«Pour revenir au mode de vie d’avant mars, il faudrait qu’une proportion suffisante de la population soit immunisée»

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Samuel Alizon, chercheur au CNRS, en particulier sur les maladies infectieuses, répond à nos questions sur les dynamiques possibles de l’épidémie.

Est-ce qu’on peut prévoir à grands traits les effets du « déconfinement » sur la dynamique de l’épidémie ?
Selon moi c’est très difficile car, d’une part on ne dispose pas de modèles prédictifs suffisamment détaillés à la base. Je passerai aussi sur la quantité de détails du plan de déconfinement. Mais surtout, de telles prédictions mettent en jeu des aspects comportementaux qui sont à peu près impossibles à anticiper.
Ce qu’on sait, c’est que le contrôle sur la propagation de l’épidémie va se relâcher. La question est de savoir si malgré cela l’épidémie sera toujours en décroissance (comme on pense qu’elle l’était avant le 11 mai), si elle sera quasiment sous contrôle ou si elle redémarrera.
Donc au vu de tous ces éléments, on ne peut qu’attendre fin-mai à début-juin où on devrait pouvoir en savoir plus. Ce délai vient du fait qu’il y a toujours un décalage entre l’état d’une épidémie et ses manifestations (les symptômes n’apparaissent qu’après plusieurs jours et les hospitalisations ont lieu en moyenne deux semaines après l’infection).
 

Peux-tu expliquer comment vous travaillez pour obtenir ces résultats / hypothèses ?
Nous avons surtout développé des modèles dit descriptifs afin de quantifier des propriétés de l’épidémie difficilement mesurable. En particulier, nous nous sommes concentrés sur l’estimation du nombre de reproduction (combien de personnes une personne infectée infecte-t-elle au cours de son infection ?) et sur l’effet des mesures en France.
En pratique, lorsque qu’elle prend beaucoup d’ampleur, comme c’est le cas actuellement, une épidémie obéit aux lois de la physique. Cela permet d’interpréter les variations que l’on relève dans les données (en particulier le nombre de nouveaux cas quotidiens) et d’extrapoler sur le court terme.
La difficulté majeure est liée à ce que de nombreux paramètres sont inconnus. Par exemple, sur la proportion de létalité (proportion des personnes infectées qui décèdent), la plupart de nos estimations sont basées sur des données provenant d’Asie. De même pour le temps de génération, qui décrit le temps écoulé entre le moment où une personne est infectée et le moment où elle en infecte une autre. Et sans parler des interrogations sur le plus long terme telles que la durée de la mémoire immunitaire contre le virus ou l’effet du climat sur sa propagation.

Est-ce que les mesures de protections sont suffisantes en l’état ?  
Clairement la mise en place du confinement a permis de faire passer le nombre de reproduction de l’épidémie sous le seuil de 1 et donc de faire décroître l’épidémie.  Après ce n’est pas la seule manière de contrôler l’épidémie, comme l’illustrent d’autres pays. Toutefois, des méthodes plus fines ne sont pas implémentables partout. Ainsi, il faut des infrastructures de santé publique solides et bien financées, ce qui est loin d’être le cas en France comme le rappelle récemment Nicolas Chevassus-au-Louis dans Médiapart (9 mai 2020)1. De plus, différentes mesures de contrôle sont plus ou moins bien acceptées par la population. Ainsi, certains  préféreront le confinement au traçage numérique alors que pour d’autres ce sera clairement l’inverse. Pour être optimal, un plan de contrôle de l’épidémie doit se faire en accord avec la population. Mais là encore, un tel dialogue ne s’improvise pas, surtout en pleine crise sanitaire.

Qu’est-ce qui permettrait selon toi de réaliser un déconfinement sans danger ?
Malheureusement, il est impossible de faire sans danger. Relâcher le confinement trop tôt, c’est prendre le risque de voir redémarrer l’épidémie dans des départements où les services de réanimation sont exsangues. À l’inverse,  trop le prolonger c’est risquer que ses effets délétères au niveau de la santé physique et mentale, au niveau économique et au niveau social ne s’amplifient encore plus.
Il y a plusieurs leviers plus fins que le confinement sur lesquels on peut agir pour endiguer l’épidémie : les gestes barrières, la distanciation sociale, le port du masque, le dépistage massif avec suivi de contacts couplé à un isolement (par exemple à l’hôtel) des personnes infectées. Là je citerais Eric Caumes qui déclarait dans Médiapart le 22 avril « en France, on sait soigner les gens. Faire de la santé publique pour éviter qu’ils ne tombent malades, on ne sait pas faire. Il va falloir apprendre très vite ».

Que penses-tu de la question de l’immunité collective ?
Il faut distinguer l’immunité collective acquise de manière naturelle (en laissant le virus se propager massivement dans la population) et celle acquise par vaccination. CertainEs espèrent que les saisons nous sauveront et que l’arrivée de l’été permettra de faire disparaître l’épidémie tout en levant les mesures de contrôle sur l’épidémie, malheureusement pour le moment les analyses réalisées en Asie semblent montrer que ce ne sera pas le cas.

Dès lors, le seul moyen de revenir à un mode de vie d’avant mars est qu’une proportion suffisante de la population soit immunisée. On le voit quand on étudie les pandémies de grippe, par exemple celle dite « russe » de 1892-1893, celle dite « espagnole » de 1918-1919 ou celle dite asiatique de 1957-1963. Le seuil d’immunité de groupe qui permet d’empêcher la circulation du virus est lié au nombre de reproduction (ou R0)2 et serait en théorie pour le COVID-19 de l’ordre de 2 personnes sur 3.
 

Vaut-il mieux privilégier l’immunité naturelle ou le vaccin ?

Les deux options ont des avantages et des inconvénients. Le souci de l’immunité vaccinale est qu’à ce jour nous ne disposons pas de vaccin contre les coronavirus… Concernant l’immunisation naturelle, la difficulté est que la proportion de létalité du COVID-19 est très élevée pour une grande partie de la population (personnes âgées, diabétiques, avec des maladies cardiovasculaires). Par conséquence, atteindre le seuil pour que l’immunité de groupe fonctionne risquerait de causer une mortalité massive tant que des traitements efficaces ne sont pas disponibles pour les cas sévères.
 

Propos recueillis par Antoine Larrache

D’autres informations : http://covid-ete.ouvaton.org

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