Le mouvement dans la santé et la grève pour les retraites

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Une camarade militante à l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) nous raconte les difficultés du lien entre la mobilisation dans la santé sur les problématiques sectorielles, avec ces différents cadres, et la construction de la lutte contre la réforme des retraites.

Après une énième agression d’un patient sur des soignantEs, les personnels des Urgences de St Antoine et de Lariboisière, (AP-HP, décidaient au printemps dernier de se mettre en grève. Ils savent qu’ils ne peuvent pas gagner seuls et mettent tous leurs efforts à élargir le mouvement en téléphonant ou en se déplaçant dans toute la France. Le Collectif Inter Urgence naît.

Le mouvement s’élargit et depuis bientôt un an, se multiplient les mouvements de grève des urgences des hôpitaux de France. Les revendications de toutes et tous les personnels s’appuient sur un socle commun. La revalorisation salariale des personnels paramédicaux de 300 euros nets par mois, l’augmentation des effectifs évalués en fonction des besoins des services, l’arrêt des fermetures de lits et réouvertures des lits d’aval (lits après passage aux urgences), l’augmentation du taux de progression de l’ONDAM, (Objectif National des Dépenses de l’Assurance Maladie), budget attribué en matière de soins de ville, d’hospitalisation et de médico-social.

À l’AP-HP, les services ont gagné une prime de 250 euros en « one shot » ainsi qu’une prime de 100 euros nets par mois et l’ouverture de 240 postes. Mais c’était sans anticiper une pénurie d’infirmières qui reviendrait comme un boomerang, ajoutée à la maltraitance que subissent les soignantEs dans leurs conditions de travail. La province n’a pratiquement rien gagné… pour l’instant. 

La démocratie très verticale du Collectif Inter Hôpitaux (CIH)

Les médecins voyant « leurs » lits fermés par pénurie d’Infirmiers diplômés d’état (IDE) et certains de leurs collègues partir dans le privé, commencent à réaliser que l’hôpital coule… alors que la descente aux enfers est entamée depuis des années… Le 10 octobre 2019, un appel est envoyé à touTEs les professionnelLEs des hôpitaux pour élargir les revendications du CIU aux autres professionnelLEs, c’est-à-dire, les soignantEs des autres services, les technicienNEs, les médico-techniques, les médicaux, les non médicaux… le Collectif Inter-Hôpitaux naît.

Fin novembre, l’AG nationale du CIH évoque l’appel à la mobilisation, à la grève du 5 décembre, coup d’envoi de la lutte contre la réforme des retraites, mais les deux ou trois médecins à l’origine du CIH empêchent tout appel à la convergence, en interrompant les interventions, en annonçant, d’emblée, avant tout vote, que le CIH n’appellera pas au 5 décembre. Tout le monde crie, les unEs expliquant que la vocation du CIH est de défendre l’hôpital public, sans se mélanger à d’autres luttes qui peuvent être tout aussi légitimes, les autres en argumentant que c’est le monde de Macron qu’il faut combattre, que le rapport de force se joue avec tous ceux et celles qui luttent… L’assemblée générale vire à la débâcle…

Les CIH locaux ont peu d’influence de masse

Dans beaucoup d’hôpitaux se sont constitués des CIH locaux qui organisent leurs assemblées générales. Ils sont composés essentiellement de médecins car les modalités de diffusion des assemblées générales ne permettent pas à la majorité des paramédicaux d’être informés. L’électorat de Macron se retrouve en grande partie dans les assemblées générales. Et rares sont celles qui appellent à la convergence avec la lutte sur les retraites. Malgrédes votes locaux gagnés, elles n’ont pas la force de frappe du CIH national pour mobiliser, sans impulsion de celui-ci. Les CIH locaux sont, en fait, les relais du CIH national. Ils exécutent ses décisions, avec très peu de marge de manœuvre pour des actions à plus grande échelle. 

Le CIH a cantonné les syndicats à la gestion de la logistique et aux dépôts des préavis de grève, sans réel pouvoir de décision. Les CIH locaux, très disparates dans leurs liens, ou leur absence de lien, avec les syndicats, ne décident qu’en leur sein des actions à mener qui seront dans un deuxième temps validées par l’assemblée générale « souveraine » des personnels. L’état de santé des syndicats, amoindri depuis plusieurs années, et l’intersyndicale compliquée ne permettent pas un équilibre des forces. 

Et pourtant… les contestataires se regardent

Sous la pression de certains CIH locaux, la manifestation pour « sauver l’hôpital » du 17 décembre 2019 s’est terminée à République pour rejoindre celle contre la réforme des retraites, permettre à chacunE de participer à celle-ci et représenter de façon symbolique la convergence. 

D’autres formes de contestation émergent à l’instar du « lâché de blouses » des avocats. Des blouses blanches ont été jetées lors de la cérémonie des vœux des directions locales, dans plusieurs établissements hospitaliers. À l’hôpital Avicenne, la chanson revisitée de Renaud, Manu, ciblait bien Macron et sa réforme et touTEs les soignantEs l’ont entonnée.

L’immense chaîne humaine autour de l’hôpital Robert Debré doit son succès en grande partie aux collectifs interprofessionnels du 20ème et du 19ème arrondissements de Paris (RATP, SNCF, enseignantEs…) qui rassemblent diverses professions et habitantEs autour de la lutte contre la réforme des retraites. Avec comme mot d’ordre repris largement « On est là, même si Macron ne le veut pas ».

Mais, alors que le milieu professionnel se compose de 70 % de femmes, ces dernières se mobilisent très peu contre la réforme des retraites. D’une part, les assignations au travail réduisent le droit de grève et d’autre part la méconnaissance du calcul des pensions de retraite des fonctionnaires est grande. Très peu connaissent le calcul sur les six derniers mois et non les 25 ans de carrière... ou toute la carrière… 

Les perspectives

« L’hôpital public est exsangue et n’est plus capable d’assurer son rôle de service public, mettant en cause l’égalité d’accès, d’accueil et une prise en charge de qualité sur tout le territoire. Aujourd’hui, des pans entiers de l’activité hospitalière et des établissements de santé et de l’Action Sociale s’effondrent et les réponses du gouvernement ne sont absolument pas à la hauteur des enjeux », estiment l’Association des médecins urgentistes de France Amuf, Action praticiens hôpital APH, la CFE-CGC, la CFDT, la CGT, le collectif inter-blocs, le Printemps de la psychiatrie, la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité, Sud et l’Unsa qui organisaient la journée de mobilisation du 14 février avec les Collectifs inter-urgences et inter-hôpitaux. 

Les trois manifestations des 14 novembre, 17 décembre et 14 février 2019, accompagnées de nombreuses initiatives locales, ont campé le décor pour que le point culminant, la démission des fonctions administratives des chefs de service, soit la plus médiatisée et la plus efficace possible. Mais la ministre Agnès Buzyn n’ayant dispensé que des miettes et n’étant pas du tout impressionnée par leur démission, leur désarroi est grand. Ils n’ont plus d’arme fatale.

Sauf peut-être celle qu'ils n’ont pas voulu… la convergence. La grève des soins avec et dans la grève générale. Une idée inacceptable hier encore par les soignantEs, mais qui fait son chemin dans les esprits, et semble la seule voie à suivre pour briser le garrot qui étrangle le service public de santé et celles et ceux qui le font vivre.

CorrespondantEs 

Claude Serfati, économiste, chercheur auprès de l’IRES, est l’auteur, entre autres, de L’industrie française de défense, (Ed. La Documentation française, 2014) et Le Militaire: une histoire française (Ed. Amsterdam, 2017)

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