Révolution populaire et mandat impératif

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

C’est en août 1873, sur le bateau qui l’emmenait en exil en Nouvelle-Calédonie que Louise Michel aurait découvert l’anarchie, grâce à une autre communarde, Nathalie Lemel. Que cette anecdote soit vraie ou non, l’expérience de la Commune a été essentielle pour la constitution du courant anarchiste, notamment pour la question qu’elle pose de la dualité entre pouvoir populaire et pouvoir gouvernemental.

e mouvement ouvrier français qui renaît dans les années 1860, après la dure répression de juin 1848 et le coup d’État de Napoléon iii en 1851, est durablement marqué par l’influence de Proudhon, mort en 1865. Marx espère d’ail­leurs que la victoire prussienne contre la France en 1870 débouche sur « la prépondé­rance du prolétariat allemand sur le prolétariat français [qui] serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon »1. Les tensions sont déjà fortes entre les tendances marxiste et antiautoritaire de l’Association internationale des travailleurs (AIT) et elles déboucheront sur la scission au congrès de La Haye en 1872.

L’insurrection parisienne du 18 mars corres­pond aux attentes des amis de Bakou­nine, pour qui « la Commune absolument autonome » doit être « la base de toute l’orga­nisation politique d’un pays »2. D’ailleurs Bakounine lui-même participe à l’insurrection lyonnaise en septembre 1870 et doit fuir lors de son échec. La Commune est donc tout d’abord acclamée par les anarchistes, qui louent son suffrage universel, son mandat impératif, sa révocabilité des élus (Bakounine), son fédéra­lisme, sa « négation de la Nation et de l’État » (James Guillaume) ou son intention de « faire disparaître le pouvoir lui-même » (Gustave Lefrançais3). Certaines de ces affirmations seront critiquées par la suite, mais elles donnent la mesure de l’enthousiasme qu’a suscité l’événement et de la tension qui oppose alors ces socialistes antiautoritaires aux marxistes.

Convergence de vues

Alors que Marx envisageait tout d’abord que la construction de la iiie République offrirait un cadre démocratique pour la construction d’un mouvement socialiste fort, il désapprouve les premières tentatives d’insurrection qui ont lieu (Marseille en août puis en novembre 1870 et en mars 1871 ; à Paris en août et octobre 1870, en janvier 1871), et dans lesquelles les socialistes français sont souvent impliqués.

Mais les 72 jours de la Commune suscitent finalement l’enthousiasme chez les marxistes. Si la Commune sera plus tard considérée par Friedrich Engels4 comme l’incarnation de la dictature du prolétariat (point de désaccord entre marxistes et libertaires), elle a d’abord été l’occasion pour Marx et Engels de donner une « rédaction différente » à certains passages du Manifeste communiste de 18465. L’expé­rien­ce de la Commune démontre que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre possession de la machine déjà exis­tante de l’État pour la mettre au service de ses propres objectifs ». Le principal ensei­gnement tient dans cette question du processus révolutionnaire et de l’État : le premier décret de la Commune, cité en exemple par Marx, abolit l’armée permanente pour la remplacer par le peuple en armes.

Au fond « la constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’État parasite ». Paradoxalement, alors que la scission de l’Internationale a lieu en 1872, les positions des deux tendances semblent se rapprocher.

Les critiques libertaires a posteriori

Avec un peu de recul, les libertaires porteront une vision plus nuancée de la Commune, sans remettre en cause le bien-fondé de l’insur­rection ou l’honnêteté des insurgés. Pour Élisée Reclus, communard devenu anarchiste, « la Commune de Paris, insur­rectionnelle par en bas, était gouvernementale par en haut »6. La première série de critiques concerne le maintien des formes et du fonctionnement d’un gouvernement, au point que l’anarchiste autrichien Max Nettlau finit par la considérer comme un « microcosme autoritaire »7. L’échec de la Commune est utilisé pour démontrer le caractère néfaste de la confiance dans un gouvernement, même honnête et bien inten­tionné, et de la délégation de pouvoir. Surtout, comme le rappelle le principal théoricien anarchiste de l’époque, Pierre Kropotkine, « les révolutions ne se font pas à coup de décret »8 et le temps passé par les socialistes dans les discussions du Conseil de la Commune, domi­né par des jacobins, était autant de temps passé hors du peuple, force vive de la révolution.

La seconde critique importante concerne le manque de perspectives sociales de la révolution, faiblesse attribuée par Kropotkine aux « préjugés sur la propriété et l’autorité qui régnaient en ce moment au sein des organisations prolétariennes »9. Embléma­ti­que de ces préjugés, le refus du Conseil de la Com­mune de recourir au canon pour prendre l’or de la Banque de France. La nécessité pour les jacobins de maintenir les formes d’une Répu­blique respectable, pousse la Commune à recourir au crédit pour fonctionner !

Les intentions de réformes sociales ont existé « par intuition » (Jean Grave) ou « d’instinct » (Bakounine) plus que par conviction. Le contexte de la guerre contre les Versaillais et la courte durée de la révolution expliquent en grande partie la faiblesse de l’œuvre sociale de la Commune, portée par un mouvement ouvrier qui se relevait à peine de deux décennies de dictature bonapartiste.

L’action populaire s’impose

C’est sans doute dans l’évolution du processus révolutionnaire que nous trouvons les enseignements les plus utiles. Alors que le Conseil de la Commune était dominé par des idées néojacobines, dans lesquelles prolétariat et bourgeoisie faisaient ensemble une révolution politique, les questions so­ciales ont été imposées par l’action des classes populaires. Ce sont les comités de vigilance, les clubs révolutionnaires (qui investissent les églises), ou encore la Garde nationale, qui exigent des mesures sociales. Le comité de vigilance du 18e arrondissement, présidé par Louise Michel, exige de la mairie la réquisition des logements vides et des ressources abandonnées, la fermeture des lieux d’enfermement féminins (maisons closes ou établissements religieux), le recensement des indigents, etc. Si la propriété privée n’est pas directement remise en cause, elle se voit imposer des limites. Le Conseil de la Commune autorise la récupération, sous forme de coopératives ouvrières, des ateliers abandonnés par leurs patrons.

Puisqu’on ne fait pas de « révolution par décret », les décisions venues d’en haut qui ne correspondent pas aux attentes et aux besoins ne sont simplement pas appliquées : c’est le cas de l’interdiction du travail de nuit des boulangers, contestée par les bou­langers eux-mêmes. Malgré la faiblesse du mouvement socialiste, malgré le manque de programme révolutionnaire établi, les ques­tions sociales s’imposent grâce à l’auto-organisation populaire.

Le double pouvoir

En 1792 ou 1848, le peuple parisien a connu d’autres communes révolutionnaires9 dans lesquelles un pouvoir populaire avait émergé et s’était substitué plus ou moins au pouvoir légal. Le premier outil de cette auto-organisation est la garde nationale, organisée par arrondissement, par quartier et par rue, basée sur une solidarité de voisinage qui est aussi une solidarité de classe tant les travaux haussmanniens ont renforcé la ségrégation spatiale. Cette garde pratique la démocratie directe (élections des officiers, révocabilité) et près d’un quart des délégués sont membres ou dirigeants des sociétés ouvrières.

Mais au matin du 18 mars, c’est tout un quartier qui empêche l’escamotage des canons de Montmartre, et qui pousse la troupe à fraterniser. L’auto-organisation passe par la participation de toutes les populations, y compris lorsque cette parti­ci­pation n’est pas automatiquement acceptée : l’Union des femmes est créée pour la reconnaissance de celles-ci comme actrices à part entière de la Commune, y compris au combat.

C’est cette activité à la base qui a permis d’imposer la pratique du mandat impératif, mis en avant par Marx comme par Bakounine. En effet aucun texte officiel de la Commune n’imposait le mandat impératif, mais de nombreux élus insistèrent spontanément sur le caractère impératif de leur mandat et sur la souveraineté de la base.

Comme dans presque tous les épisodes révolutionnaires depuis 1789, la Commune de Paris a été marquée par la dialectique d’un double pouvoir : pouvoir populaire et pouvoir gouvernemental. L’union sacrée contre les Versaillais et la brièveté de l’expérience ont empêché que se développe un antagonisme entre ces deux pouvoirs. L’expérience eût-elle duré, la Commune eût-elle vaincu, que la question de la prééminence de l’un sur l’autre se serait nécessairement posée, se cristallisant autour de l’institution du mandat impératif. Comment devra être organisé le pouvoir populaire de demain ? La Commune de Paris jour un rôle fondateur dans cette question centrale pour les communistes libertaires.

Renaud (Alternative libertaire–Alsace)

1. Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 20 juillet 1870.

2. Michel Bakounine, Catéchisme révolutionnaire, 1865.

3. Communard, il publie dès 1871 une Étude sur le mouvement communaliste de Paris en 1871.

4. Dans l’introduction à une réédition en 1891 de la Guerre civile en France de Marx.

5. Préface à la réédition du Manifeste du Parti communiste, 24 juin 1872.

6. Le Révolté, n°17, du 17 octobre 1880

7. Dans Histoire de l’anarchie, 1971.

8. Dans Paroles d’un révolté, 1885.

9. Voir 1792 : La première Commune insurrectionnelle de Paris dans Alternative libertaire n°179, décembre 2008 (http://www.alternativelibertaire.org/)

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