Retour sur le mouvement des intermittents et des précaires

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Il est possible d’attribuer deux dates de naissance à la mobilisation en cours des intermittents du spectacle et de l’audiovisuel. L’une est récente : en mars dernier, à l’issue de la parodie de négociations de l’UNEDIC ; l’autre a plus de dix ans. 

La lutte de 2003
C’est, en effet, en 2003, lors de la lutte contre un précédent accord conclu entre le patronat, la CFDT et la CFTC que s’établissent une part des données actives en 2014. L’accord signé cette année là, le 26 juin, au nom des économies à faire pour sauver un système prétendument « déficitaire », est catastrophique pour les techniciens et artistes du spectacle et de l’audiovisuel. Jusque là, en raison du caractère discontinu de l’emploi dans leurs métiers, celles et ceux qui justifient de 507h de travail sous contrats en 12 mois bénéficient d’un régime spécifique d’assurance chômage qui leur assure des indemnités pour les périodes pendant lesquels ils sont « hors emploi ». Désormais, il faudra accomplir ses 507 heures en 10 ½ mois pour les artistes et en 10 mois pour les techniciens, ce qui vaudra pour capitalisation de 243 jours d’allocations dues et perçues en raison inverse du nombre d’heures effectuées chaque mois. Dans le système précédent, chacun repartait à zéro tous les ans ; dans sa nouvelle forme, chacun est ré-évalué à épuisement des droits.
Pour empêcher l’application de cet accord socialement dramatique, qui s’attaque aux intermittents et non aux gros employeurs abusifs telles que les sociétés audiovisuelles, et qui rompt avec le principe même de la mutualisation et de la solidarité interprofessionnelle, les principaux concernés se mobilisent alors fortement. Manifestations, occupations, AG : le mouvement s’amplifie jusqu’à la grève reconductible qui conduira, par exemple, la direction du festival d’Avignon, le 10 juillet 2003, à annuler le festival. D’autres, nombreux, suivront. L’arme de la grève révèle, à cette occasion, combien la culture, toujours présentée comme un secteur de dépenses à perte, est aussi, et de façon notable, créatrice d’emplois et productrice de richesses (les retombées économiques pour la ville d’Avignon sont, ainsi, estimées à 23 millions d’euros). La tension, cependant, est vive entre grévistes et non-grévistes. Le recours à la grève est, en effet, complexe : ne pas jouer, c’est se priver de quelques cachets parfois décisifs pour accéder au régime d’assurance chômage ; c’est renoncer à présenter son travail qui ne bénéficie souvent que de quelques dates de présentation à l’issue de semaines voire d’années de préparation (production et répétition) et d’investissement (temps, affects, argent) ; c’est se priver de possibles achats et tournées ; c’est prendre le risque d’être inscrit sur quelques listes noires et ne plus retrouver de travail dans un milieu de très fortes dépendances. Il existe, en outre, une tenace « idéologie de l’art » qui conduit à ne pas se considérer comme un travailleur comme les autres et à concevoir le jeu et l’œuvre comme nécessairement politiques et subversifs.
Le bilan de la lutte de 2003 est contradictoire. C’est sans nul doute une défaite. L’accord est appliqué. Ses conséquences sociales sont catastrophiques. La précarité augmente très massivement : une forte multiplication des pertes de droits sur quelques mois, des entrées et sorties beaucoup plus fréquentes du régime, des situations intenables et discriminatrices pour les personnes en congés maternités mais aussi en longues maladies. Le PS, comme il se doit, s’engage à revenir sur cet accord…
Mais si la lutte est perdante, elle a simultanément apporté la preuve de la puissance des intermittents — un milieu difficilement mobilisable car très individualisé et atomisé. La longue décennie qui s’écoule entre 2003 et aujourd’hui sans nouvelle attaque brutale contre les intermittents s’explique en partie par la conscience, née lors de la grève, du rapport de force que ceux-ci sont en mesure d’instaurer. Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture sous Sarkozy, se félicitait de n’avoir pas à s’occuper du dossier dont les négociations étaient reportées à 2013…
La mobilisation de 2003 est intéressante à d’autres titres. Elle voit notamment se créer la « Coordination des Intermittents et des Précaires d’Ile de France » (CIP-IDF). Son nom dit sa singularité : elle n’est pas la « Coordination des intermittents du spectacle », mais celle qui entend unir la lutte des intermittents et celle d’autres salariés précaires. Elle est en partie créée par des militants en provenance ou influencés par les thèses développées au sein du collectif CARGO (Collectif d'Agitation pour un Revenu Garanti Optimal) qui avait très vite rejoint AC ! (Agir contre le Chômage !) en 1994, et qui s’était dissous en 1999. Ce collectif s’attaquait à la logique du « plein emploi » et luttait pour l’instauration d’ « un revenu garanti ». L’enjeu du mouvement des intermittents, pour ces militants, est alors double : ils « font […] des intermittents les victimes exemplaires de la nouvelle organisation du travail et de l’emploi et l’avant-garde d’une lutte pour de "nouveaux droits sociaux collectifs" inspirés de leur régime spécifique d’indemnisation1 ». Les relations sont, en 2003, très difficiles avec la CGT, accusée d’être corporatiste, concentrée sur les seuls enjeux culturels.
La radicalité de la CIP-IDF, l’horizontalité revendiquée de son fonctionnement, son anti-syndicalisme rencontrent de véritables échos, à l’époque. Plus encore, sa capacité à faire converger et travailler ensemble des militants inspirés par les thèses de Toni Négri et Yann Moulier-Boutang sur le « précariat »2 et des intermittents du spectacle nouvellement mobilisés, son travail d’expertise et ses commissions, ses permanences pour « partager les expériences et les infos face aux institutions sociales » lui permettent de s’inscrire, de façon pérenne, dans le champ militant, d’y être reconnue et d’y poursuivre, avec un succès grandissant, une bataille culturelle, idéologique et programmatique3.
En décembre 2003, un « Comité de suivi de la réforme de l’assurance chômage des intermittents » se met en place, composé de parlementaires, de syndicats, de coordinations et de l’essentiel des organisations professionnelles. Ce comité a élaboré des contre-propositions qui font consensus et qui promeuvent « un principe mutualiste, redistributif et non strictement assuranciel ». Pas une de ses propositions ne sera seulement discutée par les « partenaires sociaux », réunis en mars 2014 pour conclure l’accord UNEDIC.

L’accord de 2014
Lorsque le 22 mars 2014, cet accord Unedic est signé par le MEDEF, la CFDT, la CFTC auxquels se rallie, cette fois-ci FO, la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, se réjouit, par un communiqué, de voir ainsi sauvé le régime spécifique d’assurance chômage. C’est que, depuis plusieurs semaines, comme de coutume, le MEDEF encouragé par les rapports mensongers de la Cour des comptes agite le chiffon rouge de la nécessaire et possible suppression du régime spécifique des intermittents. L’opération grossière et frontale permet au gouvernement et aux organisations syndicales signataires, au lendemain des « négociations », de s’extasier : le patronat a reculé.
En vérité, la réalité s’avère moins ostensiblement victorieuse… Au final, le régime est certes maintenu mais l’accord entérine la totalité de celui de 2003 et y ajoute de nouvelles dispositions désastreuses. C’est bel et bien le Medef qui tient le stylo. Ce sera d’ailleurs un motif récurrent des AG : dénoncer le paritarisme et rappeler que de 1945 à 1967, les caisses de sécurité sociale étaient gérées par des administrateurs salariés sans le patronat.
La propagande alarmiste et culpabilisatrice du Medef ne réussit cependant pas à désarmer les intermittents. Plus de dix années d’expertises leur permettent de déconstruire les arguments et de révéler le projet politique que l’invocation du « déficit » tente de camoufler : en finir avec la solidarité interprofessionnelle et le système mutualisé. Le chercheur Mathieu Grégoire qui accompagne la mobilisation explique ainsi que : « la sécurisation de la flexibilité 
passe par une socialisation 
du salaire, c’est-à-dire par 
un revenu financé par 
les employeurs mais déconnecté 
de la subordination à un employeur ! 
Et ça, ce n’est pas prévu par 
la flexisécurité à la mode néolibérale4 ». L’enjeu est pour le Medef prioritairement idéologique. Les aspects comptables de la réforme s’avèrent, en effet, sinon négligeables du moins secondaires : le « coût » des 110 000 intermittents indemnisés représentent 320 millions d’euros sur 37 milliards de dépenses et l’accord est supposé produire 150 millions d’économie — a fortiori lorsque l’on sait qu’un rapport évalue le coût du modèle alternatif proposé par le Comité de suivi équivalent à celui de l’accord Unedic.
La réaction à la signature de l’accord du 22 mars ne se fait pas attendre. La mobilisation (inégale) est d’ailleurs, déjà en cours, à l’initiative de la CGT et de la CIP-IDF, depuis plusieurs mois. La CIP-IDF a diffusé, via internet, quelques rigoureuses « Ripostes »5 aux discours mensongers sur le régime d’indemnisation. Ces films très diffusés ont indéniablement préparé la perspective de la mobilisation à venir et armé politiquement le secteur culturel. La lutte des intermittents croise, par ailleurs, dans un premier temps, non sans contradictions ni difficultés, une autre bataille : celle contre les politiques d’austérité dans le secteur culturel notamment la diminution par la gauche, deux années consécutives, du budget du ministère.
La signature de l’accord modifie l’exigence du mouvement qui milite dès lors pour son non-agrément par le gouvernement, comme l’avait fait, par exemple, en 2000, Martine Aubry alors ministre du travail. Hollande et Valls se retrouvent en première ligne. Ils ne peuvent plus se retrancher derrière le dialogue social sauf à assumer publiquement leur soumission au MEDEF et la continuité de leur politique avec celle de la droite. Ce qu’ils vont faire — malgré des alertes issues du PS. Le pouvoir se coupe alors durablement d’un électorat qui lui était, plus ou moins spontanément, acquis. La détestation du gouvernement, la colère contre le PS, la décision de leur faire payer leur reniement dominent depuis très largement. Les choses sont apparues à nu, sans écrans ni fumée, comme si la communication et l’enfumage comptable ne fonctionnaient désormais plus : le projet du MEDEF est un projet de société et le gouvernement en est le relais politique assumé. Le mouvement s’organise en conséquence. Les 26 et 27 avril, des délégués de vingt régions se réunissent et constituent la « Coordination des précaires, chômeurs, intermittents et intérimaires ».

Intermittents et précaires
Mais la mobilisation, si elle est présentée comme celle des intermittents du spectacle (ce qu’elle est massivement, à l’origine) n’est pas réductible à cette seule dimension. C’est la totalité de l’accord Unedic qui est contestée : les attaques contre les intérimaires, l’instauration des droits rechargeables, etc6. La CIP (structurée le plus souvent au niveau départemental) n’a de cesse, d’ailleurs, de répéter que la mobilisation pour le régime spécifique d’assurance chômage des intermittents n’est pas une lutte culturelle mais une lutte pour des « droits sociaux ». Le mot d’ordre, efficace, est répété de textes en textes : « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous ». Progressivement, le discours de la CIP (dont une partie est désormais fortement inspirée par les thèses de Bernard Friot sur la continuation du salaire hors de l'emploi, financé par la cotisation sociale) l’emporte et se voit repris dans les AG.
Au-delà de son fondement « universaliste » (d’une lutte particulière faire advenir l’intérêt général), de sa force agitatrice (il est très massivement repris) et propagandiste (sur la nécessité d’une riposte globale face à une attaque globale), cet aspect va se révéler décisif dans la poursuite de la lutte. Peut-être incantatoire au commencement, le mot d’ordre prend force matérielle. Car si les médias et le gouvernement n’ont de cesse de séparer les intermittents du reste de l’accord, c’est précisément au nom d’une solidarité de conditions et d’intérêts que le mouvement se poursuit, se radicalise même après l’agrément et exige l’abrogation de la totalité de l’accord.
Le gouvernement tente alors la division. Depuis début juin, le mouvement s’est amplifié. Aux militants de 2003 s’agrègent de nouveaux, plus jeunes, souvent partie prenante de la lutte contre le Contrat Première Embauche (CPE) de 2006. Le 2 juin, à l’occasion de la cérémonie des « Molières », le comédien Nicolas Bouchaud remet le prix « de la meilleure trahison pour son rôle d’employé du MEDEF » au nouveau ministre du travail, François Rebsamen. La quasi-totalité des spectacles qui devaient être présentés au Festival le « Printemps des comédiens » à Montpellier est annulée, la grève est reconduite de jour en jour ; elle est votée dans des théâtres, d’autres festivals, des écoles d’art ; les AG se densifient ; la Coordination nationale appelle à la radicalisation ; des comités d’accueils militants se forment à l’occasion des déplacements des membres du gouvernement, déclarés par ailleurs interdits de festivals ; quotidiennement et sur tout le territoire, à l’initiative de coordinations aux dimensions fluctuantes, ont lieu des actions, symboliques ou frontales (blocages, occupations), sauvages, spectaculaires ; les publics (mais guère au-delà) affirment leur solidarité... L’activisme a réussi à harceler le pouvoir et créer la panique chez un certain nombre d’élus, à l’approche des festivals d’été. Enfin, la grève des cheminots s’avère l’occasion, dans de nombreuses villes, de prises de paroles dans les AG respectives et d’actions communes. La nécessité de la convergence est bien souvent une évidence et ce sont essentiellement ses modalités qui sont discutées en AG.
Il faut donc pour le pouvoir se hâter d’éteindre l’incendie. Sa tactique suit trois voies. Il distingue, tout d’abord, les intermittents des précaires (sur lequel le gouvernement ne dira pas un mot), il bricole, ensuite, sur un des points contestés une solution provisoire (en l’occurrence scandaleuse : l’Etat s’engage à prendre à sa charge le différé d’indemnisation décidée par l’accord, retirant provisoirement les intermittents du spectacle et de l’audiovisuel de la solidarité interprofessionnelle) et, il annonce, enfin, l’ouverture d’une vaste concertation de mise en place du régime qui devra rendre ses résultats en … décembre 2014.
Le résultat est ambivalent. Il ne semble pas que quiconque soit dupe de cette manœuvre et la mobilisation reste dans le milieu du spectacle vivant très populaire (un indice : la quasi totalité des spectacles joués affichent, d’une façon ou d’une autre, représentation après représentation, leur solidarité avec le mouvement). Pour autant, beaucoup d’intermittents jugent nécessaire de préférer la « pression » à l’épreuve de force plus radicale dans l’attente des résultats de la concertation. C’est le débat sur les types d’action qui animent les AG, à la veille de la séquence estivale et tout particulièrement de l’ouverture du festival d’Avignon. Ce dernier occupe une place symbolique et le souvenir de son annulation de 2003 est encore vif. Il n’y aura pas, au final, de grève reconduite, mais trois journées d’action et de grèves nationales (pour les deux premières, fortement suivies).
Les mois de lutte écoulés du printemps dernier ont révélé la force et la cohérence de ce mouvement, son souci de l’unité qui a réussi pour l’heure à surmonter les tensions, son expertise sur le dossier, sa détermination, sans aucune complaisance pour la gauche au pouvoir, clairement et radicalement dans son opposition. Si le poids de la CGT et la CIP (et de leurs rapports jusqu’ici apaisés) est important, le mouvement s’est organisé de façon décentralisée, autonomisée (avec une coordination nationale), avec de fortes rotations militantes. Il s’y débat des modalités d’action, mais aussi des questions cruciales que sont le travail, l’emploi, le salaire, le revenu à la lumière de la généralisation des contrats discontinus. Il y est question de projets de société. Le mouvement est politiquement composite. On y retrouve investis des militants libertaires, des militants anticapitalistes7 et de gauche, mais il est autrement plus large et rallie des individus intermittents et précaires — culpabilisés, traqués, empêchés de travailler — révoltés contre la logique destructrice du Medef et du PS.
A cette heure, les inconnues sont bien sûr nombreuses : celle de la pérennité de l’alliance « précaires / intermittents », celles de la vitalité du mouvement tandis que se mène la concertation autour de l’intermittence qui doit aboutir en décembre — les intermittents sont, pour l’instant, la composante majeure dans la création du rapports de force —, celle de l’intervention d’autres secteurs de l’intermittence que celui du spectacle vivant, celle d’une présence accrue des précaires, celle de l’amplification du mouvement sous peine de l’épuisement activiste. Et celle, déterminante, de la combattivité manifeste d’autres secteurs à la rentrée, de la capacité à faire converger ces luttes dans un mouvement d’ensemble contre la politique antisociale du gouvernement.
Cette lutte s’est très vite affirmée comme une lutte à sa façon politique : c’est contre le pouvoir Medef/PS, sur la contestation de son projet de société qu’elle s’est organisée, qu’elle a conçu ses revendications, ses perspectives et qu’elle dure. Cette lutte transforme ses  faiblesses structurelles (les difficultés à l’organisation des précaires et des intermittents, son statut minoritaire) en leviers d’action (horizontales, incessantes, autonomes) et d’interpellation (« Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous »). Elle ne cesse de s’inventer, de se réfléchir, riche des acquis de 2003, d’une décennie de travail souterrain, « spontanément » radicale et unitaire.
Un texte paru à la veille de l’ouverture du festival d’Avignon, signé par une part importante des artistes et techniciens présents dans le festival « In », affirmait : « Nous faisons l’hypothèse que ce mouvement est un commencement ». Il est nécessaire et possible que cette hypothèse vise juste.

Olivier Neveux

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