Regarder en face les difficultés du mouvement pour gagner

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

La manifestation du 9 janvier a été de nouveau immense, bien qu’elle n’ait été préparée qu’en quelques jours dans la plupart des secteurs. Cela montre la profondeur de ce mouvement, qui se renforce à chaque « temps fort ». La mobilisation est à un tournant. Elle peut gagner, mais à condition de franchir des caps importants sans perdre ce qu’elle a construit de positif jusqu’à aujourd’hui.

Les retours sur la grève à la SNCF et à la RATP montrent que le mois de grève commence à peser. De l’autre côté, dans le privé et dans la plupart des secteurs de la fonction publique, on sent des frémissements mais on est encore loin d’une grève de masse. L’éducation et les raffineries sont entre les deux, avec une rentrée lente pour la première, même si le 9 janvier provoquera une accélération. Pour continuer, il est important de réfléchir aux ressorts politiques et sociaux de ces différences de rythmes.

 

Un mouvement peu préparé

La grève à la RATP a été préparée depuis le mois de juin. Les syndicalistes sont passés, pendant des mois dans les services, ont convaincu un par un les agents. À la SNCF, la préparation a été moindre, mais les traditions de mobilisation restent fortes. Pourtant, la grève reconductible reste minoritaire dans ces deux entreprises. À la RATP, elle s’appuie essentiellement sur les conducteurs de métros. En dehors de ces 2 secteurs, la grève n’a quasiment pas été préparée ou seulement dans les dernières semaines avant le 5 décembre. Les salariéEs, y compris une bonne partie des syndicalistes, connaissent mal la réforme même si le recul qu’elle représente est assez globalement perçu. La grande majorité des salarié-e-s en particulier du privé n’a pas fait une journée de grève depuis le début. Même dans l’éducation et la fonction publique, le travail – sauf exception là où il y a des équipes combatives et qui ont réussi à se mettre en mouvement tôt – n’a commencé qu’en novembre voire décembre.

Les faiblesses sont de natures diverses. Il y avait celles/ceux qui ne pensaient pas que la mobilisation de 2019-2020 aurait lieu sur les retraites : certainEs parlaient de l’éducation, d’autres de la loi sur la fonction publique, d’autres encore du climat ou d’ADP, sous-estimant la nature unifiante de la protection sociale pour la classe laborieuse. Il y avait celles et ceux qui sont engluéEs dans la dialectique des conquêtes partielles : les élections, les commissions techniques ou paritaires, la défense individuelle, voire les réflexes bureaucratiques, qui ne sont pas l’apanage des directions centrales mais existent malheureusement sur tous les lieux de travail. Sans parler de celles/ceux qui ont épuisé leurs forces dans des luttes sectorielles minoritaires auparavant. Des faiblesses qui sont toutes compréhensibles mais qui nous mettent en difficultés aujourd’hui.

Nous faisons donc face à cette situation. La politique des directions de la CGT et de Solidaires ne sont pas vraiment critiquables actuellement. Martinez passe son temps à expliquer que touTEs les salariéEs doivent se mettre en grève reconductible, dans tous les secteurs. Des trahisons sont possibles, mais actuellement elles viennent de la direction de la CFDT. Peut-être plus tard de syndicats qui voudront négocier secteur par secteur. S’il y a quelque chose de « criminel » pour reprendre la formule de camarades, c’est l’absence de préparation de la grève reconductible de masse de juin à décembre. Parler de trahisons, en tous temps et en tous lieux, c’est incompréhensible à une échelle de masse, cela ne fait que flater les secteurs démoralisés.

L’état du mouvement reflète la grande hétérogénéité de la classe

Un autre élément a été complètement sous-estimé en raison des traditions de lutte du pays : la réalité des rapports entre les différentes classes et couches sociales qui composent le salariat.

Cela fait des décennies que nous mystifions les mobilisations dans les transports — SNCF, routiers, raffineries – qui organisent la circulation des marchandises (dont la force de travail). Ils sont d’ailleurs en bonne partie rattachés à l’État. Leur poids dans la société est important, sur le plan politique – la grève se voit immédiatement – comme la capacité à désorganiser le système, mais le poids sur le portefeuille des capitalistes est limité. De même, les grèves enseignantes sont très visibles, elles désorganisent, mais elles ne touchent pas du tout la production. Cela ne veut pas dire qu’elles sont inutiles. Comme la radio ou l’Opéra, cela joue un rôle politique important pour montrer que tout le monde est concerné par la réforme et en donnant une dimension culturelle à la grève, qui est un élément parfois capital pour gagner.

Pour se rendre compte de l’ampleur du choc provoqué par une mobilisation dans le privé, le chiffre d’affaire de ST Microelectronics Crolles (Isère) est de 660 millions par an, soit 1,8 million par jour, celui de PSA Rennes de 1,8 milliards par an, soit 5 millions par jour…

On a donc trop sous-estimé le travail nécessaire en direction du cœur de la classe ouvrière – le privé, la production de marchandises. Cette sous-estimation a plusieurs dimensions. Premièrement, on a trop cru que les transports pouvaient gagner seuls ou presque, que la mobilisation pouvait être pliée en deux semaines, avant les vacances de Noël. On sous-estime les difficultés de construire les mobilisations et on dénonce les directions syndicales, ce qui a un effet démoralisateur sur les grévistes, car on explique que si elles appelaient à la grève générale elle se produirait alors que, dans le contexte actuel, elle ne peut qu’être le résultat du travail acharné des équipes militantes convainquant, entrainant les hésitantEs, et que cela prend du temps et en prendra encore beaucoup.

Globalement, le mouvement ouvrier, et même les organisations les plus radicales, ont donc été influencéEs par le recul d’acquis politiques du mouvement ouvrier révolutionnaire : le front unique, compris comme la nécessité d’unifier les différents niveaux de conscience du prolétariat, notamment par le biais de ses diverses organisations, la compréhension de la place des classes et couches sociales dans les rapports de production, la nécessité de l’indépendance de classe par rapport aux institutions du capitalisme, étatiques ou patronales.

 

On a enfin sous-estimé le fait que le gouvernement compte sur tout cela et que pas un quart de seconde il n’avait prévu de céder au bout de quelques semaines de mobilisation. Ce gouvernement n’a pas de base sociale, il est donc prêt à aller jusqu’au bout de sa réforme quoi qu’il en coûte. D’autant plus que l’enjeu politique et économique est énorme : il s’agit évidemment du démantèlement du système de retraites mais derrière aussi de la possibilité d’attaquer l’ensemble de notre système de protection sociale. C’est donc l’ensemble du salaire socialisé qui est visé. D’ailleurs la réforme de l’assurance chômage qui est menée en parallèle se place complétement dans cette perspective. Il s’agit donc pour le gouvernement de faire passer des exigences essentielles du patronat français, augmenter son taux de profit de manière significative. C’est donc bien le patronat qui doit être mis sous pression pour gagner, afin qu’il exige de son gouvernement qu’il recule.

 

Travailler à partir des rythmes très variés des différents secteurs

Il faut le dire et le redire : la mobilisation ne gagnera pas au bout de deux semaines, il faudra encore plusieurs semaines pour mobiliser massivement et imposer un rapport de force de nature à faire reculer le gouvernement.

À la RATP, les jours de grève seraient apparemment intégralement retirés sur la paie de fin janvier. Beaucoup de discussions ont lieu sur le thème « je reprends le 13 janvier ». La réussite de la mobilisation du 9 janvier va sans doute redonner de l’énergie mais il est possible que la mobilisation à la SNCF et à la RATP démarre une phase descendante à partir de la semaine prochaine. Les salariéEs se demandent qui prendra le relais, « qui peut récupérer le bébé ». Actuellement, aucun secteur n’est capable de le faire. Il faut donc encourager les salariés de la SNCF et de la RATP à continuer la grève qu’ils ont entreprise il y a plus d’un mois, ce qui veut dire alimenter davantage les caisses de grève et revendiquer le paiement des jours de grève. Ce dernier mot d’ordre aurait également l’avantage de faire savoir à celles et ceux qui l’ignorent – et qui sont nombreux/ses – que les jours de grève ne sont pas payés. CertainEs salariéEs se disent que de toute façon, après 36 jours, ils ne sont pas à une semaine près, et comprennent la difficultés des rythmes variés de mobilisation.

 

Ces caisses de grève sont importantes pour tenir, pour créer des liens de solidarité, mais elles ne doivent pas dédouaner, avec le problème de la « grève par procuration », de se mettre en mouvement. L’essentiel de construire la grève effective sur son propre lieu de travail. 

Il faut tenter de faire basculer l’éducation nationale et la fonction publique, notamment la territoriale, fortement touchée par la réforme, en grève reconductible. On n’aura pas une grève continue majoritaire mais, comme à la RATP et à la SNCF actuellement, ce qui est possible, c’est une grève continue de secteurs minoritaires, mais qui doivent être suffisamment conséquents pour que les grévistes ne soient pas isolés, avec une grève de masse sur les grosses journées. Dans quelques fonctions publiques, on peut aller dans cette direction également. La jeunesse peut apporter également sa pierre à l’édifice si elle se concentre sur sa mobilisation, si elle parvient à jouer son rôle dynamisant, plutôt que de se perdre dans les liens interprofessionnels.

Tout cela pour donner le temps aux équipes du reste de la fonction publique et surtout au privé de se mettre en mouvement. Le privé ne peut pas, à cette étape, être en grève majoritairement. Mais la grève peut dépasser les équipes syndicales et les salariéEs protégéEs, être suffisamment forte pour vaincre la crainte d’être sanctionné individuellement si on fait grève. C’est le cas dans quelques entreprises, qui doivent maintenant chercher à massifier, avant de tenter des reconductions.

 

Sur la tactique de construction

Concrètement, cela signifie que l’énergie des équipes militantes doit être tournée dans deux directions : convaincre les collègues de se mettre en grève ou d’y rester ; s’adresser aux autres secteurs, convaincre un par un de la possibilité de gagner et de la nécessité de s’y mettre tous. Le reste, les actions d’éclat, les grands discours sur le rejet du capitalisme et de la société de consommation, cela détourne des enjeux fondamentaux. C’est la forme actuelle du front unique : travailler à l’unité de la classe, sur des mots d’ordre de lutte, et refuser de diviser entre d’un côté syndicats et salariéEs moteurs et de l’autre syndicats et salariéEs mous, traitres ou criminels. Nous avons besoin de toutes les forces, des salariéEs les plus conscientEs, des Gilets jaunes… et même des salariéEs qui se reconnaissent dans la CFDT ou l’Unsa.

 

Des minorités radicalisées, mais en difficulté pour mettre leur milieu en grève, vont de plus en plus être tentées de consacrer leur énergie à faire des actions « interpro », de blocage minoritaire. Cette stratégie mène à la défaite car elle isole les grévistes de leur milieu tout en étant peu utile pour entraîner plus largement. Seule une grève de masse, largement interprofessionnelles, entrainant des secteurs de notre classe qui produisent de la valeur, pourra imposer un rapport de force suffisant au patronat pour qu’il impose le retrait de la réforme à Macron et au gouvernement. Si le mouvement ouvrier a gagné le rejet majoritaire de la réforme dans la population, il n’a pas encore réussi à convaincre de la nécessité d’une telle grève. C’est la tâche principale de l’heure qu’il faut mener dans l’unité la plus large, avec toutes celles et tous ceux, notamment les organisations, qui sont convaincus de cette perspective. À ce stade, en l’absence de mobilisation réelle dans la plupart des secteurs, les syndicats restent dans beaucoup d’endroits le principal levier pour atteindre cet objectif. 

 

Les cadres « interpros » tels qu’ils existent aujourd’hui, à de rares exceptions près, sont très limités. Ils sont rarement l’émanation de la coordination de secteurs en lutte car il n’y a pas encore assez de secteurs en lutte. Il faut éviter la facilité de l’entre-soi et tout faire pour que ces cadres aient comme objectif de construire une grève de masse, par le travail, parfois ingrat, de mobilisation à la base, sur le fond de la réforme et sur la nécessité de la grève pour gagner.

 

Quelques points de fond pour conclure

 

On l’a dit au début du mouvement, le gouvernement est un colosse aux pieds d’argile : il n’a pas de base sociale, mais en même temps il est prêt à combattre jusqu’au bout. Cette contradiction continue à exister, mais elle est difficile à résoudre. Elle signifie simplement qu’on peut gagner, à condition de tenir.

Et en rappelant que gagner sur cette mobilisation, ce serait inverser, pour la première fois depuis 1995, le rapport de forces et faire la démonstration que l’on peut gagner. Et constituer une expérience positive pour le mouvement ouvrier.

Obtenir le retrait de la réforme, ce serait un camouflet énorme à Macron, un coup d’arrêt à sa politique. Cela signifierait qu’il n’aurait plus la confiance de la bourgeoisie pour gouverner – c’est ce qu’elle commence à dire sur E. Philippe et son gouvernement, et bien sûr qu’il serait totalement délégitimé pour le monde du travail, ce qui ouvrirait la possibilité de mobilisation offensive.

C’est pour cette raison que nous lions, en tant qu’organisation politique, le retrait avec le départ de Macron. Pour ouvrir une nouvelle page.

Et c’est le dernier point. Cette mobilisation doit aussi montrer la nécessité d’un parti qui mène jusqu’au bout les luttes de la classe laborieuse. Un parti unitaire – les moments les plus forts de cette mobilisation montrent notre force quand nous militons tous ensemble, malgré les divergences ; un parti qui comprennent la réalité des classes sociales et l’articulation qui doit être faite entre les couches au cœur de la production, celles qui la circulation du capital et celles qui peuvent s’allier aux précédentes pour s’attaquer au capitalisme ; un parti qui assume la confrontation politique avec le gouvernement en étant au cœur des luttes, avec leurs objectifs immédiats, pour les construire de façon démocratique, auto-organisée, et les orienter pour renverser le capitalisme.

 

Antoine Larrache, Elsa Collonges, Mimosa Effe

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