Quatre mois de lutte des mineurs isolés étrangers : première victoire

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Chaque année, des centaines de milliers de migrants fuient au péril de leur vie leurs pays ravagés par la guerre et la misère, pour tenter d’avoir une vie meilleure dans les pays occidentaux. Parmi ces migrants, il y a des adolescents seuls. A Paris, ces jeunes sont en lutte depuis maintenant quatre mois. Récit.

La loi française prévoit la prise en charge de ces jeunes (désignés sous l’appellation « mineurs isolés étrangers », ou MIE) pour tous leurs besoins (hébergement, santé, éducation, transport, nourriture, etc.) par l’Aide sociale à l’enfance, dépendant des conseils départementaux. Cependant, des milliers de MIE, pour beaucoup originaires d’Afrique de l’ouest ou d’Afghanistan, ne sont pas pris en charge et se trouvent condamnés à errer sans aucune ressource.

A Paris, depuis décembre 2014, certains d’entre eux, épaulés par le collectif du 127 boulevard de la Villette (adresse de la Permanence d’accueil et  d’orientation des mineurs isolés étrangers, PAOMIE) regroupant des associations (DAL, 115 du Particulier, Bread and Roses), un syndicat (Solidaires), des organisations politiques (AL, Ensemble, PG, NPA) et des individus, ont décidé de prendre le chemin de la lutte. Ils revendiquent leur prise en charge immédiate par l’ASE (Aide sociale à l’enfance, qui dépend des départements donc, dans la capitale, de la Mairie de Paris) et qu’aucun mineur ne se retrouve à la rue. Le 24 avril, après quatre mois de lutte, ils viennent d’obtenir un hébergement pour tous… Et qui sait, demain, une scolarisation adaptée ?

 

Un dur voyage... et une machine à exclure

D’où viennent ces jeunes ? Ibrahim vient de Côte d’Ivoire, Mohamed du Mali et Massoud d’Afghanistan. Ils ont 16, 15 et 17 ans. Mohamed s’est embarqué en Libye sur une coque de noix pour gagner l’Italie, Ibrahim a sauté par-dessus un grillage pour passer à Ceuta, enclave espagnole en territoire marocain, tous deux après avoir traversé le désert du Sahara en voiture. Massoud, quant à lui, s’est attaché sous des camions, caché dans des trains et a beaucoup marché, traversant l’Iran, la Turquie, la Bulgarie, l’Autriche et l’Italie avant d’arriver en France. De l’Afrique de l’ouest, le trajet prend un à deux mois, et d’Afghanistan six à neuf mois, en moyenne. Pourquoi être partis? Comme d’autres migrants, pour fuir la misère et la guerre : Ibrahim et Mohamed n’avaient aucune perspective d’avenir, et Massoud vivait à Nangrahar, province afghane frontalière du Pakistan, théâtre d’affrontements violents permanents entre talibans, seigneurs de guerre et troupes occidentales.

 « Pourquoi la France ? » demandait une étudiante lors d’une réunion de soutien. Ont-ils trop cru à un mirage ? Un autre jeune, Rachid, a répondu : « Nous n’avons pas été colonisés par l’Italie ou l’Espagne. Nous parlons français donc ici c’est plus facile, parce qu’on a été colonisés, la France doit respecter nos droits ». Ibrahim voudrait étudier l’hôtellerie-restauration et Massoud être ingénieur. Mohamed, plus jeune, n’a pas forcément une idée précise, mais il veut étudier, c’est pour cela qu’il a risqué sa vie. Pourquoi ne pas être partis plus tard, une fois adultes ? Les problèmes familiaux (décès des parents, remariages, conflits familiaux) y ont été pour beaucoup. Ken est congolais, son père s’est remarié et sa belle-mère l’a tout simplement mis dehors à 16 ans. Ces jeunes sans ressources et sans liens familiaux en France vont devoir faire face à tout le poids d’un système dont le seul but est de nier leur droit à une existence digne.

Lorsque les MIE arrivent en France, ils doivent être dirigés vers les services de l’ASE, qui s’occupent de la prise en charge. Cependant, l’ASE est devenue une véritable machine à exclure les jeunes en les considérant comme majeurs, ne relevant dès lors plus de ses compétences, dans un contexte à la fois de politiques austéritaires, où le social n’est qu’une variable d’ajustement, et d’une politique de contrôle des flux migratoires justifiée par la vieille rengaine du « socialiste » Rocard : « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

A Paris, la première évaluation est faite par la PAOMIE, que l’ASE sous-traite au prestataire France Terre d’Asile (FTDA), lequel n’a d’association que le statut juridique, son objectif réel n’étant pas d’aider les MIE mais de faire reconnaître le plus de jeunes comme majeurs, conformément à la commande... Les délais d’attente pour un entretien y sont longs, pouvant durer plusieurs mois.

Normalement, il faut appliquer au jeune une présomption de minorité qui permet une mise à l’abri d’urgence en attendant l’entretien. Sauf que cette année, le nombre de mises à l’abri d’urgence a été bien inférieur au nombre de MIE présents, toute une partie se retrouvant à la rue et sans ressources en attendant l’entretien. De plus, une très grande majorité des jeunes, après avoir attendu, se retrouve le plus souvent reconnue comme majeure.

A l’aide d’associations, les jeunes font alors des recours contre la PAOMIE au tribunal. Cependant, les juges peuvent être également complices de la machine à exclure. Les deux principales méthodes de vérification de la minorité auxquelles ils ont recours sont : les tests osseux, élaborés normalement pour détecter et traiter les retards de croissance et utilisés ici à contre-emploi, et dont le caractère arbitraire a été dénoncé en 2005 par le défenseur des Droits ; les expertises documentaires, demandant aux MIE de s’échiner pour récupérer des pièces d’identité, actes de naissance, certificats de scolarité d’eux-mêmes et de leurs parents, pour qu’on leur rétorque à chaque fois que ceux-ci sont peut-être des faux ! Le résultat de la machine à exclure est que des centaines de MIE à Paris (et des milliers dans toute la France) se retrouvent à la rue, soit en attendant leur entretien PAOMIE soit en attente de recours ou jugés majeurs, et dans le dénuement le plus complet. 

Dominique Versini (ex-RPR, ex-UMP, ex-MODEM, maintenant au PRG...), adjointe à la Solidarité de la maire PS de Paris Anne Hidalgo, promet une « refonte » de ce système. Mais on voit mal comment cela pourrait l’améliorer, le but étant toujours le même... Lors des rendez-vous obtenus par le « collectif du 127 » avec des représentants de la Mairie (dont ceux de Ian Brossat, adjoint PCF au logement), leur communication, bien huilée, est toujours la même : « La Mairie de Paris s’occupe parfaitement bien des mineurs, quant aux majeurs ils relèvent de la compétence de l’Etat ».

Prenons pourtant un cas très parlant de « dysfonctionnement », un « cas isolé » selon la Mairie : celui d’Ahmed. Forcé par sa famille à travailler dans le bâtiment, il refuse et reçoit un coup dans l’œil. Après son arrivée en France, il fréquente la PAOMIE durant deux mois, avec un bandage de fortune recouvrant une plaie purulente ; les rapports de la PAOMIE ne portent pourtant aucune mention de son état de santé, considéré donc comme « satisfaisant » ; croisé par une militante du collectif, celle-ci l’emmène à l’hôpital où il subit une ablation de l’œil gauche... 

 

La constitution et l’activité du collectif

C’est en remarquant des attroupements de jeunes jour et nuit, dans le froid glacial, devant la PAOMIE (au 127 boulevard de la Villette, Paris 10e) que des militants ont décidé de constituer le collectif en décembre, avec pour but de parer aux besoins les plus pressants des jeunes mais également de dénoncer l’hypocrisie de la Mairie de Paris et de l’Etat et d’exiger que ceux-ci prennent leurs responsabilités.

D’un côté, il a fallu mettre en place une série de solutions temporaires nécessaires à la survie quotidienne des MIE, et qui ont rendu tout simplement possible la lutte. Dès le début, les associations (comme le « 115 du particulier »), soutenues financièrement par le collectif, ont mis en place devant la PAOMIE une distribution de repas le midi puis celle d’un goûter, tous les jours dès fin décembre. Suite à une première occupation d’un gymnase quai de Jemmapes et aux premiers rassemblements organisés tous les dimanches devant la PAOMIE après la réunion du collectif, la Ville de Paris a débloqué des places en gymnase pour les MIE, mais certains des jeunes dirigés vers ces gymnases trouvaient porte close et on leur opposait leur sur-occupation.

Les militants ont donc accompagné des jeunes le soir pour être sûrs qu’ils aient effectivement une place. Rapidement, le collectif s’est rendu compte que le nombre de places était dérisoire comparé au nombre de MIE, et qu’ils étaient souvent mélangés à des adultes SDF (plus tard, un gymnase de faible capacité sera ouvert pour les seuls MIE). Mais une grande partie des jeunes restait condamnée à la rue et la débrouille individuelle. Certains jeunes s’arrangeaient pour dormir dans des cuisines de foyer à même le sol, d’autres rejoignaient les campements de migrants SDF.

De toute façon, suite à la fin de la trêve hivernale, les quelques mesures de mise à l’abri temporaire ont pris fin. Sur la scolarisation, des associations effectuaient déjà un travail remarquable d’accompagnement et de suivi des jeunes, notamment l’aide à l’inscription aux tests CASNAV (« centre académique pour la scolarisation des enfants allophones nouvellement arrivés ») d’évaluation du niveau scolaire. Le collectif s’est associé à ces démarches. Cependant, nous nous sommes rapidement rendu compte que le rectorat pratiquait la rétention des résultats de tests CASNAV, prétextant auprès des jeunes de manière mensongère que le certificat de prise en charge était nécessaire pour récupérer ses résultats de tests... C’était s’opposer à leur scolarisation, et à toute « insertion » dans la société française.

D’un autre côté, il n’était question pour personne de simplement se substituer à l’Etat et socialiser la misère. En quatre mois, les jeunes et le collectif ont mené de nombreuses actions revendicatives. On peut citer pêle-mêle l’occupation de la PAOMIE le 25 février, le campement de 12 jours sous le métro aérien face à la PAOMIE, transféré depuis le 31 mars place de la République, aux côtés des mal-logés et sans logements du DAL, les participations à de nombreuses manifestations et à de nombreux rassemblements dont la manifestation internationale antiraciste du 21 mars et celle du DAL pour un toit pour tous le 28 mars, etc. 

 

Et pourtant ils existent !

L’installation du campement initié par le DAL, au cœur de Paris, sur cette place de la République tout juste rénovée, a fait franchir un nouveau pas à la lutte des MIE. Car elle les rend désormais visibles aux yeux de tous, alors que toute la stratégie des autorités consiste à nier leur existence, à nier qu’ils sont des mineurs, à nier que des centaines d’adolescents sont livrés à la rue et à toutes ses prédations par leur incurie.

Or ces jeunes non seulement existent, mais sont capables de lutter et de s’organiser. Dans les réunions hebdomadaires du collectif auxquelles participent jeunes et militants, l’enjeu est double : constituer une équipe de travail à même d’aider les jeunes à naviguer dans les méandres des règlements, directives et autres pièges administratifs ; mais aussi, faire qu’émergent des habitudes de discussion collective chez les jeunes. Car il a toujours été clair dans la tête des militants du collectif que la seule manière que cette lutte soit victorieuse, c’est que les premiers concernés soient les premiers impliqués. C’est là peut-être l’apport particulier des militants révolutionnaires : l’auto-organisation des opprimés comme condition sine qua non de la lutte. Sa mise en place n’a pas été automatique et instantanée, mais l’auto-organisation a suivi son petit chemin. 

 

L’échec des tentatives d’invisibilisation des MIE

Le vendredi 10 avril, suite à des rendez-vous avec le directeur du CASNAV et avec le conseiller technique à l’hébergement d’urgence et le directeur de cabinet de la ministre du Logement (lors d’une négociation globale ne portant pas uniquement sur les MIE, mais sur tous les sans-abris et mal logés occupant la place de la République), des accords de principe pour l’hébergement des MIE et des mal-logés et la scolarisation des MIE avaient été donnés... accords de principe sur lesquels le ministère et le rectorat sont revenus... avant de céder à nouveau, le 24 avril sur l’hébergement pour tous dans des conditions acceptables, tandis que des engagements étaient pris à nouveau sur la scolarisation.

Les gains obtenus dans la lutte face au rectorat ou au ministère du logement sont des désaveux de la politique du principal acteur concerné, la Mairie de Paris, dont la stratégie a toujours été l’invisibilisation des MIE. Echec cuisant donc pour la Mairie, et brèche dans le système, qui permet non seulement de demander plus mais aussi d’avancer sur les nouveaux arrivants. Cette victoire, quoique modeste, n’est pas à prendre à la légère. Entre ses deux rencontres avec le ministère du logement, le 13 avril au conseil de Paris, la mairie avait annoncé, avec une réforme de l’ASE, un dispositif d’hébergement ouvert uniquement aux MIE déjà scolarisés (une toute petite fraction d’entre eux, d’autant que beaucoup sont empêchés de scolarisation) pour tenter de diviser les MIE entre scolarisés et non-scolarisés. Les MIE ont tenu bon, pendant quatre mois. La mairie, petit soldat des politiques nationales de contrôle des flux migratoires de Valls, doit se sentir un peu penaude...

 

Quelles perspectives ? 

Il faut d’abord continuer d’être une épine dans le pied de la Mairie de Paris. Face à une majorité municipale PS-PCF-EELV qui se targue dans les journaux de « faire du social », il est nécessaire de faire du bruit, encore plus de bruit. La lutte a commencé de manière très isolée, mais les nombreuses initiatives, points fixes et actions, ont permis de tisser des liens avec des syndicats du secteur de l’éducation, de la santé et du social qui travaillaient déjà sur la problématique (une saisine du défenseur des Droits avait déjà été effectuée en 2012 par la CGT-PJJ, la Cimade, RESF, etc.). Ces liens sont importants car c’est ce que craignent avant tout les institutions, de ne pas avoir devant eux un simple collectif local mais des organisations de salariés et des associations dénonçant sans relâche leur double discours, avec des relais dans les médias.

Du point de vue du collectif lui-même, il faut continuer d’essayer d’arracher des victoires immédiates même très partielles, sans perdre de vue l’objectif de la prise en charge immédiate de tous les MIE. Cette lutte dure et déterminée, des plus opprimés parmi les plus opprimés, ne peut être qu’une source d’inspiration pour nous dans ce contexte d’austérité et de racisme galopant.

Par Stan Miller

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