Nicolas Sarkozy, un suprématiste blanc, chrétien, radicalement opposé à la laïcité

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Un ex-président et de nouveau candidat qui, tout en s’en prenant aux musulmans, se fait le chantre de la « foi chrétienne »… Un premier ministre qui, au nom d’une lutte contre l’intégrisme religieux, lui emboîte le pas dans la remise en cause du fondement même de la laïcité (séparation des Eglises et de l’Etat)… Opposons-leur la solidarité des opprimé-e-s et le refus de toutes les ghettoïsations.1

Les arrêtés « anti-burkini » adoptés cet été par 31 communes côtières de France ont été soigneusement rédigés de façon à permettre l’interdiction sur les plages concernées du port du voile, quel qu’il soit – cette « dérive » était en fait inscrite dans leur logique même2. Ainsi, sur la base de l’arrêté de Cannes, trois policiers municipaux ont pu verbaliser, sur la plage de La Bocca, une femme vêtue d’un legging, d’une tunique et d’un simple foulard : il s’agissait, selon le maire, de bannir les « tenues ostentatoires ». Avec ou sans verbalisation, il en fut de même dans d’autres municipalités qui semblent s’être passé le mot, jusqu’à la fameuse vidéo de Nice où les « forces de l’ordre » obligent une musulmane à se dévêtir partiellement.

Ce sont de tels arrêtés que Nicolas Sarkozy a soutenus (ainsi d’ailleurs que le Premier ministre Manuel Valls) et dont il prône la généralisation à tout le pays, pour en faire une véritable politique nationale.

La décision du Conseil d’Etat concernant lesdits arrêtés « anti-burkini » (une appellation par trop restrictive) est clarifiante à plus d’un titre3. Elle met tout d’abord un important point sur les « i » : les arrêtés en question sont contraires aux lois qui régissent la laïcité en France, la laïcité « à la française ».4

La réponse de Sarkozy a été tout aussi éclairante : si les lois en vigueur n’autorisent pas de telles mesures, il faut les changer ! Quitte pour cela à modifier la Constitution : « si le Conseil constitutionnel s’y oppose, on peut réformer la Constitution, ou même interroger directement les Français. On a révisé de très nombreuses fois la Constitution depuis 1958, je ne vois pas pourquoi on nous explique aujourd’hui qu’on ne pourrait pas le faire sur des sujets aussi importants qui touchent à nos valeurs. »

Dont acte : un ex-président de la République (postulant à le redevenir) s’oppose aux fondements de la laïcité en France au point de vouloir enterrer la loi de 1905 et modifier la Constitution. Ce n’est pas un détail de l’histoire ; cependant, cela ne devrait pas être une surprise tant il en a rompu les règles de ladite laïcité lors de son premier (et espérons dernier) quinquennat présidentiel.

Nicolas Sarkozy ne cherche pas seulement à ratisser l’électorat du Front national ; il n’est pas seulement fasciné par la place du religieux dans la vie politique des Etats-Unis (jusqu’au saint des saints présidentiel à l’époque de Bush). Il identifie indûment civilisation et religion en affirmant que la civilisation française est avant tout de matrice chrétienne – quid alors des influences fondatrices gréco-romaines (philosophie, droit…), des Lumières et de la pensée scientifique, de la révolution industrielle et du capitalisme, de l’histoire sociale (dont 1789 !) ou coloniale… ?

Pour Sarkozy, « la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre, son architecture, sa littérature », mais il porte un regard angélique sur ce passé, omettant, comme le note Bernard Girard, de « signaler que les plus belles œuvres de l’Eglise sont contemporaines de ses pires turpitudes. Le siècle de Vézelay est aussi celui des croisades, on brûlait les hérétiques alors que se construisaient les cathédrales gothiques, et les superbes motets et les Te Deum chantés à la chapelle royale ne font pas oublier les galères et les dragonnades de Louis XIV. Ce que l’historien Jacques Le Goff, qu’on aurait du mal à suspecter d’anticléricalisme, définit comme un «véritable racisme religieux» »5 […]

Rien de conjoncturel dans ces propos. « Il serait erroné », relève Antoine Vitkine, « de penser que ses récentes déclarations, à Latran, à Riyad, et devant le Crif [Conseil représentatif des institutions juives de France], les petites phrases distillées par son entourage (…) et la mise sur la sellette de la Miviludes [Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires] ne relèvent que de la stratégie et de la communication (…) Sur ces sujets-là, Nicolas Sarkozy a le mérite de la constance, de l’ancienneté et de la conviction. Ce qui n’en est pas moins préoccupant. » En 2006, il reçut en grande pompe, au ministère des Finances, l’acteur Tom Cruise, « dont personne n’ignorait alors qu’il était le porte-parole de la scientologie ». Dans son ouvrage La République, les Religions, l’Espérance (2004), il explicite déjà : « la place de la religion dans la France de ce début de troisième millénaire est centrale. » C’est à cette aune que l’on doit considérer ses critiques de la loi de 1905 ou, jadis, la création du CFCM (Conseil français du culte musulman) qui n’est, dans le fond, que la confusion volontaire entre croyants musulmans et personnes d’origine arabo-maghrébine.6

La posture de l’Européen (blanc) et du chrétien vont de pair, comme en témoignent deux discours phares de son quinquennat.

 

Le discours de Dakar ou la suprématie blanche

Le 26 juillet 2007, Nicolas Sarkozy a prononcé à Dakar un discours qui s’est révélé un monument d’hypocrisie, de prétention et de clichés réactionnaires.7 Invité à l’université Cheikh-Anta-Diop, il parle à un parterre d’étudiants, d’enseignants et de personnalités politiques. Etrange allocution d’un lyrisme pesant où il s’affirme l’ami des Africains (« j’aime l’Afrique, je respecte et j’aime les Africains »), parle des crimes de la colonisation (et aussi de ses apports) en récusant cependant toute repentance : ce n’est pas aux générations présentes de se repentir, dit-il, des actes commis dans le passé, fût-ce par le pays qu’il dit représenter. L’affaire est donc close. Les maux de l’Afrique sont dorénavant africains – et seulement africains. La France offre son aide bienveillante – si du moins elle est souhaitée – pour aider à les résoudre.

Son discours est une insulte à l’intelligence de son auditoire. Sarkozy candidat a annoncé qu’avec lui c’en serait terminé de la Françafrique, que des relations économiques « normales » seront dorénavant la règle. On attend la présentation d’un programme, mais il s’attache aux « mystères » de l’Afrique. Il veut s’adresser aux jeunes qui se sont « tant battus les uns contre les autres et souvent tant haïs », mais restent « frères à travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine, foi qui se transmet de génération en génération et que l’exil lui-même ne peut effacer. »

La « mystérieuse » Afrique : le premier cliché est lâché dès le quatrième paragraphe. Les clichés coloniaux vont se succéder tout au long de l’allocution. Sarkozy est venu traiter du contrôle des migrations. Il chante la volonté de la jeunesse de partir à la conquête du monde. Cependant, sans crainte de se contredire, il affirme que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

« Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne, mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.

« Le problème de l’Afrique et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là.

Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire. Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance » […]

Ce discours a évidemment provoqué un tollé, en Afrique tout d’abord8 et en France aussi.

 

Le discours du Latran ou la suprématie chrétienne.

De tradition, le Vatican accorde aux chefs d’Etat de la France, cette « fille aînée de l’Eglise », le titre d’« unique chanoine honoraire » de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Les présidents français, toutes couleurs politiques confondues, se sont bien gardé d’endosser ce rôle, jusqu’à Sarkozy qui s’est rendu sur place et y a prononcé un discours devenu fameux.9

Laissons Christian Terras, de la revue Goliath, présenter ce qu’a d’unique cette visite vaticane en répondant à la question « c’est le premier chef d’Etat français qui prend cette position… » :

« absolument. Dans la tradition radicale socialiste, Chirac qui était un président de droite restait frappé du bon sens de la culture traditionnelle laïque française. Même de Gaulle qui était un catholique très pratiquant ne s’était jamais risqué avec les autorités pontificales romaines ou autres autorités hexagonales à un tel mélange de genre. Jamais. De Gaulle refusait de communier par exemple parce qu’il incarnait la France dans toutes ses composantes et qu’il ne pouvait pas donner un signe ostentatoire d’adhésion à une philosophie à un credo, fusse-t-il catholique, à la nation. Il le faisait en privé. Alors que Sarkozy s’exhibe. Tout en revendiquant, dans le même discours, «la liberté de ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires». Il fait allusion à l’islam et au voile islamique. Mais on pourrait se poser des questions sur ses pratiques ostentatoires présidentielles et savision sur la religion. Le sommet, c’est la concurrence entre l’instituteur et le curé. Je cite : "dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance"  […]

« C’est Le Pen en plus soft. Mais cela rappelle historiquement Charles Maurras. Maurras ne croyait pas, mais il trouvait dans l’église catholique le système parachevé qui pouvait permettre à un Etat de trouver le sens de sa destinée sur terre, par rapport aux missions de Dieu, pour que les responsables politiques puissent vivre en bonne intelligence. […] Nicolas Sarkozy ne pouvait engager un débat sur la laïcité au moment des élections : cela mettait le feu aux poudres. Il ne peut le faire qu’en le distillant. C’est sa conception de la laïcité. Même s’il affirme ne pas vouloir remettre en cause 1905, le projet de Sarkozy violera 1905. »10

C’est bien ce que fait aujourd’hui Sarkozy : il viole la loi de 1905, de séparation de l’Eglise et de l’Etat […] Le « viol de 1905 » ne se limite pas à des retouches, à une inflexion, à un ajustement. C’est un enterrement. Il suffit pour s’en convaincre de se référer au texte du Conseil d’Etat concernant les arrêtés « anti-burkini ». Pour rendre légale une telle politique, il faudrait réviser la Constitution (notamment le préambule et l’article 1) ; quitter la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ; mettre sous le boisseau la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat ; modifier le code général des collectivités territoriales et le code de justice administrative – sans même évoquer la Déclaration universelle des Droits de l’Homme […]

Ce qui est en cause, ce sont des droits fondamentaux, ce que ne comprennent pas les personnes pour qui la laïcité n’est en France qu’une « religion d’Etat », sans vouloir admettre le caractère progressiste et protecteur de la loi de 1905. La « religion d’Etat » que veut imposer Sarkozy n’est pas laïque, mais « catho-chrétienne ». L’un des aspects les plus étranges des débats suscités en Europe par la laïcité « à la française », c’est que les critiques semblent indifférents au fait que bien souvent, dans leur propre pays, religion d’Etat il y a, qui peut être « anglico-chrétienne » ou autres variantes, mais toujours chrétienne. L’Europe occidentale compte douze monarchies, cet archaïsme : la Grande-Bretagne, Andorre, la Belgique, le Danemark, le Liechtenstein, le Luxembourg, Monaco, les Pays-Bas, la Norvège, l’Espagne, la Suède et le Saint-Siège. Dans d’autres pays (tel l’Italie), il y a encore des crucifix dans les classes. Des lois contre le blasphème existent toujours dans des pays comme l’Allemagne, le Danemark, l’Italie, l’Irlande et la Grèce – effectivement appliqué dans ce dernier (orthodoxe). Tout cela valorise en permanence l’affirmation d’une identité nationale chrétienne.

 

Manuel Valls et l’étatisation de l’espace public

Le Premier ministre Valls ne se réfère pas à une identité religieuse comme le fait Sarkozy. Il n’en a pas moins « ajouté de la tension au grotesque » en apportant son soutien total aux arrêtés anti-burkini, comme le relève la LDH : « quel que soit le jugement que l’on porte sur le signifiant du port de ce vêtement, rien n’autorise à faire de l’espace public un espace réglementé selon certains codes et à ignorer la liberté de choix de chacun qui doit être respectée. Après le «burkini» quel autre attribut vestimentaire, quelle attitude, seront transformés en objet de réprobation au gré des préjugés de tel ou tel maire ? Ces manifestations d’autoritarisme n’empêcheront rien, mais elles constituent un dévoiement de la laïcité. Et assurément, elles renforcent le sentiment d’exclusion et contribuent à légitimer ceux et celles qui regardent les Français musulmans comme un corps étranger à la nation. »11

Manuel Valls évoque le combat contre le fondamentalisme religieux (islamique) pour justifier sa position – et son rejet assez incroyable de la part d’un Premier ministre de la décision du Conseil d’Etat. Il doit pourtant bien savoir que la blogosphère djihadiste et salafiste a reçu les arrêtés « anti-burkini » comme un véritable « don de Dieu » : les vidéos de policiers harcelant sur les plages des femmes voilées ont fait plus pour leur cause que des années de propagande intégriste.12

Comment expliquer cet apparent paradoxe ? Pour combattre le fondamentalisme (tous les fondamentalismes), il faudrait laisser la société agir solidairement : faire la fête, lutter ensemble. C’est précisément ce que la présidence Hollande ne veut pas. L’état d’urgence a été utilisé contre les mobilisations citoyennes (climat…) et syndicales (loi El Khomri…). La priorité des priorités du régime est de casser radicalement les capacités de résistances sociales pour imposer l’ordre néolibéral. Dans ces conditions, la réponse du pouvoir ne peut être que sécuritaire et liberticide.

L’espace public est traité comme s’il pouvait être librement régi par l’autorité publique (l’Etat).13 En ce domaine aussi, la décision du Conseil d’Etat est très importante […]

 

Nous vivons un moment très dangereux

Ce coup de frein n’est cependant temporaire. Certes, même si bon nombre des maires concernés ont refusé d’appliquer la décision du Conseil d’Etat (le ministère de l’Intérieur se refusant pour sa part à les y forcer), la plupart des arrêtés « anti-burkini » sont limités à la période des vacances (fin août-début septembre). Cependant, la question de fond va se retrouver immanquablement posée durant la campagne présidentielle.14

Plus profondément, nous glissons progressivement vers un changement radical de régime. Depuis longtemps déjà, la démocratie politique a été vidée de son contenu, les assemblées élues n’ayant plus le droit d’adopter librement les lois (obligées qu’elles sont d’introduire les régulations décidées à l’OMC ou contraintes de respecter un entrelacs de traités qui sanctuarisent l’ordre néolibéral). Ce sont maintenant les libertés civiques qui deviennent conditionnelles, dépendantes du bon vouloir gouvernemental.

Il est particulièrement troublant de voir, en de telles circonstances, des personnes se réclamant du féminisme applaudir à des mesures d’exception, liberticides et discriminatoires. La sociologue Nathalie Heinich note à raison que nous ne sommes plus dans les années post-68 et que la question « vestimentaire » doit s’analyser dans le contexte présent. Elle en conclut, à tort cette fois, que le combat contre le burkini n’est que politique, son port exprimant une « opinion délictueuse » que le Conseil d’Etat aurait dû valider « en vertu de la légitime limitation du droit à la liberté d’expression ». « Il faut donc choisir son camp », celui des partisans « d’un islam respectueux des lois et valeurs de notre pays. » Et lâche, s’adressant ironiquement aux post-soixante-huitards, le « slogan politique » : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ».15

Notre sociologue prône la mise en contexte historique. Quand Louis Antoine Saint-Just lança « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », l’affrontement entre révolution et contre-révolution était à son comble. Il précisa : « Répétons donc en ce jour et cette heure qu’il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » Cela annonçait la Terreur, « cette arme terrible », « étrangère à la nature de la révolution » (je souligne). Une arme donc de dernier recours.

Nathalie Heinich fanfaronne, mais souffle sur les braises. Jusqu’à maintenant, la population a encaissé de façon remarquable une redoutable succession de chocs terroristes16 […] Dans les années 70 encore, les ratonnades faisaient de nombreux morts chez les travailleurs immigrés. Ce n’est pas le cas aujourd’hui ; mais la meute peut être lâchée demain.

On note une « radicalisation » des milieux catholiques pratiquants, en majorité très à droite.17 La classe politique française joue l’hystérie et la surenchère, jusqu’à exiger un « Guantanamo à la française », des camps de rétention préventifs, etc. Elle construit un climat favorisant une résurgence des ratonnades meurtrières d’antan. On pourrait dire que cette résurgence est programmée pour les lendemains de la présidentielle en 2017 ; mais un basculement partiel de la situation peut se produire avant, en particulier s’il y a un nouvel attentat (lui aussi « programmé ») […]

 

Vive la mixité !

Si Manuel Valls, l’homme qui ne sourit jamais, reste droit dans ses bottes et si la droite « dure » radicalise sa mise en cause de la laïcité, le malaise politique est perceptible tant les enjeux sont explosifs. Alain Juppé s’oppose à une « loi de circonstance » sur le burkini. «  Dans l’état de tension et de souffrance dans lequel se trouve la société française, nous serions tous bien inspirés d’arrêter de jeter de l’huile sur le feu. » Caroline Fourest ne veut pas non plus d’une telle loi. Au sein du gouvernement, les ministres de la Santé, Marisol Touraine et de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem ont pris le contre-pied de leur Premier ministre.18

Sur la question du burkini, Oser le féminisme défend une position qui me paraît raisonnable19 :

« Nous rappelons que l’association a depuis sa création une position très nette sur la question des religions et des droits des femmes. Les religions, toutes les religions, parce qu’elles ont été pensées, construites et dirigées par des hommes, sont le reflet du patriarcat. Les femmes y sont très souvent reléguées au second plan, considérées comme étant «impures», et devant donc «payer» pour leur soi-disant «impureté». C’est là qu’apparaissent des mesures visant à restaurer la «pudeur» des femmes, et le voile en est un des instruments. Nous ne pouvons pas passer sous silence le combat de ces femmes iraniennes, saoudiennes, et de bien d’autres pays, qui réclament simplement le droit de se balader les cheveux au vent, dans l’espace public. Nous ne pouvons pas passer sous silence le fait qu’en France, certaines femmes vivent une oppression religieuse, qui va à l’encontre de leurs libertés fondamentales.

« Pour autant, nous condamnons ces arrêtés anti-burkini. Où sont les droits des femmes quand on fait justement d’une catégorie de femmes les responsables du «désordre public», voire pour certains du terrorisme ? Quel est le lien entre une femme voilée à la plage et des meurtres de masse commis par des djihadistes ? Est-ce en combattant ces femmes qu’on combat l’intégrisme et l’obscurantisme ? Dans ce cas, pourquoi ne pas sanctionner TOUS les signes ostentatoires religieux et non pas uniquement celui-ci porté exclusivement par des femmes ?

« Une double manipulation est donc à l’œuvre, qui stigmatise les femmes voilées. Manipulation des fabricants de vêtements de mode dite “pudique”, qui se frottent les mains, mais aussi de ceux pour qui le voile devrait être obligatoire pour les femmes musulmanes. Mais aussi manipulation de ces édiles locaux (dont certains visiblement en manque de notoriété), qui, à défaut de faire des politiques sociales aptes à endiguer l’exclusion que vivent certains et certaines (l’exclusion sociale étant une trappe vers un repli sur soi communautaire), préfèrent s’attaquer à une catégorie de femmes, livrées à la vindicte raciste. »

Si nous sommes ainsi obligés de répondre à des « manipulations multiples », c’est notamment dû au fait que nous ne vivons pas un grand mouvement émancipateur international qui, à l’instar des années 1960-70, offre un horizon commun aux luttes. La montée de la réaction, religieuse ou non, se fait durement sentir au Nord comme au Sud. Les femmes en paient le prix avec la remise en question de droits conquis (attaques idéologiques et restrictions financières pour le droit à l’avortement en Europe…) – et, dans une grande partie du monde musulman, un recul dramatique de la condition féminine. Il faut se garder des fausses symétries. Le droit de se couvrir aujourd’hui n’est pas l’équivalent du droit de se dévêtir quelques décennies auparavant – si du moins on ne fait pas siennes les conceptions néolibérales de la « responsabilité individuelle » et du « libre choix » faisant abstraction des contextes réels et contraignants, identifiant aussi consentement et choix libre.

Sans identification à un espoir commun, l’expérience collective se fragmente, et les identités avec. Il est particulièrement délicat dans ces conditions de parler de « communautés » en assignant d’autorité à des secteurs de la population une identité homogène qui n’existe pas dans la réalité. C’est précisément ce que font les racistes et ce n’est pas la peine de leur emboiter le pas. Il en va ainsi des « musulmans » quand tout arabe est labellisé tel comme dans un récent article de Jacobin. Il y aurait en France cinq millions de musulmans ; en fait, l’auteur se contente de choisir l’estimation haute de la population d’origine nord-africaine et de la désigner par sa supposée religion. Il ne prend pas en compte la grande diversité des expériences vécues par les membres de cette immigration sans laquelle on ne peut pas analyser la situation présente.20

De même, on ne peut invoquer les « non blancs » comme s’ils vivaient une expérience unifiante, alors que les conflits entre « subalternes » arabes, noirs, chinois… peuvent être très vifs21 et que les formes d’organisation dont les sans-papiers se sont dotés au fil des luttes ont été très variées et souvent sans connotation religieuse : par exemple les collectifs de sans-papiers par régions d’origines ou les comités de grève sous protection syndicale (CGT).22

[…] Certains semblent penser que le combat peut se mener par étapes : d’abord la lutte propre des arabo-Maghrébins (ou « non blancs ») ; ensuite seulement (quand ?), ce sera l’heure de la lutte des classes « tous ensemble ». Les classes dominantes ne mènent cependant pas leur offensive par étape ! Elles visent à briser maintenant, toutes les résistances sociales. Demain, il sera trop tard pour toutes et tous. Comment ne pas voir que la division est l’un des moyens privilégiés que les grands possédants utilisent pour imposer leur loi ? Il en va de même de la réaction religieuse, y compris islamiste.23

Les extrêmes droites « européennes » et islamistes œuvrent à la séparation. Tout devient occasion de séparation : culture, religion, origine, sexe… Elles tentent de faire de cette politique un fait accompli. On ne répond à une telle entreprise qu’en valorisant la mixité. Une mixité inscrite dans les réalités de notre société qui connaît un grand nombre de couples mixtes et peu de territoires réellement « homogènes ». Luttons contre les logiques de ghettoïsation. Faisons vivre les espaces de convivialité partagée. Soutenons les luttes les uns des autres – et menons des combats communs. La solidarité dans l’égalité.

Bloquer l’offensive tous azimuts à laquelle nous devons faire face ne se fera pas sans tenir pleinement compte des exigences des plus opprimé-e-s et exploité-e-s, mais pas non plus sans luttes communes. En défense et pour la promotion des droits sociaux. En défense et pour la promotion des libertés civiques. Pour la démocratie réelle maintenant ; pour l’égalité réelle maintenant. Contre l’ordre néolibéral.

Pierre Rousset 

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