Mélenchon, de « L’Humain d'abord » à « L’Avenir en commun »

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Politique
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« L’Avenir en commun » est le programme largement diffusé de la « France insoumise », le regroupement formé autour de Jean-Luc Mélenchon pour l'élection présidentielle et les législatives qui suivront..


Il y a quasiment un an, Jean-Luc Mélenchon se déclarait candidat aux présidentielles de 2017. Depuis, sa campagne est bel et bien lancée. Force est de constater qu'elle fonctionne, au moins pour le moment. Sondages à deux chiffres, meetings rassemblant du monde, la « France insoumise »mérite que l'on s'intéresse à elle, pour comprendre les mécanismes qui font son succès. C'est en particulier l'occasion de se pencher sur le programme « L'avenir en commun ». Mais ce n'est pas parce qu'une campagne fonctionne que le programme défendu ne pose pas de problèmes.


Un programme de gestion pour un patriotisme social

« L'avenir en commun » est présenté comme le fruit de 3000 contributions de citoyens (réceptionnées via une plate-forme internet), et du travail de quelques personnalités, dont Charlotte Girard et Jacques Généreux. Le programme s'inspire également beaucoup des ouvrages de Jean-Luc Mélenchon, et en particulier de « L'ère du peuple », rappelant, tout de même, le rôle central de la personnalité du candidat, incontournable jusque dans le programme.

La lecture du document est utile pour se positionner et comprendre la nature de la campagne que va mener Mélenchon. Il s'agit d'un programme largement différent de « L'Humain d'abord », celui de 2012. « L'avenir en commun » est ainsi moins ambitieux socialement, y compris en se plaçant dans un cadre réformiste traditionnel.

À titre d'exemple, le SMIC net proposé dans le programme est de 1326 euros, contre 1700€ net en 2017 dans le texte de 2012. C'est maigre comme progression (moindre que ce que revendiquent la CGT et FO), surtout que le salaire maximum dans la France Insoumise pourra être vingt fois supérieur au salaire minimum ! La perspective d’une échelle de un à quatre serait plus justifiée.

Dans le même genre, sur le temps de travail, facteur pourtant essentiel dans la période, les insoumis se limitent à défendre « les 35 heures pour de vrai » et à « tendre vers les 32 heures » généralisées, ou bien à ne mettre en place les 32 heures que pour les travaux pénibles et de nuit. Et encore, cela doit passer par la convocation « d'une conférence nationale sur le temps de travail (…) pour favoriserla semaine de quatre jours à 32 heures ». Autant dire que ce n'est pas fait.

En revanche, le programme propose une sixième semaine de congés payés. La volonté de diminuer le temps de travail existe donc, comme celle d'augmenter les salaires, mais de manière très insuffisante, alors que la France n'a jamais été aussi riche, et que l'augmentation du nombre des pauvres (9 millions à moins de 1000 euros) est dénoncée par Mélenchon (ou que, pour la première fois depuis 1969, l'espérance de vie a diminué en 2016).

La situation politique, écologique et sociale nous pousse au contraire à défendre un SMIC à 1700 euros net minimum, et à dégager du temps hors du travail (30 heures hebdomadaires), pour faire repartir à la hausse l'espérance de vie, pour diminuer le chômage et pour que chacune et chacun s'épanouisse dans sa vie. Car même si nous pouvons nous retrouver sur la revendication d'une sixième semaine de congés payés, nous pensons que l'urgence est de réduire le temps de travail au quotidien, puisque cela implique un autre mode de vie, un autre mode de production et une politique de partage du travail pour en finir avec le chômage et la misère.

De même, alors que le programme « L'avenir en commun » assume très clairement un caractère écologiste, il est à noter des manques ou des insuffisances là aussi, comme sur la volonté de sortir du nucléaire uniquement en 2050 (il faut noter par ailleurs l’absence de remise en cause des armes nucléaires), ou la non-mention de la gratuité des transports en commun, pourtant essentiels à la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et donc contre le réchauffement climatique. L'absence de visées décroissantes est aussi à noter.

Enfin, l'un des aspects les plus importants du programme, car il donne à ce dernier des airs de couteau sans lame, est l'absence de volonté politique pour en finir avec la propriété privée des leviers essentiels de l’économie. C’est particulièrement visible dans le domaine de la finance. « L'avenir en commun » se contente de défendre, comme en 2012, « un pôle public bancaire » et refuse la socialisation du système bancaire dans son ensemble. C'est ce que nous proposons pour notre part, la socialisation et la mise en place d'un monopole public bancaire. Dans la même veine, il n'est fait mention dans le programme des Insoumis que d'une annulation « partielle de la dette », alors que l'ensemble de la dette de l'Etat est illégitime et doit être annulée.

Ce que ces chiffres et exemples montrent, c'est la volonté pour Mélenchon d'apparaître comme un candidat crédible, y compris aux yeux du patronat (devant lequel il s'est produit au salon du « produisons français »). L'objectif non avoué est de se positionner en gestionnaire social du système, loin d'une logique de rupture. A ce titre, le programme de Mitterrand en 1981 était plus ambitieux, contrairement à celui des Insoumis, clairement situé sur le terrain du populisme social.

C'est aussi sur ce terrain que joue Mélenchon lorsqu'il délaisse complètement la lutte des classes, pour défendre « la France insoumise ». Ce ne sont plus les travailleurs, les jeunes, les chômeurs par-delà les frontières qui sont défendus, mais la France comme une Nation forte et universaliste. C'est le message à entendre dans le slogan « Pour l'indépendantisme français ». Un chapitre entier du programme est consacré à « l'indépendance de la France ». La volonté de protectionnisme ne se limite pas au caractère économique mais va bien plus loin, révélant un fond républicaniste et nationaliste.



La France d’abord

Nationalisme ? Alexis Corbière, porte-parole de Mélenchon, s'était agacé contre les personnes qualifiant Mélenchon de nationaliste. Pourtant, si nous ne voyons pas de racisme dans la pensée politique de Mélenchon et des Insoumis, nous sommes forcés de constater que de nombreuses propositions donnent un caractère patriotique, républicaniste et nationaliste au programme de, rappelons-le, « la France Insoumise ».

Dans le chapitre « Pour l'indépendance de la France », quelques sous-titres annoncent la couleur :

  • « Reconstruire une défense indépendante, nationale et populaire » qui veut remettre au goût du jour la possibilité du service militaire via un service citoyen, lui, obligatoire ;

  • « Lutter contre les causes des migrations » qui, à l'aide d'un titre des plus maladroits, sous-entend que les migrations sont forcément des problèmes, le refus de la libre circulation et installation étant quant à lui confirmé ;

  • « Construire la paix en Syrie », qui rappelle la volonté d'ingérence de la France même insoumise (celle-ci devant construire la paix à la place des Syriens). Il n'y a aucun soutien à la révolution syrienne et aucune condamnation de la dictature d'Assad ou du rôle de l'Iran et de la Russie ;

  • « Passer à la francophonie politique », en refusant de voir le caractère colonialiste de la langue française, qui l'est au moins tout autant que l'anglais condamné, lui, dans le programme.

Cela permet de comprendre que la France telle qu'elle est construite dans le programme « L'avenir en commun » jouerait un rôle de Nation libre défendant ses valeurs à l'international. Mais d’Etat à Etat. Pas via une nouvelle Internationale, organisant les gens à travers le monde, vers la fin des frontières. Pour Mélenchon, les frontières sont importantes, de nombreuses allusions y sont faites comme dans le passage sur les migrations où il est dit qu'il faut permettre à chacun de « vivre chez soi ».

Sur la Syrie, comme sur l'Ukraine, le programme reprend à l'identique les positions mélenchoniennes. Il s'agit ni plus ni moins qu'un retour en grande pompe du campisme. Mélenchon ne soutient pas directement Poutine, mais dit qu'il faut « arrêter de provoquer Poutine ». Ou qu'il n'y a personne d'autre qu’Assad (outre les Kurdes) avec qui négocier en Syrie. En simplifiant caricaturalement une situation complexe, Mélenchon joue un rôle obscur : il met sous silence la lutte des démocrates ukrainiens et russes, comme des révolutionnaires syriens victimes de Daesh et d’Assad.

Revenons sur la France. Nous partageons avec « L'avenir en commun » quelques positions. La dissolution de la BAC est annoncée. L'interdiction du flash-ball et du taser également. Cela est à noter, car peu le feront. Toutefois, Mélenchon et les insoumis ne remettent pas en cause la police bourgeoise en tant que telle. Au contraire. Celle-ci est vue comme essentielle pour mettre en place la politique qu'ils défendent. La police fait partie intégrante de la République.

Nous sommes là face à un désaccord de fond sur la stratégie révolutionnaire. Le programme « L'avenir en commun » est électoraliste et donc légaliste. L’Etat (capitaliste) y est vu comme neutre. L'objectif politique, la prise du pouvoir, consisterait à s'emparer des leviers de cet Etat. Il n'y a là aucun recul sur les expériences réformistes sanglantes (Chili) ou sur les renoncements et trahisons (Mitterrand, Grèce). La politique légaliste et réformiste pleinement assumée ici montre des différences fortes avec ce que nous défendons. Des nuances avec le discours dominant (sur la BAC, l’interdiction du flash ball ou du taser) ne suffisent pas à répondre à l’Etat policier qui se renforce et aux violences contre notre camp qu'il devient urgent de combattre.



Quelles perspectives ?

Mélenchon et les Insoumis pourraient à l’occasion des échéances de 2017 devenir la force électorale la plus importante à la gauche du PS, quoique non la seule, encore moins sur le terrain militant. Mais leur programme, leurs attitudes sectaires, même vis-à-vis de leurs partenaires politiques, tout cela est significatif et inquiétant. Inquiétant car l'urgence devrait pousser, au-delà des échéances électorales, les forces de résistance à travailler ensemble. Sauf que ce n'est réalisable qu’en s’inscrivant dans les luttes et en partageant des valeurs et des principes communs, ce qui est le cas avec nombre de militants Insoumis, mais ce qui est plus compliqué, voire pas du tout possible, dans l'immédiat, avec Jean-Luc Mélenchon et le programme qu'il défend.

« L'avenir en commun », bien que certains aspects du texte soient intéressants, marque un recul politique. Le cadre de « La France Insoumise » ne correspond pas à la recomposition politique nécessaire, et ne permet pas de construire un outil, démocratique, pour un changement révolutionnaire de la société.

 

 

Alexandre Raguet et Manon Labaye