Mouvement contre la loi travail : Ce n’est qu’un début…

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Quatre mois de mobilisations soutenues n’auront donc pas suffi à imposer le retrait du projet de loi « Travail ». Mais ce mouvement laisse des traces profondes et a ouvert une nouvelle étape de luttes.

Dès le mois de mars, il était clair que pour que le mouvement gagne, deux conditions allaient être requises. Il fallait d’une part qu’il se massifie, que la classe ouvrière et le peuple « déferlent », dans la rue et/ou dans la grève. Et, d’autre part, face à des directions syndicales qui, sans « trahir » les mobilisations, ne leur ont jamais donné les moyens d’aller jusqu’au bout, que l’auto-organisation se développe à grande échelle, en particulier à travers des comités de grève et des AG interpros. C’est l’absence de ces deux facteurs qui explique la non-victoire.

Quoique largement soutenu par l’opinion publique, ce mouvement est en effet resté limité a une « avant-garde de lutte » (dont la composition précise a changé au long de ces quatre mois). A certainement joué dans ce sens le fait qu’il ait surgi après plusieurs années  de recul (depuis 2010), et ait été confronté à la nouveauté que représentait la nécessité de s’opposer frontalement à un gouvernement « gauche ».

Quant à l’auto-organisation, elle n’a pas non plus été au rendez-vous à l’exception de quelques cas, comme les comités de grève formés dans plusieurs gares parisiennes ou, un peu plus tôt, les AG de grève ou de lutte de quelques universités et leurs tentatives de coordination. Il est symptomatique qu’elle ait été en recul y compris par rapport au mouvement de 2010 en défense des retraites. Il manquait l’expérience de luttes d’ampleur récentes, qui aurait permis de prendre plus largement la mesure des limites de la politique des directions syndicales.

Les AG interluttes qui se sont organisées dans plusieurs villes, parfois dans le cadre des Nuits Debout, ont rassemblé un secteur des militants les plus conscients. Elles ont joué un rôle très utile, tout en representant une sorte de substitut à la généralisation des AG locales interpros qui avait marqué notamment le mouvement de 2003.

 

Du mouvement étudiant aux grèves ouvrières

Le mouvement étudiant a été le déclencheur de la mobilisation, mais il est retombé au bout de deux mois et n’est pas parvenu à s’étendre significativement aux lycéens – il est vrai en butte à un niveau rarement vu d’intimidation et de répression.

Les manifestations, qui ont rythmé le mouvement du début à la fin, n’ont jamais été réellement « de masse ». Il y a en France (et pas seulement à  gauche) une habitude consistant à multiplier, parfois de beaucoup, le nombre réel des participants. Mais en même temps, dans ce pays,  les cortèges de rues massifs ont toujours été exceptionnels : 500 000 personnes dans la rue, cela peut faire tomber un gouvernement voire menacer un régime. 

La manifestation la plus nombreuse a été celle – nationale – du 14 juin, qui a regroupé en « chiffres réels » près de
150 000 participants. C’était impressionnant, mais néanmoins inférieur aux plus grosses démonstrations de 2003 (plan Fillon), 2006 (CPE) et 2010. Ceux et celles qui ont defilé étaient des militants, essentiellement syndicaux  – et des salariés en lien ou directement influencés par eux. Un « déferlement », une irruption de masse, c’est ce qui s’était produit par exemple dans l’entre-deux tours de la présidentielle de 2002, avec les centaines de milliers voire millions de personnes descendues dans la rue après le choc de la qualification de Le Pen.

A partir du 31 mars, le mouvement Nuit Debout a joué un rôle très positif pour l’élargissement et la poursuite du mouvement, en jetant un pont entre les mobilisations de la jeunesse et les grèves des salariés, et en offrant un cadre permettant à une série de secteurs mobilisés (étudiants, postiers, cheminots, hospitaliers, travailleurs sociaux…) de se cordonner. Cependant, à son plus haut, il n’a jamais réuni plus de quelques milliers de participants, à Paris comme en régions. Très loin par conséquent des déferlantes du 15-M (« Indignés ») en Espagne, d’Occupy aux Etats-Unis ou du mouvement des places en Grèce.

Enfin, les grèves ont été significatives durant les mois de mai et juin, mais se sont limitées à l’échelle nationale à quelques secteurs (chimie/pétrole, ports et docks, traitement des déchets…). La direction confédérale de la CGT a fait des déclarations en faveur de leur « généralisation », sans néanmoins agir réellement dans ce sens,  Un rôle particulièrement négatif a été joué par la direction fédérale CGT des cheminots, qui a tout fait pour empêcher la jonction de la lutte contre le « décret-socle », touchant directement les travailleurs de l’entreprise, avec celle, plus globale, engagée contre la loi El Khomri ; tout en « profitant » du mouvement général pour obtenir à la SNCF des concessions, substantielles quoique précaires, à travers un accord qu’elle a avalisé sans le signer.

Plus généralement, Hollande et Valls ont fait une série de concessions (parfois en les imposant à des directions d’entreprise réticentes) à des secteurs en lutte, dans le but de désamorcer le mouvement général et de préserver la loi El Khomri, en particulier son emblématique article 2 sanctionnant l’inversion de la hiérarchie des normes. Les prochains mois diront si cette tactique leur aura servi pour démobiliser durablement ou si, au contraire, les petites victoires engrangées alimenteront de prochaines mobilisations.

 

Une rupture de masse avec le gouvernement

Ces limites n’invalident cependant pas les nombreux acquis du mouvement.

En lien avec l’expérience accumulée,  le fait décisif de ce printemps aura été qu’il a sanctionné – tout en l’approfondissement – une rupture de masse, au cœur du « peuple de gauche », avec le PS et son gouvernement. Une nouvelle opposition a ainsi surgi dans la rue, très différente de celle des forces réactionnaires et de leurs « manifs pour tous ».

Une de ses illustrations a été la participation importante (peut-être jusqu’à un tiers du total ?) des militants de Force ouvrière à la manifestation nationale du 14 juin : c’est le secteur le plus ouvrier et militant de l’électorat traditionnel du PS qui défilait au milieu (et en harmonie avec) des pancartes brocardant Hollande, Valls et les trahisons des « socialistes ».

Une spécificité du mouvement a été la diversité des secteurs du monde du travail – au sens large, incluant les travailleurs en formation, les retraités, les chômeurs, les « indépendants » ou « ubérisés » – qui y ont pris part. Avec, dans ce cadre, un poids significatif des travailleurs du privé. On a ainsi vu, pour la première fois depuis des années, quelques mouvements de grève dans l’automobile. Fin juin, de nouvelles grèves pour des revendications spécifiques ont éclaté dans une série d’entreprises, comme l’audiovisuel ou les éboueurs de Bordeaux. Dans un nombre de cas non négligeable (comme pour les facteurs de Rivesaltes après 212 jours de grève), les revendications ont été totalement ou en partie satisfaites.

Une autre caractéristique – qui n’est pas la moindre – est la dimension anti-système (si ce n’est anticapitaliste) des mobilisations, qui s’est notamment exprimée dans le slogan, surgi à Nuit Debout, « contre la loi El Khomri et son monde ». C’est une différence notable avec la période de 1995 à 2010, dont la conscience était majoritairement tournée contre les « excès » du capitalisme néolibéral – d’où l’importance qu’avait prise alors la défense des services publics et des autres « acquis de la Libération »1

Cette dynamique devrait pousser à la poursuite des luttes. C’est très probablement un nouveau cycle qui s’est ouvert.La situation est différente de celle de l’après 2010, quand l’échec avait marqué l’épuisement et la fin du cycle initié en 1995.

 

Les prochains enjeux

La première des questions sera évidemment de savoir si la mobilisation trouvera un prolongement dès la rentrée de septembre. La perspective d’une journée d’action interprofessionnelle, si elle se concrétise, pourrait y contribuer.

Mais par ailleurs, nous entrerons aussi, dès ce moment, dans une phase plus « politique », marquée par la proximité et la préparation des élections présidentielle et législatives. Dans cette séquence, une question centrale sera celle de savoir qui, quel courant politique, se montrera capable de rallier tout ou partie des milieux très larges qui viennent de rompre avec Hollande et le gouvernement. Les concurrents réformistes, de Mélenchon aux gauches du PS (sans oublier le PCF, même s’il est aujourd’hui mal en point), ne manqueront pas. De même sera-t-il nécessaire d’assumer, dans la jeunesse, un affrontement politique et idéologique avec les courants autonomes ou autonomistes.

Les anticapitalistes et révolutionnaires seront dans tous les cas confrontés à des responsabilités et possibilités renouvelées.

 

Jean-Philippe Divès

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