« Le combat contre l’impunité des multinationales va se poursuivre »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

À l’occasion du 20e anniversaire de la fondation de l’association Attac, nous nous sommes entretenus avec Annick Coupé, secrétaire générale d’Attac France.

Il y a 20 ans Attac s’est créée autour de la revendication de la taxe Tobin, quelles ont été les grandes évolutions de l’association ? 

L’association Attac s’est créée en 1998, à la suite d’un éditorial d’Ignacio Ramonet dans le Monde diplomatique qui appelait à « désarmer les marchés financiers » et à mettre en œuvre la taxe Tobin. Au-delà de la taxe Tobin, l’idée fondatrice est celle de taxer les transactions financières qui circulent à la vitesse de l’éclair sur l’ensemble de la planète et alimentent la spéculation financière pour le plus grand profit d’une minorité. C’était le début d’une prise de conscience au sujet du poids de la finance sur le fonctionnement des sociétés, trois ans après le grand mouvement social de l’hiver 95 qui avait été qualifié de « première grève contre la mondialisation ». Et c’est aussi la période de l’apparition de ce qu’on appellera le mouvement altermondialiste, avec en novembre 1999 la « bataille de  Seattle » lors du sommet de l’OMC.  

Attac signifiait à l’origine « Association pour la taxation des transactions financières et l’aide aux citoyens ». Cette taxe Tobin devait financer l’aide aux populations qui subissent le plus les conséquences de la mondialisation libérale. Mais, très vite, l’idée de l’aide aux citoyens va devenir « pour l’action citoyenne », ancrant Attac dans le mouvement social, transformant une association d’expertise citoyenne en une association qui lie expertise et actions concrètes : sortir les questions économiques des débats d’experts et les porter dans une démarche d’éducation populaire pour favoriser la mobilisation sur ces enjeux. 

Attac va s’impliquer dans le processus des Forums sociaux au niveau international, considérant qu’il est indispensable de construire des espaces internationaux de rencontres entre les mouvements sociaux dans leur diversité de pays, de culture, d’objectifs… 

La question climatique et les enjeux écologiques vont s’imposer rapidement dans le mouvement altermondialiste et dans Attac. Lors de la COP 21 en 2015, Attac va être une des chevilles ouvrières de la large coalition nationale et internationale qui se met en place pour construire diverses mobilisations à cette occasion en décembre 2015.

La question de l’évasion fiscale va également devenir un sujet important pour Attac, notamment avec les scandales depuis 2015 (Luxleaks, affaire Cahuzac…). Attac va faire le lien entre ce manque à gagner pour les finances publiques et l’absence de financement pour les besoins sociaux et pour la nécessaire transition écologique. Des actions concrètes et symboliques vont s’engager : campagne des faucheurs de chaises, action contre Apple… Par ces actions, Attac met en lumière ce que les banques et les multinationales s’évertuent à dissimuler sous des montages financiers leur permettant de dissimuler leurs pratiques d’évasion fiscale… mais aussi la responsabilité des États qui favorisent ces pratiques. Ces actions vont d’ailleurs conduire Attac devant les tribunaux en 2018 : à Carpentras (le 7 juin) avec un procès intenté par la BNP à Nicole Briend, responsable du comité local, et à Paris avec un procès intenté par Apple à l’association en février dernier. Apple sera débouté et condamné à payer 2 000 euros à Attac, le tribunal reconnaissant « d’intérêt  général » l’action menée par l’association...

Quelle place aujourd’hui à Attac dans le mouvement social ? 

Attac s’est constituée dès le début sur une organisation originale reposant sur « deux piliers » : des adhérentEs et des « membres fondateurs ». Le CA de l’association reflète cette situation : au côté des personnes élues par les adhérentEs, on retrouve le collège des fondateurs, avec des syndicats de la FSU et de la CGT, Solidaires, le Syndicat de la magistrature, la Confédération paysanne, des associations comme le MNCP, le DAL, Artisans du monde… pour en citer quelques-uns. Cette volonté d’être un carrefour entre organisations a été constitutif de la fondation d’Attac. C’est un garant de la diversité des « sensibilités » politiques et sociales qui se retrouvent sur les combats fondamentaux portés par Attac. Ces organisations peuvent être le relais des campagnes et initiatives proposées par Attac dans leurs réseaux respectifs, tout comme les comités locaux d’Attac peuvent en être le relais dans les territoires. Attac n’est donc en concurrence avec aucune organisation.

Le travail effectué depuis vingt ans, les pratiques d’éducation populaire,  le soutien aux combats sociaux (les retraites en 2010, les lois travail 1 et 2 plus récemment…), l’implication dans les combats pour la transition écologique, la volonté d’articuler pensée et action, résistances et alternatives… tout cela donne une grande légitimité à Attac dans le mouvement social et une reconnaissance importante de la part de nombreux partenaires qui l’ont d’ailleurs témoigné par leur présence lors de la fête des 20 ans le 2 juin à la Bellevilloise… Attac ne fait d’ombre à personne ! 

Tout cela explique pourquoi Attac, avec la Fondation Copernic, a pu jouer un rôle décisif pour construire les manifestations de la « Marée populaire » du 26 mai dernier. En prenant l’initiative d’inviter associations, syndicats et partis, Attac avait l’idée de proposer un cadre inédit permettant de franchir une étape dans les mobilisations de ces dernières semaines, de construire un cadre rassembleur dans lequel personne ne pouvait prétendre à l’hégémonie sur le mouvement social… Un cadre unitaire inédit à la hauteur des enjeux auxquels nous faisons face : une transformation profonde de la société française selon les canons du néolibéralisme. 

Quelles sont les perspectives de l’association ? 

Il s’agit de poursuivre l’activité sur les enjeux portés depuis vingt ans : remettre la finance à sa place, contribuer à ce que les choix de société découlent de véritables débats citoyens et ne soient plus soumis aux décisions d’une minorité de possédants, des banques et des multinationales et des gouvernements à leur solde.  En septembre prochain, ce sera « l’anniversaire » de la chute de Lehman Brothers et de la crise financière : Attac et ses partenaires européens vont se mobiliser à cette occasion.

Le combat contre l’impunité des multi-nationales va se poursuivre. Elles n’ont jamais été aussi puissantes, ni leur lobbies aussi influents. Au nom de la « libre concurrence et de la liberté des investissements », elles sont à l’origine des traités de libre-échange comme le TAFTA, qui visent à abolir toutes les protections sociales et environnementales pour leur plus grand bénéfice et celui de leurs actionnaires.

Il s’agit aussi de continuer à faire le lien entre ces combats pour la justice fiscale et les contre-réformes déjà à l’œuvre comme celles à venir, que ce soit sur l’assurance chômage, les retraites ou la loi ELAN qui remet en cause les principes du logement social…

Attac est impliquée dans la lutte contre les grands projets inutiles et imposés, de Notre-Dame-des-Landes à Bure et continuera de l’être. Il s’agit aussi de favoriser le lien pas toujours évident entre enjeux sociaux et enjeux de la transition écologique, de ne plus les penser séparément… 

Au niveau international, le combat altermondialiste, même si le processus des FSM connaît des difficultés, reste indispensable pour penser le monde et les alternatives d’un point de vue global et en solidarité avec les peuples du monde entier, à un moment où les tentations de repli nationalistes et xénophobes sont à l’œuvre dans de nombreux pays, notamment en Europe…

Pour réussir à porter ces combats, la question de l’ouverture d’Attac à de nouvelles générations est fondamentale. Il nous faut être capables de donner une place à ceux et celles qui nous rejoignent à l’occasion des actions de désobéissance, comme aux personnes qui sont intéressées par l’expertise citoyenne et par la démarche d’éducation populaire, par le décloisonnement entre les « sachants » et les « faisants » !

Propos recueillis par Joséphine Simplon 

 

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