Un vent de panique

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

S’il y a des moments où l’Histoire semble s’accélérer, nous sommes peut-être dans un de ceux-là. Crise économique, catastrophe écologique, démocratie et revendications sociales ont été liées par un gouvernement qui agit manifestement comme révélateur des processus en cours.

Le coronavirus est dans toutes les conversations. Peu de gens peuvent réfréner leurs craintes face à un virus qui, s’il a une mortalité relativement limitée (3,8 % au départ, contre 9,6 % pour le SRAS en 20031), est capable de muter et se répand dans le monde entier. L’épidémie met en lumière les carences du système de santé et le bien fondé des mobilisations des personnels hospitaliers. Hélène Balagué, urgentiste à Valence, anticipe : « On a déjà des délais d’attente monstrueux. En rajoutant le coronavirus, ça va être la catastrophe2 ».

Ce qui semble la dimension irrationnelle de cette crise est peut-être en réalité le plus pertinent : la panique liée à l’avenir de notre société. Comme le dérèglement climatique, le Coronavirus est le révélateur d’une société malade d’une gestion à court terme, en fonction du profit. En France, le même gouvernement qui comprime les moyens des hôpitaux publics en appelle à la mobilisation générale.

C’est la marque d’un monde où la démocratie s’éclipse au profit du mensonge et de la manipulation. Sans verser dans le complotisme, on ne peut que constater les problèmes de transparence concernant le virus, en Chine où le médecin qui l’a mis en évidence a été convoqué par la police (il est mort depuis) et en Iran (où les chiffres de décès sont suspectés). En France, le gouvernement a, sans aucune honte, utilisé le conseil des ministres dédié au Coronavirus pour annoncer l’utilisation de l’article 49-3 pour faire adopter la réforme des retraites, formulant aussi la menace à peine voilée d’interdire les manifestations pour faire face au virus. Cela rappelle Jo Moore, ce conseiller d’un ministre de Tony Blair (alors au pouvoir en Angleterre) qui, le 11 septembre 2001, avait envoyé un courrier électronique suggérant d’exploiter les circonstances : « C’est un très bon jour pour ressortir ce que l'on veut faire passer en douce ».

Alors que dans une société qui ne marcherait pas sur la tête, un tel danger devrait appeler – comme la crise climatique – à la recherche d’un certain consensus pour y faire face, le pouvoir fait le choix contraire, celui de la brutalité politique et policière.

Et du refus de la démocratie avec des arguments qui font froid dans le dos : samedi 1er mars sur France Info, Valérie Gomez-Bassac, porte-parole du groupe LREM à l'Assemblée, argumentait sur le fait que « de toute façon il n’y avait pas de débat démocratique à l’Assemblée ». Autrement dit, les façades démocratiques, même très insuffisantes, n’ont plus lieu d’être3. Le pouvoir a-t-il d’autres choix que cette fuite en avant ? Il semble que non, au vu de la situation économique. Les compteurs étaient déjà au rouge , mais le Coronavirus semble accélérer la crise, notamment en provoquant une chute spectaculaire de la production chinoise.

La boucle est bouclée : les phénomènes sanitaires, écologiques, économiques et sociaux échappent au contrôle démocratique des populations car le fonctionnement du capitalisme le rend incapable de gérer ces situations de façon rationnelle. La gravité des phénomènes que nous constatons les transforment en problèmes politiques cruciaux, auxquels il y a urgence à trouver une réponse. Car ils provoquent la mort, la destruction, la misère. Qui sait maintenant à quoi ressemblera le monde dans dix ans, entre les effets du changement climatique, la dégénérescence autoritaire des démocraties bourgeoises, la menace de l’extrême droite, les effets sociaux des réformes ultralibérales ?

L’avantage du pouvoir de Macron est qu’il fonctionne sans filtre et permet à des millions de personnes de voir l’absurdité, l’indécence du système capitaliste. L’écrivaine et réalisatrice Virginie Despentes a publié une tribune à propos du César à Polanski ne disant pas autre chose : « Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les césars, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes. »

Le 49-3 est à la fois un danger de défaite pour le mouvement ouvrier et la possibilité d’une crise politique globale mêlant le meilleur des grèves de masse et des révoltes comme celle des Gilets jaunes. En tous cas, c’est ce à quoi nous devons travailler.

Antoine Larrache

Claude Serfati, économiste, chercheur auprès de l’IRES, est l’auteur, entre autres, de L’industrie française de défense, (Ed. La Documentation française, 2014) et Le Militaire: une histoire française (Ed. Amsterdam, 2017)

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.