Le 5 décembre et après : unité, convergence et radicalité

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Au moment où ces lignes sont écrites, à quelques jours de la journée de grève interprofessionnelle du jeudi 5 décembre, le climat social se réchauffe dangereusement pour le pouvoir macroniste. Entre tentatives grossières de désamorcer la contestation, déclarations méprisantes et menaces, le pouvoir laisse entrapercevoir ses craintes autour de ce qui peut se nouer ces prochaines semaines.

 

En effet, après la séquence des Gilets jaunes, la perspective d’une convergence des colères devient chaque jour un peu plus concrète : sur différents terrains (celui des retraites bien entendu, mais aussi contre les violences faites aux femmes, contre le racisme et l’islamophobie, contre la précarité dans la jeunesse, pour la justice climatique) et sous de multiples formes (grèves sectorielles, manifestations de masse, occupations et blocages). Le tout s’amalgamant dans un mouvement authentiquement politique de rejet de « Macron et son monde », celui d’un capitalisme toujours plus libéral et autoritaire. Dans un tel contexte, les anticapitalistes doivent prendre toute leur place ces prochaines semaines dans le développement d’un mouvement massif et radical (en particulier autour de la question de la grève reconductible), dans l’expression du caractère politique du mouvement (au-delà de la seule question des retraites, le rejet du macronisme dans toutes ses dimensions antisociale, liberticide et autoritaire), et dans la construction de l’unité nécessaire (travailleurEs en activité, retraitéEs et privéEs d’emploi, organisations de la gauche sociale et politique, Gilets jaunes et quartiers populaires…).Au-delà, la crise politique qui travaille le pays depuis plusieurs années, l’usure du personnel de la bourgeoisie et de ses institutions exige que nous ouvrions avec le plus grand nombre le chantier fondamental et radical (au sens premier du terme) d’une nouvelle perspective d’émancipation : qui décide et pour qui  ? Quelle société sans exploitation et sans oppression  ? Quelles stratégies pour notre camp social  ?

 

Unité du mouvement

La question de l’unité est centrale dans le bras de fer qui commence. Dans une période d’atomisation du monde du travail, de dilution des solidarités collectives, que n’ont pas manqué d’entraîner les coups de boutoirs contre les législations protectrices et les droits des salariéEs public comme privé, la conscience d’appartenir à une même classe sociale ayant des intérêts communs a connu un recul historique. À un prolétariat concentré, organisé et en lutte sur les lieux de travail, le récent mouvement des Gilets jaunes a partiellement substitué d’autres formes d’action, d’autres lieux d’intervention, dans la rue ou sur les ronds-points…

Les prochaines semaines doivent permettre de résorber cet écart en articulant dans l’action ces différentes dimensions. La construction du mouvement doit se nourrir d’abord de revendications unifiantes mettant en avant des revendications communes pour notre camp, malgré sa grande hétérogénéité. Tailler en pièces les prétendus arguments de Macron, de ses sbires gouvernementaux et relais médiatiques concernant le rejet de sa contre-réforme sur les retraites, sur la grève des « privilégiés », une « mobilisation pour conserver des inégalités »… Car la vérité est, que depuis 1993 et les premières attaques de Balladur sur cette question, la prétendue opposition entre salariéEs du public et du privé n’a servi qu’à tirer toujours plus bas les droits sociaux de l’ensemble du monde du travail, en nivelant par le bas l’ensemble des acquis sociaux. Ouvrir le mouvement à l’ensemble des revendications répondant aux urgences : de la question des retraites à l’ensemble de la protection sociale (en posant aussi des reculs sur l’assurance chômage, autre attaque majeure récente ciblant les privéEs d’emploi), des pensions misérables des retraitéEs à une lutte contre la vie chère, pour une autre répartition des richesses (où la question des augmentations de salaires est centrale, les quelques 10 % de PIB perdus dans les années quatre-vingt par les revenus du travail au détriment du capital et jamais rattrapés depuis)… Enfin, au cœur de la mobilisation, il s’agit aussi de multiplier les modalités d’action, de faire feu de tout bois. Bien sûr, pour gagner, il faut une grève de masse, s’appuyant sur les secteurs qui se profilent aujourd’hui comme possibles moteurs – les cheminotEs, la RATP, les enseignantEs... – entraînant le reste de la fonction publique, les grandes entreprises et plus largement si possible. Mais dans la suite de Nuit debout et du récent mouvement des Gilets jaunes, cette grève de masse va sans doute se combiner avec des formes d’action plus radicales, des manifestations sauvages, des actions, des blocages et autres occupations en dehors des lieux de travail.

La conjugaison de ces différents niveaux, s’appuyant sur différents secteurs du monde du travail, de la jeunesse, etc. constitue sans nul doute un des enjeux centraux de la période qui s’ouvre, résorbant en particulier la tension née des rendez-vous manqués successifs entre Gilets jaunes et mouvement ouvrier « traditionnel » depuis un an.

 

Convergence des colères

Depuis la rentrée de septembre, la politique d’un Macron sorti fragilisé de l’épisode Gilets jaunes, est attaquée sous plusieurs angles, et avec des mobilisations massives toutes réussies. Le calendrier parle de lui-même. La semaine du 20 au 27 septembre a connu une mobilisation historique pour la justice climatique : plus de 7,5 millions de manifestantEs dans 185 pays (la plus importante mobilisation coordonnée à l'échelle mondiale depuis 2003 contre la guerre en Irak). Et si, ici, la secousse a été amoindri le samedi 21, en particulier à Paris, cela n’est dû qu’à la répression extraordinaire du pouvoir. Le dimanche 10 novembre, c’est une manifestation inédite contre l’islamophobie qui a réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes, et en particulier celles et ceux issus de l’immigration, des quartiers populaires, que l’on voit rarement dans les mobilisations sociales. Enfin dans ce tableau, il faut aussi mettre la déferlante du samedi 23 novembre contre les violences faites aux femmes et la lutte pour gagner l’égalité réelle : une mobilisation historique de 150 000 personnes ouvrant une séquence dans laquelle, comme en 1995, le pays se prépare à une mobilisation générale. Et à tout cela, il faudrait rajouter la permanence de secteurs mobilisés, dont les hôpitaux et les finances publiques – avec une succession de journées de grève et de manifestations – restent les plus emblématiques. La convergence de ces différentes colères, leur possible coagulation, trace les contours d’une opposition sociale à ce pouvoir, d’une « grève politique » contre le macronisme. Dans la suite du départ de Macron exigé par les Gilets jaunes, la dénonciation d’un pouvoir de moins en moins démocratique (comme le montre la répression de masse de toutes les contestations) fait pleinement partie du mouvement. Le sentiment que Macron doit dégager est largement partagé, même si l’alternative à celui-ci n’existe pas. Dans un large champ, cela ouvre la voie à différents types de réponse institutionnelle, d’une Marine Le Pen qui attend tranquillement de récolter les fruits pourris d’une alternance inscrite dans les mécanos institutionnels de la Cinquième République à un Mélenchon qui ne manquera pas de défendre… la dissolution de l’Assemblée nationale comme réponse à une possible crise de régime. Pourtant, l’instabilité de la période peut entraîner des accélérations inattendues, qui en tout cas n’attendront pas 2022… 

Cela exige des anticapitalistes, que dans les cadres les plus larges, nous ouvrions aussi une série de discussions fondamentales. Comment sortir des institutions actuelles au service des classes dirigeantes  ? Quelle démocratie pour la majorité  ? Pour quelle société, écosocialiste, communiste, autogestionnaire  ?

 

L’anticapitalisme à l’action

Mais si tout reste possible, rien n’est acquis à cette heure. Nous avons besoin d’une mobilisation sociale vivante pour engranger enfin une première victoire, nous devons refaire de grandes expériences collectives pour aider à reconstruire une conscience de classe, nous devons bousculer l’échiquier capitaliste et ses pions pour combattre le fatalisme et régénérer un projet d’émancipation.

Ces prochaines semaines, les anticapitalistes doivent prendre toute leur place pour contribuer à répondre aux besoins du mouvement. Ainsi la question de l’auto-organisation, des cadres démocratiques à construire qui est centrale pour le développement de la mobilisation.

Nous bénéficions de points d’appuis, avec le positionnement d’une série de secteurs syndicaux (Solidaires, fédérations ou unions locales CGT…) sur les nécessaires suites à la journée du 5 décembre, en particulier la question de la reconduction. Mais l’essentiel dépendra de la mobilisation réelle des secteurs. De plus, on voit déjà se dessiner le tableau d’une mobilisation très inégale entre le public (avec en son sein des secteurs discutant sérieusement de reconduire et d’autres non) et le privé, les entreprises (où la participation à la journée du 5 décembre est déjà un enjeu en soi).

Là où nous le pouvons, il faut donc travailler à la mise en place d’AG sur les lieux de travail, dans les services et dans les entreprises, pour mobiliser et ouvrir la discussion sur les suites. L’enjeu est de trouver les formes les plus adaptées au rapport de forces locaux, à l’état de la mobilisation du secteur. Les cadres de coordination font aussi partie de l’organisation dont a besoin le mouvement, sans raccourci (le regroupement des seuls secteurs radicalisés). Comme dans toute mobilisation de ce type, la constitution de collectifs locaux contre la réforme, (parfois les seuls cadres dans lesquels certains salariéEs du privés peuvent se mobiliser) sont nécessaires. De plus, la riposte doit se faire contre la campagne que lancent déjà le gouvernement et la droite sur la « prise d’otage » des usagerEs des transports (autour de la question du « service minimum ») : collectifs locaux d’usagerEs solidaires des grévistes, prises de position d’organisations (syndicats, associations, partis) en soutien aux grévistes, etc. Dès le début décembre, ce sera décisif pour la suite, nous devons contribuer à trouver les moyens que se regroupe l’aile marchante du mouvement. Tribunes et expressions publiques, nouvelles manifestations hors des cadres syndicaux traditionnels tournées vers les lieux de pouvoir, meetings de rue (réunissant notamment les secteurs en grève et leurs soutiens), « actions » et manifestations du samedi en convergence avec les Gilets jaunes, avec les marches de chômeurEs… Enfin, le NPA doit trouver les voies pour se faire entendre du plus grand nombre et porter notre orientation, nos propositions. C’est ce que nous avons commencé en prélude au 5 décembre, dans l’unité des organisations politiques, en affirmant à la fois notre refus de la contre-réforme du pouvoir et le soutien politique et unitaire des partis de gauche aux « mobilisations syndicales annoncées pour le mettre en échec le 5 décembre, ainsi que les appels à la grève reconductible ».

Manu Bichindaritz

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