter à cela que la construction de la démocratie libérale, en France particulièrement, s’est payée de l’assujettissement colonial et s’est fondée sur un pacte national/racial, vouant les peuples colonisés à l’exclusion de tout droit politique et à un traitement d’exception qui persiste en partie, sous des formes certes moins visibles, pour leurs descendants vivant en France, dont il s’agit d’écraser en permanence la capacité politique autonome2.

On ne saurait donc craindre que le capitalisme devienne autoritaire, car il l’a toujours été. Mieux, le capitalisme porte en lui l’autoritarisme – sous des formes variées (dictatures militaires, régimes fascistes, bonapartismes, etc.) – comme la nuée porte l’orage. Là encore, la France a pour particularité de vivre, depuis le coup d’Etat gaullien de 1958, sous un régime que l’on peut qualifier d’Etat fort dans la mesure où les tendances autoritaires lui sont inhérentes, marginalisant dès l’origine les structures parlementaires classiques.3

L’hypothèse formulée par le politiste Colin Crouch, selon laquelle les sociétés capitalistes avancées seraient entrées dans l’ère de la « post-démocratie »4, a le défaut de reposer sur une vision largement fétichisée de la période antérieure à l’offensive néolibérale (les si mal nommées « Trente glorieuses »), considérée comme une sorte d’âge d’or démocratique et social. Or, non seulement cette période ne fut qu’une parenthèse dans l’histoire longue du capitalisme, mais qui oserait dire à ceux et celles qui trimaient dans les usines ou sur les chantiers, aux ouvriers agricoles et aux OS immigrés, aux syndicalistes ouvriers et aux militants anticolonialistes, que dans ces années-là l’exploitation était plus douce, l’arbitraire patronal moindre et l’Etat bienveillant à l’égard des luttes des exploités et des opprimés ?

Peut-on affirmer pour autant qu’il n’y a « rien de neuf sous le soleil » ? Les structures politiques du capitalisme demeureraient invariablement autoritaires derrière le vernis de la démocratie libérale ? Nullement. Mais les transformations de ces structures suivent la pente des rapports de forces entre les classes et entre les nations, eux-mêmes évoluant au gré des luttes et de leur issue, mais aussi de la capacité des classes dirigeantes à intégrer politiquement des franges significatives des classes subalternes en construisant ainsi des blocs de pouvoir hégémoniques, ainsi qu’à mater les résistances des peuples du Sud global.

Plus profondément, la transition que Crouch décrit comme un passage de la démocratie à la « post-démocratie » devrait donc plutôt être comprise comme l’effet d’une vaste défaite des classes ouvrières et de la plupart des nations opprimées face à l’offensive menée par les bourgeoisies à partir des années 1970, mais aussi – car les rapports de forces ne sont pas strictement conjoncturels – comme un processus de soustraction de fonctions économiques et sociales décisives, la politique monétaire par exemple, à toute forme de contrôle populaire (même indirecte ou déformée par le parlementarisme), contribuant à l’avènement progressif de ce que Michel Husson avait nommé « un pur capitalisme ».

De ce point de vue, la loi Travail imposée en France est l’épisode le plus récent, mais certainement pas le dernier, d’un processus visant à rétablir une autorité patronale pleine et entière en rognant tous les espaces d’intervention, d’organisation et d’autonomie conquis par les travailleurs. Ce n’est donc pas simplement sur le plan des libertés fondamentales, du respect du suffrage universel ou de la représentation parlementaire que s’affirment les logiques anti-démocratiques mais aussi, et en bonne partie, sur les lieux de travail. 

Stéphane Beaud et Michel Pialoux avaient donné à voir dès 1999, dans leur Retour sur la condition ouvrière, les formes précises de cette offensive au niveau de l’entreprise elle-même, à partir du cas de l’industrie automobile et du site de PSA à Sochaux-Montbéliard. Ils montraient notamment comment les restructurations – passant par la sous-traitance en cascade, les transformations managériales, etc. – avaient essentiellement pour enjeu de faire reculer, jusqu’à l’écrasement, toutes les formes de contre-pouvoir ouvrier. D’autres ont montré la violence de la répression antisyndicale dans les entreprises, qui s’articule avec la montée des dispositifs de domestication résumés sous l’appellation orwellienne de « dialogue social ». 

L’autre plan sur lequel se déploie cette offensive est évidemment celui du racisme, en particulier sous la triple forme de l’islamophobie, du quadrillage répressif des quartiers populaires et de la répression des migrants. Intimement connectée à la poussée autoritaire et stimulée par les succès électoraux de l’extrême droite, c’est une politique ségrégationniste qui se met progressivement en place depuis une quinzaine d’années, en s’autorisant de cette figure par excellence de l’ennemi intérieur qu’est le musulman, construit et combattu comme corps étranger à la nation française – et par extension à l’Occident – mais surtout comme menace permanente dont la présence justifierait tous les reculs démocratiques.

 

Une période de régression
structurelle

On ne peut comprendre l’accroissement de la répression, en particulier dans les quartiers populaires (où elle s’est encore intensifiée depuis novembre 2015) mais prenant aussi pour cible les mobilisations sociales (comme on l’a vu au printemps dernier), sans réinscrire cette évolution dans le mouvement de transformation durable des formes politiques de la domination bourgeoise.

Les centres du pouvoir capitaliste ne parvenant pas, par les moyens ordinaires de la démocratie parlementaire, à surmonter les contradictions du capitalisme dans sa configuration néolibérale et à obtenir une adhésion active des populations aux politiques menées, une période s’est ouverte de régression structurelle des droits démocratiques et sociaux conquis par la gauche et le mouvement ouvrier au 20e siècle, mais aussi de lourdes menaces visant les minorités (notamment musulman-e-s, rrom-e-s et migrant-e-s). Le renforcement des tendances autoritaires et racistes constitue ainsi l’une des coordonnées centrales de la situation politique nationale, européenne et mondiale. 

S’il est donc crucial que les questions démocratique et du racisme soient prises au sérieux, dans leurs spécificités politiques, par les organisations de la gauche et du mouvement ouvrier, aucune défense de la démocratie – dans un sens un tant soit peu exigeant du terme, autrement dit non simplement comme respect d’une série de libertés civiques mais comme pouvoir du peuple – ne saurait être conséquente si elle refuse d’inscrire ses exigences et son action dans une perspective anticapitaliste, visant le renversement du pouvoir politique bourgeois et l’appropriation populaire des moyens de production, d’échange et d’information.

Mais cette hypothèse a un revers prometteur. La lutte contre les poussées autoritaires et racistes pourrait porter une dynamique anticapitaliste, si du moins elle se trouve fécondée par des mouvements prenant les problèmes à leur racine : la confiscation capitaliste du monde et le règne des logiques marchandes sur tous les aspects de nos vies. Ainsi l’aspiration à une « démocratie réelle » pourrait-elle, à cette condition, ne pas rester vaine.

Ugo Palheta

 

  • 1. Naomi Klein, « La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre », Actes Sud, Paris, 2008.
  • 2. Voir Sadri Khiari, « La Contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy », La Fabrique, Paris, 2009.
  • 3. Voir Jean-Marie Brohm et al., « Le gaullisme, et après ? Etat fort et fascisation », Maspéro, Paris, 1974.
  • 4. Colin Crouch, « Post-démocratie », Editions Diaphanes, Zurich, 2013.