Médecine de ville : déserts médicaux et industrialisation

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Si l’hôpital, et notamment les urgences, devient le lieu de résolution de tous les problèmes de la médecine de ville, c’est que la médecine libérale est à bout de souffle. La réponse de Buzyn face à la crise hospitalière et à la grève des urgences, à savoir accélérer le virage ambulatoire (la prise en charge à domicile) et basculer les urgences vers la médecine de ville est au mieux inapplicable. Au pire, elle laissera sans soins les plus pauvres, ceux qui habitent dans ou au pied des tours, dans les campagnes et les petites villes, désertées par les médecins et les services publics, désertion qu’ont dénoncé les gilets jaunes.

L’exemple de la destruction du secteur psychiatrique illustre cet avenir, où la fin d’un service public de proximité de la psychiatrie, gratuit, signifie la fuite de ceux qui peuvent payer vers des psychiatres de ville déjà débordés, mais aussi l’abandon pour la majorité des patients. L’ambulatoire est un progrès, avec ses techniques micro-invasives qui permettent par exemple après une prothèse de hanche de remarcher plus vite, d’avoir moins de douleurs. Mais, pour ceux qui sont vieux, polyhandicapés, qui maitrisent mal la langue, sont isolés ou qui sont incapables de coordonner l’intervention des kinés, infirmières, aides à domicile, tout simplement parce que dans les territoires les plus pauvres ils sont absents ou débordés, le virage ambulatoire sera synonyme d’abandon social. Et de privatisation de la santé. Pas seulement au sens du transfert du public vers le privé, mais bien de transfert de la charge des malades vers les familles, et souvent les femmes des familles. On estime déjà à 6 milliards l’équivalent de la prise en charge familiale, avec son cortège d’épuisement et de souffrance.

La crise de la médecine de ville, avec ses déserts médicaux, ses médecins libéraux au bord du burn-out est d’abord le fruit des politiques libérales. Au nom du déficit de la Sécu, les gouvernements ont réduit le numerus clausus de 8500 en 1971 à 3500 en 93, et préparé les déserts médicaux. Mais la médecine libérale, elle-même, est inadaptée à notre temps. Solitaire, elle est sourde aux déterminants sociaux de santé, peu portée vers la prévention, la coordination des soins et la démocratie sanitaire qu’imposent une société plus éduquée, où les polypathologies chroniques nécessitent de mettre le patient, son intelligence, son pouvoir sur sa vie au centre des stratégies de soin. Avec sa liberté d’installation qui multiplie les effets de fuite devant la politique de métropolisation du capital. Avec son paiement à l’acte et ses dépassements d’honoraires.

La médecine de ville devenue centre de tri

Le gouvernement utilise la crise de la médecine libérale pour faire émerger une nouvelle proposition d’organisation de soins de ville. Retenons simplement que lors de la première négociation conventionnelle autour des Communautés Professionnelles de Territoire de Santé et d’infirmières de pratique avancée, que le gouvernement veut mettre en place, la Caisse nationale d’assurance maladie développait la nécessité que chaque médecin voit en moyenne 6 patients par heure (10 minutes par patient, actuellement 15 minutes) et 12 patients par heure (5 minutes) pour les assistants médicaux ! C’est la naissance d’un secteur capitalistique, avec pharmacie en bas, location de locaux par des sociétés immobilières aux médecins, qui pourraient encaisser à la chaine les honoraires.

Nous n’allons pas défendre l’ancien, mais le futur est pire ! Bien sûr, les malades auront « la liberté » de payer plus pour une médecine générale qui ne soit pas avare de temps. Mais seuls les « premiers de cordée » y auront accès. À la campagne, dans et au bas des tours, une médecine capitalistique, à la chaine, sans médecin, voilà l’avenir. À nous de défendre un autre horizon, un service public de santé de proximité, pluridisciplinaire, maillant tout le territoire, financé par la Sécu et géré par la démocratie sanitaire et pas l’austérité, prenant en charge les soins gratuits, la prévention, la permanence des soins et une formation indépendante des labos, où les différents intervenants médicaux auront autant de temps à consacrer aux patients qu’il en faut. Une perspective qui ne peut devenir attractive pour les médecins que si nous faisons ensemble reculer l’austérité dans les services publics.

Frank Cantaloup 

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