Quand les bourgeoisies démantèlent la « démocratie bourgeoise »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Ce qui s’est joué au cours des deux dernières décennies exprime une mise en crise des démocraties libérales, c’est-à-dire du principal mode selon lequel la classe dominante – la bourgeoisie – a organisé sa domination politique depuis la fin du XIXe siècle : mise en crise par les luttes populaires des « années 68 » mais aussi, en réaction, par les gouvernements eux-mêmes. Ceux-ci ont préféré progressivement saborder les formes politiques (parlementaires), les droits démocratiques et les acquis sociaux sur lesquels se fondaient pourtant leur légitimité, devenus de plus en plus encombrants à mesure que s’accroissaient les inégalités et que s’approfondissait la crise sociale.1

Dès les années 1970, la Commission Trilatérale – un des multiples organes de réflexion dont dispose la bourgeoisie à l’échelle internationale et qui lui permettent de renforcer son homogénéité politico-idéologique2 –, s’était emparée à sa façon de cette question de la démocratie3. Dans un rapport publié en 19754, les auteurs – Samuel Huntington (devenu mondialement célèbre depuis grâce à la thèse du « choc des civilisations », qui a légitimé les interventions impériales depuis le 11 septembre 2001), Michel Crozier (sociologue français apprécié des élites néolibérales, notamment pour son pamphlet la Société bloquée) et Joji Watanuki – s’inquiétaient du manque de « gouvernabilité » et des « excès » de la démocratie. Pour y faire face, le rapport plaidait en faveur d’institutions politiques placées aussi loin que possible de toute forme de contrôle populaire. Considérés comme volatiles et trop peu sensibles aux prétendues « nécessités » économiques, les peuples et le suffrage universel devaient être encadrés par des institutions nouvelles dévolues entièrement à l’accumulation du capital et au maintien de l’ordre existant.

Si la Trilatérale n’est pas l’auteure d’un complot contre la démocratie, ourdi dans le dos des peuples et des gouvernements, ce rapport donne à voir sous une forme explicite et exhaustive ce qui se donne généralement sous des formes euphémisées et morcelées. À savoir l’agenda de « dé-démocratisation »5 mis en œuvre par les classes dirigeantes à partir de la fin des années 1970. La montée de l’autoritarisme n’a pas été le simple produit d’ajustements opérés au coup par coup ; elle a procédé de réflexions intellectuelles menées au sein des élites politiques et économiques, et de décisions politiques prises par des gouvernements (de droite et de gauche). Expression des préoccupations propres aux milieux dirigeants (en particulier patronaux), ce programme visait à enrayer la progression des mouvements d’émancipation et à réduire la conflictualité sociale, en hausse depuis la fin des années 1960. Il s’agissait en particulier de résoudre un problème apparemment insoluble : comment restaurer un pouvoir capitaliste érodé par les luttes populaires, tout en maintenant les structures formelles de la démocratie (notamment les élections libres et le pluralisme politique) ? La réponse des classes dirigeantes a reposé sur trois séries de transformations structurelles.

 

Poids de la finance

La première tient dans la mondialisation néolibérale qui, en donnant un pouvoir de plus en plus important à un acteur spécifique, la finance capitaliste, a modifié les rapports de forces entre les classes, mais également entre les fractions qui composent les classes dominantes. L’une des caractéristiques centrales de la finance déréglementée et globalisée tient dans le fait qu’elle tend à échapper au contrôle politique, même minimal, du fait de sa capacité à s’abstraire de tout ancrage territorial. La finance est ainsi devenue si puissante qu’elle peut, par la voix d’institutions ventriloques – la Banque centrale européenne, mais aussi le FMI, l’OMC ou la Banque mondiale, qui constituent autant de centres du pouvoir capitaliste –, imposer très directement les politiques publiques favorables au Capital. Cela passe en particulier par l’exercice d’une forme de chantage à l’investissement ou, comme dans le cas de la Grèce, de chantage au financement d’États maintenus volontairement à la limite de la cessation de paiement. Rien de très neuf à dire vrai : ce type de chantage a toujours constitué l’une des armes principales de la classe capitaliste.

Mais on oublie souvent que des acteurs identifiables et des décisions précises ont permis de libérer la finance des contraintes qui l’enserraient depuis l’après-guerre. Pensons, dans le cas de la France, à la loi de dérégulation bancaire de 1984 et à la loi Bérégovoy de 1986 sur la déréglementation financière, toutes deux initiées par un gouvernement de gauche. Ce sont bien des volontés gouvernementales qui ont abouti à la mise en place de la libre circulation des capitaux, à l’échelle européenne mais également mondiale. Ce qui a entraîné une élévation dramatique du niveau de concurrence entre travailleurEs et entre États, favorisant ainsi un dumping social et fiscal sans limites. La crise financière de 2007-2008 n’a rien changé à l’affaire de ce point de vue car il n’y a pas de voie médiane : ou l’on s’affronte à la finance capitaliste, ce qui suppose d’en briser les structures fondamentales (en particulier par la socialisation du système bancaire et la fermeture de la Bourse6), ou l’on en vient nécessairement, à plus ou moins brève échéance, à se conformer à l’ensemble de ses desiderata. Les gouvernements ont unanimement choisi la seconde option, une fois passées les indignations de rigueur par temps d’orage financier.

 

Instances non élues

La deuxième transformation est liée à la précédente, mais dispose d’une autonomie relative et d’une trajectoire historique propre. Il s’agit des processus d’intégration régionale des économies capitalistes, en particulier le projet le plus avancé qu’est l’Union européenne (UE). Depuis les années 1980, l’UE n’a pas été construite simplement comme un libre-marché dans lequel doit régner une « concurrence libre et non faussée ». Elle a été bâtie également comme un proto-État dominé par des instances non élues (Commission européenne et Banque centrale européenne mais aussi une large variété de lobbys7), qui ne se substitue pas aux États-nations – quoique les émissaires de l’UE aient joué dans le cas grec le rôle d’un gouvernement de l’ombre – mais s’y articule8. À force de délégations de la part des gouvernements nationaux, ce proto-État en est venu à disposer d’une force contraignante, notamment à travers ses cours de justice mais surtout via l’instrument monétaire.

L’exemple grec de la première moitié de l’année 2015 a ainsi montré qu’au sein de l’UE, un gouvernement élu ne saurait appliquer une politique économique sans l’accord des gouvernements des principales puissances européennes (principalement l’Allemagne et secondairement la France), mais aussi de la Commission européenne, de la BCE ou encore du FMI, ces dernières étant organiquement liées (et soumises) au capital financier. Jean-Claude Juncker n’a-t-il pas déclaré en janvier 2015, suite à la victoire de Syriza, qui promettait de rompre avec les politiques d’austérité : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » ? Il faut encore se souvenir de la manière dont le vote des populations française et néerlandaise contre le traité de constitution européenne (TCE) en 2005 a pu être effacé d’un trait de plume par l’imposition du traité de Lisbonne – un traité qui ne différait du TCE que par son ordre interne, de l’aveu même de V. Giscard d’Estaing, principal concepteur de ce dernier –, et cela par voie parlementaire, donc avec la complicité des députés et sénateurs PS. Ajoutons encore que, lorsque le peuple irlandais a voté contre ce nouveau traité, l’oligarchie européenne tout entière s’est cabrée et l’a contraint à revoter jusqu’à obtenir une réponse plus conforme à ses intérêts.

 

« Étatisme autoritaire »

Le troisième facteur structurel renvoie à un processus de long terme de transformation des États capitalistes, consistant dans une montée de l’« étatisme autoritaire » et marquant le « déclin de la démocratie »9. Les mécanismes traditionnels du parlementarisme libéral ont commencé à être marginalisés il y a longtemps, bien avant la construction de l’UE et la mondialisation capitaliste. En France, le gaullisme et la Ve République ont constitué une nouvelle manière d’organiser la domination politique de la bourgeoisie et de construire son hégémonie, marginalisant les organes parlementaires au profit d’autres instances, élues ou non : le pouvoir exécutif et l’administration d’État, contrôlée par les sommets des principaux partis, eux-mêmes intégrés organiquement aux institutions d’État et aux milieux d’affaire. Du côté de la droite, les liens avec ces derniers sont évidents depuis toujours, mais dans le cas du PS, ils ont été créés de manière volontariste, notamment à partir des années 1980, comme l’illustre l’existence même du Cercle de l’Industrie. Cofondé par Dominique Strauss-Kahn, ancien dirigeant socialiste éminent devenu ministre de l’Économie puis directeur du FMI, ce lobby patronal comptait volontairement autant de dirigeants du PS que de la droite – outre les présidents des plus grandes entreprises françaises.

 

Macron et l’État néolibéral-autoritaire

On aurait tort d’imaginer que l’élection d’un président qui n’a pas été biberonné à l’ENA, ni couvé dans l’un des deux principaux partis qui se succèdent au pouvoir depuis 1981, change ici quoi que ce soit. Au contraire, E. Macron s’est inscrit dans une stricte continuité avec les gouvernements précédents, radicalisant la double tendance autoritaire mise en évidence par Nicos Poulantzas : confusion des partis et de l’administration d’État, et domination des sommets de l’exécutif sur cette dernière. Notons d’ailleurs que si le PS avait pu montrer quelques rares velléités d’indépendance sous F. Hollande, vite refoulées ou réprimées, le mouvement créé par E. Macron (En Marche) ne l’a été que comme moyen de conquête du pouvoir. En Marche a été conçu pour demeurer sous le contrôle étroit de son président et de ses conseillers, sans vie démocratique interne, et faire office de réservoir de « compétences » – essentiellement issues du monde patronal. En outre, la pratique du pouvoir par Macron s’avère hyper-centralisée, même au regard des normes de la Ve République : toute la mécanique de prise de décision semble ainsi concentrée autour du président et de sa garde rapprochée, de son secrétaire général et des conseillers10.

E. Macron apparaît ainsi sans fard, dans la continuité de N. Sarkozy et F. Hollande, comme l’incarnation parfaite de l’État néolibéral-autoritaire, cette modalité particulière de l’État capitaliste que l’on cherche à bâtir intégralement sur le modèle des directions d’entreprises. De même que ces pseudo-consultations nommées « référendums d’entreprise », où l’on somme les salariés de choisir entre la peste (travailler plus pour gagner autant, voire moins) et le choléra (les suppressions d’emplois), le débat démocratique n’a guère d’autre fonction dans ce modèle que d’entériner et de légitimer a posteriori des décisions prises par une infime minorité au nom de considérations se situant à mille lieues des intérêts de la majorité.

 

Extrait de Ugo Palheta, la Possibilité du fascisme, Paris, la Découverte, 2018. 

  • 1. L’expression « démocratie bourgeoise » est éminemment contestable. Elle mêle en effet des droits et libertés qui furent effectivement conquis par la bourgeoisie, alors en position de « classe montante » contestant le pouvoir des classes dominantes traditionnelles, et d’autres qui ont été conquis par les classes ouvrières et les mouvements progressistes – féministe, antiraciste, LGBT – contre les résistances farouches des bourgeoisies (du suffrage universel aux libertés d’organisation, de réunion et de manifestation, en passant par le droit de grève, le droit à l’avortement, la dépénalisation de l’homosexualité, etc.).
  • 2. L’historien Dylan Riley parle d’ « hégémonie intra-classe ». Voir The Civic foundations of Fascism in Europe. Italy, Spain, and Romania, 1870–1945, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2010, p. 15.
  • 3. Sur la Trilatérale, voir O. Boiral, « Pouvoirs opaques de la Trilatérale », le Monde diplomatique, novembre 2003.
  • 4. Le rapport peut être consulté ici : http://trilateral.org/download/doc/crisi....
  • 5. Voir Wendy Brown, les Habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néo-conservatisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007.
  • 6. Voir F. Lordon, « Et si l’on fermait la Bourse », le Monde diplomatique, février 2010.
  • 7. Sur le rôle des instances de lobbying dans le cadre de l’Union européenne, Voir S. Laurens, les Courtiers du capitalisme, Marseille, Agone, 2015.
  • 8. Voir C. Durand (coord.), En finir avec l’Europe, Paris, La Fabrique, 2013.
  • 9. Voir N. Poulantzas, l’État, le pouvoir et le socialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2013.
  • 10. S. de Royer, « Emmanuel Macron, Alexis Kohler, Ismaël Emelien : ce trio qui dirige la France », le Monde, 7 août 2017, http://www.lemonde.fr/politique/article/....

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