La Révolution En Marche ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

La conclusion du discours présidentiel pouvait prêter à sourire hier soir : « Nous gagnerons, mais cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, seront remises en cause. Beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent. Ne nous laissons pas impressionner, agissons avec force, mais retenons cela, le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour d’avant ».

Emmanuel Macron aime à l’évidence les postures martiales. Aussi n’a-t-il pas manqué de répéter sur tous les tons que « nous sommes en guerre ». Et puis l’occasion était trop belle : 18 mois de contestations presque ininterrompues avec les gilets jaunes puis sur les retraites et un pouvoir lessivé. Un mouvement social qui n’a pas gagné mais un gouvernement incapable de rebondir… et soudain tout change : une défaite électorale inévitablement un peu éclipsée avec la possibilité en bonus de reprendre la main dans l’habit du sauveur de la Nation.

Les petites phrases sur les « remises en cause » ont évidemment un air de déjà entendue. « Je vous ai compris » avait promis le Grand Charles au lendemain de son coup d’état en 1958 à l’occasion de son discours à Mostaganem. « Ce ne sera pas un retour d’avant » assure le nouveau monarque de la V° République avec l’espoir de reprendre la main. Comme la promesse de de Gaulle, chacun peut croire à l’envie qu’il a été compris et projeter pour le jour d’après ce qu’il espère voir changer… le genre de promesses qui n’engagent que celles et ceux qui y croient. Autant dire la phrase politicienne par excellence.

On devrait en sourire mais de rage évidemment. Tout ça pour ça ! Combien de dizaines de manifestations, combien de jours de grève ? Le « débat » sur les retraites momentanément interrompu (on en oublierait presque le 49-3) ? La loi sur les indemnités chômage appliquée mais un peu plus tard ? Les services publics et tout particulièrement les « héros en blouse blanche » à l’honneur ? Qu’est-ce que cela prouve sinon que les lois macroniennes sont si désastreuses qu’il vaut mieux ne pas tuer le malade d’un coup et que pour porter l’estocade suivante, mieux vaut avoir la Nation rassemblée autour d’une belle victoire de son chef ? 

Le capitalisme en roue libre

En attendant, tout semble continuer comme avant. Il n’y aura pas une seule embauche supplémentaire dans des hôpitaux publics déjà exsangues avant même la crise et totalement épuisés depuis, sous-équipés. Mais les milliards pour le privé sous prétexte de sauver des emplois couleront à flot.

L’arnaque n’est pas nouvelle. Macron n’est pas et n’a jamais été un « ultra-libéral » comme on l’entend trop souvent. C’est un ami des « ultra-riches » et ça passe aussi et parfois beaucoup par l’Etat : l’Etat autoritaire envers le corps social et l’Etat bienfaiteur avec les forces économiques libres d’agir (ou pas !) sur les marchés. La socialisation des pertes et la privatisation des profits, les milliards à gogo pour sauver des emplois qu’on paiera par une austérité redoublée au détriment des services publics « le jour d’après ». Le confinement pour la population mais pas question de prendre la moindre mesure autoritaire envers le patronat pour réorienter la production vers ce qui est socialement utile même en période de crise !

C’est même l’impéritie la plus totale. On peut discuter gravement sur les 10 jours de retard au regard de la propagation de la crise avant de se décider à fermer les écoles, ou s’il fallait annuler ou au dernier moment les élections. Mais l’essentiel n’est pas là. Qu’ont-ils fait pendant 2 mois, le temps de voir ce qui se passait en Chine, en Asie, en Italie ? Toujours pas de désinfectants ? Toujours pas de masques ? Toujours pas de tests de dépistage, en arguant que ça ne sert à rien et donc en contradiction totale avec les recommandations de l’OMS ? Mais qu’ont fait ces chefs si clairvoyants et surtout ces « forces du marché » si réactives parait-il ? Faudrait-il continuer à les choyer et attendre béatement une nouvelle forme de ruissellement, et surtout ne prendre aucune mesure autoritaire pour produire en priorité ce dont on a besoin ? 

« Le jour d’après »

Rien de nouveau sous le soleil donc, du moins en apparence. Le même sentiment d’injustice et de gâchis propre au système capitaliste. Et comme toujours les plus fragiles socialement paieront avec la promesse d’un grand ménage de printemps du côté des pauvres, des vieux et des sans-papiers.

Et pourtant ça va changer et bien plus qu’on ne l’imagine encore. C’est même le propre de tout événement important qui secoure le corps social sans même avoir besoin de parler de « guerre ».

Ce que nous promet Macron, c’est de tirer toutes les leçons de l’épisode en cours mais à sa façon : renforcement de l’autorité de l’Etat et « en même temps » éclatement renforcé du salariat !

Le télétravail ne touche potentiellement « que » le quart de la population active. C’est considérable. Bien des opportunités et des facilités sont en train d’être créées en particulier dans les secteurs où ça n’avait pas forcément cours : la télémédecine pour pallier les déficiences du système de santé, le téléenseignement pour pallier le manque de profs remplaçants… Un marché considérable. Dans tous les domaines la généralisation du système aura un impact durable sur l’éclatement objectifs des collectifs de travail. Une étape bien sûr mais possiblement décisive pour aller vers une réorganisation plus en profondeur du système productif avec sans doute quelques gains de productivité immédiate mais là n’est pas l’essentiel. L’enjeu est bien plus politique en cassant au quotidien jusqu’à la possibilité même de faire exister des liens de solidarité et d’intérêts commun au sein de groupes de travail qui ne seront plus que virtuels.

Dans le même temps, toute période de « guerre » inaugure inévitablement des attentes sociales nouvelles. Personne n’aura envie de revenir exactement au point de départ après une telle secousse, surtout après la mise à nue du système de santé. Mais la crise peut avoir des effets encore plus décapants : c’est aussi un modèle de développement absurde que la mondialisation express du virus a dévoilé à sa façon.

Les portes de sortie restent encore bien incertaines à cette étape. On peut toujours remiser sur le fil interrompu des mobilisations et se dire que dès que Macron aura ressorti son projet sur les retraites, toutes et tous dans la rue ! Parions qu’après des semaines de sevrage, cela sera joyeux mais ne résoudra aucune des problèmes stratégiques auquel le mouvement a été confronté : confinement du mouvement pour l’essentiel à quelques secteurs, très grande difficulté à mettre sur pied de manière organisée une stratégie alternative à celle mortifère des directions syndicales…

Le vrai enjeu est idéologique et politique : si Macron n’est pas la solution, nous avons pour une fois un peu de temps à nous pour réfléchir à ce qu’on veut mettre à la place. Le chaos des forces du marché ou la production organisée en fonction des besoins prioritaires de la société ? La croissance à tout prix avec ses dérapages de plus en plus incontrôlés dans le domaines environnemental et sanitaire ou le choix d’une qualité de vie qui passe nécessairement par une mise en cause des formes les plus absurdes de la mondialisation capitaliste ? La toute-puissance de l’Etat qui nous surveille et nous protège à notre détriment ou la réappropriation par nous-mêmes de toutes les questions qui nous concernent ? L’individualisation poussée jusqu’à l’outrance chacun derrière son écran ou la reconstruction de collectifs de travail et de vie ?

Alors confinés ? Non, puisqu’on prépare la suite.

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