Sida : 25 ans de pandémie

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

 

 Les statistiques concernant les infections par le HIV montrent qu’il y a de fortes inégalités géographiques – entre les pays du Nord et ceux du Sud –, mais également selon les classes sociales.

 

Dans les années 1980, avec l’arrivée du sida, apparaissent les mobilisations communautaires pour la santé. Les associations LGBT de types culturelles qui existaient à l’époque, issues de l’apparition d’un mouvement LGBT autonome dans les années 1970, évoluent en associations d’informations et de prévention. Elles occupent un espace délaissé et inoccupé par le milieu de la santé et les pouvoir publics. Un de leurs objectifs est de « dés-homosexualiser » le sida, considéré comme une maladie d’homosexuels (ou alors, de migrants) dans l’opinion publique.

Les réticences premières à informer sur les dangers de la maladie, dues à l’apparition du sida dans une période d’accès à la liberté et à la visibilité pour les LGBT, sont vite surmontées. Le milieu médical, ayant participé à stigmatiser l’homophobie pendant des années et étant peu informé, le risque de dérives consistant à considérer le sida comme un « cancer gay » étaient réelles.

Mais, l’investissement des militant-e-s dans les associations de lutte contre le sida leur font généralement perdre leurs liens avec le mouvement social. Il faudra attendre 1989 et la fondation d’Act-Up Paris pour renouer en France, avec un mouvement identifié à gauche de la gauche et portant un discours politique offensif. Pour autant, le lien entre le mouvement social, les mobilisations communautaires et les revendications sur les questions de santé ont encore du mal à s’opérer.

En France, certaines populations plus touchées

À l’heure de la généralisation des traitements antirétroviraux dans les pays capitalistes du Nord, force est de constater que la maladie et ses conséquences médicales et sociales n’ont pas fini de sévir. Les statistiques font apparaître certains groupes séroprévalents, notamment les populations opprimées dans le système hétéro-patriarcal et capitaliste (personnes LGBTI, femmes migrantes, drogué-e-s, prostitué-e-s…). Plus largement les inégalités entre classes sociales affectent les ressources clés face à la maladie (capital culturel, social, économique).

Ainsi, une personne séropositive sur deux vit sous le seuil de pauvreté en France, 22 % d’entre elles n’ont pas accès à un logement individuel et la privatisation actuelle du système de soins, par le biais de la loi Hôpitaux, patients, santé, territoires (HPST), avec ses amendements sur le refus de soins, les franchises médicales, le déremboursement de certains médicaments etc., ne répond pas aux besoins des personnes séropositives et renforce leur précarité.

Alors que la privatisation rampante de la santé publique est en cours, l’État tente de transformer les associations de lutte contre le VIH/sida en sous-traitants, avec la même logique d’appels d’offre et de mise en concurrence des prestataires. La destruction des missions de solidarité de l’hôpital et de la Sécurité sociale donne l’occasion à l’État de se soulager de certaines activités en privatisant l’aide sociale, en tranférant ses responsabilités à des structures spécialisées sur la question du VIH. Dans certains pays, les associations de lutte contre le VIH/sida sont devenues de vrais organismes d’État, composés exclusivement ou quasi exclusivement de salariés. En France, il existe une particularité des mobilisations autour des questions VIH/sida, avec des associations composées de militant-e-s, qui font le lien avec les mobilisations (fichier Edvige, loi HPST, marches des fiertés, etc.) et qui questionnent la place du malade dans le processus de mobilisation, de prévention et de soins.

Dans le monde, le cas dramatique de l’Afrique subsaharienne

L’Onusida rédige un rapport tous les deux ans pour suivre précisément la maladie et son impact sur les populations. Celui qui est sorti en novembre montre des changements de comportements sexuels grâce à l’utilisation accrue du préservatif, notamment parmi les jeunes ayant des partenaires multiples. Toutefois, le rapport souligne également que malgré la diminution des nouvelles infections par le VIH, l’épidémie de sida est loin d’être endiguée et que le taux de nouvelles infections est en hausse dans de nombreux pays. Sur les 33 millions de personnes atteintes actuellement, 67 % vivent en Afrique subsaharienne où l’épidémie est la plus sévère. Près du tiers des nouvelles infections par le VIH et des décès associés au sida dans le monde ont lieu dans cette région. Dans les pays du Sud, on constate plus de 7 400 contaminations nouvelles et 5 400 décès par jour, dont environ 70 % en zone subsaharienne, qui compte plus de 11 millions d´enfants orphelins à cause du sida (données 2009 International Aids Society).

En 2006, aux Nations unies, le monde a pris un engagement historique en faveur de l’accès universel à des programmes complets de prévention, de traitement, de prise en charge et d’appui en matière de VIH. La France devait, elle aussi, faire l’effort mais le résultat est bien loin de ce qui était attendu. Fin 2008, on annonce même une baisse de 25 % de la participation de la France. Pourtant, Nicolas Sarkozy avait pris personnellement des engagements précis envers les personnes malades en Afrique, durant le sommet du G8 en Allemagne, en 2007.

Inégalités face à l’accès aux soins

La question de l’accès aux soins fait apparaître deux lignes de fracture : au niveau mondial entre Nord et Sud, et entre catégories sociales dans un même pays.

Dans les pays du Nord, du fait de la généralisation des traitements antirétroviraux, le VIH prend désormais la forme d’une maladie chronique. Dans les pays du Sud, et notamment en Afrique subsaharienne, la rareté des traitements en fait une maladie massivement mortelle. Les trithérapies ont en effet mis en évidence une situation totalement inégalitaire : aux populations du Nord, les traitements ; à celles du Sud, la prévention et l’espoir dans un temps indéterminé d’un vaccin. Seuls quelques riches notables bénéficient d’une prise en charge à « l’européenne ».

Dans les pays en voie de développement, près de 70 % des personnes en attente d’un traitement antirétroviral en 2007 n’y avaient pas accès. L’absence persistante d’une couverture globale et intégrée pour les personnes vivant avec le VIH et les personnes co-infectées par la tuberculose continue d’entraver la prévention et le traitement des deux maladies. Pour deux personnes ayant entamé un traitement antirétroviral, cinq autres ont été nouvellement infectées par le VIH. Il est avéré que 40 % seulement des jeunes gens âgés de 15 à 24 ans ont une connaissance précise et globale du VIH. Près des deux tiers des pays ont des politiques empêchant l’accès de populations clés aux services VIH. 85 % des enfants rendus orphelins ou vulnérables par le VIH dans onze pays à forte prévalence, vivaient dans des ménages ne bénéficiant d’aucune aide.

Et alors que les traitements antirétroviraux sont en principe gratuits dans un certain nombre de pays, dans les faits l’accès à ces traitements est socialement distribué. Si la maladie touche en priorité les groupes sociaux les plus démunis, elle accentue la précarité et la marginalité via des mécanismes de sélectivité. Ainsi, une étude, menée entre 1996 et 2002, a montré que 18 % des séropositifs perdaient leur emploi durant la période de suivi (deux ans et demi) et notamment, les femmes, les travailleurs précaires et les mal-logés. Ce mécanisme de sélectivité sociale des séropositifs se traduit en retour par une plus forte mortalité face au VIH/sida ; le lien entre précarité, accès au traitement (au sens large) et comorbidité étant particulièrement exacerbé pour les personnes infectées.

Dans ce contexte de crise, alors que les gouvernements parviennent à trouver des millions pour renflouer les banques, une pandémie touchant 33,2 millions de personnes dans le monde peine toujours à être combattue. Cette politique cynique souligne non seulement le désengagement des pays riches pour les malades de leurs propres pays mais surtout pour les millions de personnes, adultes et enfants, atteint du VIH/sida dans les pays du Sud. L’accord tacite des pays occidentaux afin que les laboratoires pharmaceutiques fassent des bénéfices sur le dos des malades confirme que la santé est un marché plus que rentable et qui accroît encore davantage les inégalités entre pays riches et pays du Sud. La lutte contre le sida, tout comme la lutte contre le capitalisme restent d’une nécessité brûlante et doivent se mener de front.

Paul Haru

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