L’intersectionnalité : une perspective critique

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Intervention à l’université d’été 2018 du NPA.

Mimosa : La première question à se poser c’est peut-être pourquoi parler d’intersectionnalité.

Pourquoi, nous féministes du NPA, nous pensons utile d’en discuter, d’une part d’un point de vue de la théorie et de l’autres des pratiques militantes? 

C’est bien parce que nous avons conscience que nous vivons une nouvelle émergence au niveau mondial d’un mouvement des femmes, démontrant si on l’avait oublié que les femmes quand elles luttent se vivent en tant que sujet politique, de l’autre que la grève des femmes internationale lancée par les féministes Argentine a mis en lumière la question de la reproduction sociale, du travail reproductif comme faisant partie intégrante du système capitaliste, voire en étant son coeur.  

Si en France ça ne s’est pour l’instant pas retranscrit, il est nécessaire de se doter d’une théorie et d’une stratégie adéquatepour reconstruire quelque chose à la hauteur des enjeux. 


Aurore : Ensuite il faut rassurer notre audience : il ne s’agit pas ici de faire le procès en règle de l’intersectionnalité. D’abord parce que :

1/ nous en venons pour une partie d’entre nous

2/  nous demeurons persuadées qu’entre une certaine lecture de l’intersectionnalité, notamment celle qui prend la question de la classe au sérieux, et le marxisme, il n’y a qu’un pas, donc qu’il faut être capable de dialoguer avec cette lecture de l’intersectionnalité

3/ à la limite, l’intersectionnalité n’est qu’une méthode : penser les oppressions ensemble. 

Mimosa : Il faut voir les apports de l’intersectionnalité dans notre théorie politique. Si l’on prend par exemple la question de la division du mouvement féministe autour de la question du voile on comprend qu’il y a eu un manqué : comment penser les oppressions dans leur globalité. Il ne faut surtout pas nier ce que d’autres courants politiques peuvent nous apporter. Le concept d’intersectionnalité est né sur une critique radicale du mouvement féministe des années 70. Ces critiques radicales ont permis d’apporter une compréhension de la nécessité d’apporter une articulation entre ces différentes oppressions, comment trouver une approche globale. Ils ont permis de mettre l’accent sur la nécessité de déconstruire des rapports de domination. Cette critique s’est fondée aussi en opposition à l’intégration et l’assimilation des communautés gay et lesbienne dans les pays occidentaux par exemple, ou de l’intégration de certaines parties des populations immigrées. 

Aurore : C’est donc plutôt une certaine interprétation de l’intersectionnalité qu’il faut critiquer, et qui s’avère majoritaire dans les milieux militants. Il faut différencier l’intersectionnalité comme théorie, l’intersectionnalité universitaire, portée majoritairement par des féministes noires, et les transpositions, les pratiques et les stratégies militantes qui en ont découlé, donc l’usage politique qui en a été fait, dans un contexte global de recul du marxisme dans lequel cette théorie a pu être utilisée sous une forme particulièrement anti-matérialiste. Pour discuter des critiques que nous avons à faire sur l’intersectionnalité, il faut d’abord revenir sur quelques concepts pour une théorie marxiste ET féministe, parce que nous pensons que c’est possible, c’est-à-dire comment penser les identités, la classe, le genre, la race, les sexualités, dans une grille de lecture marxiste ? 

Nous avons un contexte bien particulier en France, puisque la majeure partie du travail théorique a été intégralement monopolisée par le courant qui s’est appelé féminisme matérialiste, appelé aussi féminisme radical dans notre courant et aux Etats-Unis, dont la plus célèbre est Christine Delphy. Le courant féministe lutte de classe, aussi bien dans sa réalité historique que théorique, a été en grande partie effacé. En France, cela est en partie lié au fait que de nombreuses théoriciennes marxistes anglo-saxonnes n’ont toujours pas été traduites. C’est d’autant plus dommage que la théorie de la reproduction sociale est à notre avis un apport majeur au marxisme, pour penser complètement les rapports de classe et les rapports de genre. Nous recommandons en particulier de lire Lise Vogel, sur la théorie de laquelle nous ne pourrons malheureusement pas revenir dans le détail aujourd’hui, mais qui a fait un énorme travail d’élaboration à partir du cadre conceptuel de Marx dans le Capitalqui s’inscrit à la fois dans la continuité du marxisme, et à la fois dans une capacité de l’amender, de produire du nouveau à partir de lui. 

 

II/ Pour un féminisme marxiste

Mimosa : 

Pour commencer on va essayer de comprendre comment articuler les différents rapports de domination qui semble s’entre-croiser à l’intérieur du système capitaliste. Dans la tradition marxiste on a la notion que ce qui va structurer le capitalisme en tant que système est le rapport d’exploitation entre les classes et donc le rapport de production.

Ce rapport d’exploitation entre les différentes classes est en effet déterminant. Mais en dehors des rapports d’exploitation, il existe différents rapports de domination entre différents groupes sociaux qui ne sont pas des classes sociales, on pourra dire que les éléments qui déterminent une classe sociale est sa place dans l’appareil de production et dans les rapports d’exploitation, et de l’autre sa vocation à reproduire sa classe en tant que classe. C’est important de fixer cela parce que ça permet de comprendre aussi notre opposition aux féministes matérialistes comme Delphy par exemple qui ont beaucoup théorisé autour des classes d’hommes et classes de femmes. Ces rapports de dominations peuvent se jouer à plusieurs niveaux et les groupes qui en résultent varier, néanmoins on nomme « oppression » ce qui est la résultante d’une structure, c’est-à-dire l’organisation des liens de domination entre les individus au sein de la société. Parce que c’est une structure, il n’est pas possible pour les groupes opprimés de sortir de cette oppression. On parle d’oppression spécifique et transversale lorsqu’elle traverse différentes classes sociales bien qu’elle ne percute pas de la même façon les différentes classes sociales. Il y a deux grandes oppressions qui s’imbrique avec le rapport de classe dans le système capitaliste : l’oppression de genre et le racisme. Ces oppressions existaient avant le capitalisme. Pour l’oppression des femmes, elle existait avant même la formation des classes sociale et donc avant l’apparition de la propriété privée. C’est pourquoi elles ont une partie d’autonomie dans leur dynamique. Cependant dans le système capitaliste, il est impossible de penser le patriarcat comme un système autonome. Dire cela ne veut pas dire que le capitalisme a absorbé le patriarcat. On pourrait dire qu’il a été autant configuré par le patriarcat, que le patriarcat a été reconfiguré par lui. On observe d’ailleurs une modification de la cellule familiale entre le féodalisme et le capitalisme : on a donc un passage d’une famille qui est le cœur de la production dans la paysannerie a une famille nucléaire c’est-à-dire recentrée sur son noyau père-mère-enfants, qui n’est plus que sphère de reproduction. 

Ces oppressions touchent différents groupes à des degrés différents qui peuvent varier dans l’histoire, le contexte politique, de la zone géographique et du rapport de forces entre les classes.  Le caractère d’ « étrangeté » est largement variable et subit des flux et des reflux : si l’on pense par exemple aux juifs où à l’immigration italienne et portugaise au XXe siècle. Et il en va de même pour les normes de sexualité. On peut noter qu’être un homme gay blanc et bourgeois à Los Angeles aujourd’hui permet une situation relativement confortable aujourd’hui, mais le gay, blanc, bourgeois est quand même opprimé : l’homophobie est toujours une réalité, il peut se faire agresser dans la rue en raison de son orientation sexuelle. En fonction de la situation politique, son oppression peut s’accentuer si le retour à l’ordre moral et l’offensive réactionnaire deviennent plus forts.

 

Les fonctions de ces systèmes d’oppression n’ont absolument pas pour but de diviser la classe ouvrière (c’est la conséquence, le point bonus pour les capitaliste), ces systèmes d’oppressions existaient en dehors de l’existence du système capitaliste. La fonction du patriarcat a pour but essentiel la reproduction à la fois de la force de travail mais aussi de la classe dominante, de l’héritage etc. De plus, ils permettent une surexploitation des personnes opprimées. La justification peut être diverse : essentialisation, naturalisation, religieuse, ces critères peuvent être d’ailleurs vus comme positifs ou négatifs. Les divisions s’opèrent selon des critères physiques sur lesquels sont construits des critères sociaux. Ainsi sur la division sur le sexe biologique se fondent des critères sociaux : un genre. Aussi les personnes qui subissent le patriarcat est un vaste champ, ce sont évidemment en premier lieu les femmes mais aussi toutes celles et ceux qui dévient des normes ayant pour fonction de perpétuer la reproduction de la force de travail et donc la déviation à la norme hétérosexuelle : les personnes LGBTI.

Ces divisions sont des catégorisations sur laquelle se fonde l’identité. L’identité au contraire de ce que tente de le faire croire la pensée post-moderne en vogue actuellement, n’est pas un choix. Elle peut éventuellement être une réaction par rapport au système, dans la construction d’une identité politique de l’opprimée et c’est en ce sens qu’elle est progressiste car il s’agit de se réapproprier une identité construite par l’oppression afin de combattre ce système.

 

Aurore : 

Une fois ceci dit, centre du féminisme marxiste qui semble émerger ces dernières années : théorie de la reproduction sociale

La théorie de la reproduction sociale s’oppose à deux autres lectures :

-une lecture qui pense l’oppression des femmes comme essentiellement symbolique et/ou idéologique

-une certaine lecture marxiste qui pense que cette oppression est contingente et qu’à la limite le capitalisme est indifférent aux oppressions


La théorie de la reproduction sociale dit :

1/qu’il y a une base matérielle à l’oppression des femmes (comme les féministes matérialistes)

2/que cette base matérielle se retrouve dans tous les modes de production : c’est la reproduction.

La base matérielle de l’oppression des femmes, c’est la reproduction en tant qu’elle a une double nature : d’une part il s’agit de la reproduction de l’espèce sur le long terme (la reproduction biologique et l’élevage des enfants), d’autre partil s’agit de la reproduction des travailleurs et travailleuses ou des anciens travailleursES au quotidien (par la préparation de la nourriture, l’entretien du logement, le travail émotionnel, le travail du sexe). Mais dans ces deux aspects, la reproduction n’est qu’une seule et même chose : c’est la reproduction de la force de travail sur le court et le long terme.

C’est pourquoi dès qu’il y a production, il y a nécessité de reproduction. C’est pourquoi également, production et reproduction sont inextricablement liées : la production est déterminée par la reproduction, et la sphère de la reproduction n’est pas indépendante de la sphère de la production. Dès lors, force est de penser un système unitaire qui parvienne à lier théoriquement production et reproduction. Ce système est tout autant capitaliste que patriarcal, il est les deux : et cela doit nous pousser à repenser aussi bien notre vision du patriarcat que notre vision du capitalisme.

Par ailleurs, la question de la reproduction est centrale sous un autre aspect : car c’est elle qui produit sous le capitalisme la seule marchandise productrice de sur-valeur, la force de travail. Marx et Engels ont bien senti la nécessité de la reproduction; ils l’évoquent à de multiples reprises, notamment dans l’introduction de L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etatet dans le Capital. Mais ils passent sous silence les processus concrets qui permettent la production et la reproduction de la force de travail, tout se passe comme si elle se régénérait d’elle-même. Mais elle est le fruit d’un constant effort social, qui a été majoritairement délégué au cours du temps et toujours aujourd’hui aux femmes. Lise Vogel montre même qu’il y a une constante contradiction au sein du capitalisme entre la nécessité de toujours plus accumuler de valeur, et la nécessité dans le même temps de reproduire la force de travail, qui a toujours un « coût » social, même si il peut être réduit au minimum.

Enfin, nous voulions finir par montrer que la théorie de la reproduction sociale n’était pas un moyen de passer les questions antiracistes sous silence, et de ne pas leur donner toute leur place, ce que ferait l’intersectionnalité, au contraire. En effet, les théoriciennes de la reproduction sociale ont abondamment souligné combien les évolutions récentes de la reproduction à l’échelle internationale mettait au centre du travail reproductif les femmes racisées, immigrées ou migrantes : en effet, ce sont majoritairement elles, avec les femmes des classes populaires en général, qui effectuent le travail reproductif, soit en fournissant de la main d’oeuvre au marché international, les travailleurSEs des pays du Sud, et/ou en immigrant dans les pays du Nord pour effectuer le travail reproductif des pays du Nord. De fait, on constate un phénomène important de « privatisation » du travail reproductif des pays du Nord : le travail reproductif, auparavant essentiellement effectué dans le cadre du foyer gratuitement, puis en partie socialisé par le biais des services publics, tend à devenir une marchandise comme une autre, dans un contexte de régression des acquis sociaux, de crise et de nécessité de développer de nouveaux marchés. Les femmes racisées, immigrées ou migrantes sont essentiellement celles qui effectuent dès lors ce travail reproductif rémunéré. Ce double phénomène qui les place au centre du travail reproductif à l’échelle internationale les rend donc centrales également stratégiquement.

 

I/ Les limites de l’intersectionnalité

Mimosa : 

Maintenant qu’on a dit ça qu’est-ce que l’intersectionnalité ? Comment en discuter ? La critiquer ? Quels problèmes posent cette théorie ? 

L’intersectionnalité est liée à ce qu’on a appelé la 3evague du féminisme, et qui est principalement une production théorique critique dans les années 90 autour des questions des oppressions : féministes, LGBTI, antiracistes. 

Aurore : 

Le terme d’intersectionnalité en lui-même nous vient de Kimberley Crenshaw, une juriste universitaire afro-féministe qui en 1991 dans un article « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », basé sur une enquête sur les violences subies par les femmes noires, va donc parler d’intersectionnalité pour désigner la place spécifique qu’occupent les femmes noires, à l’intersection du racisme et du sexisme. Elle théoricise alors les différentes oppressions comme différentes routes, différentes parallèles, qui peuvent se croiser. 

Nous ne reviendrons que sur certains points même s’il y aurait beaucoup à dire. La lecture « postmoderne » de l’intersectionnalité, aux Etats-Unis comme en France, s’est faite à l’opposé de notre conception que l’on vous expliquait un peu avant.

-avec notamment une lecture des oppressions en terme d’identité aveugle aux structures qui déterminent ses identités. Il s’agit d’une forme d’idéalisme qui du coup projète l’oppression à un niveau purement individuel ou interindividuel, avec une attention très spécifique au langage comme vecteur de l’oppression. 

Mimosa : 

-Un nouveau langage s’est donc mis en place avec de nouveaux concepts. Ainsi on ne parle plus vraiment d’oppression mais de « privilèges », il y a ceux qui les cumulent et ceux qui ne les cumulent pas et puis ceux qui en ont un peu mais pas beaucoup. Les privilèges tu n’y peux rien ou pas grand chose. Les privilèges sont tous à égalité : tout individu qui a un privilège sur un autre le discrimine en raison de son privilège. Sur le papier, on se dit pourquoi pas ? Cela fait prendre conscience des différents rapports d’oppression par des questions concrètes. Mais en fait, il y a plusieurs problèmes à cette théorie qu’on peut comprendre assez simplement. On parle par exemple de privilèges « classistes » qui est une discrimination contre les personnes étant d’une classe inférieure. Deux problèmes émergent alors : 

1°) on ne dit pas que le problème c’est qu’il existe des classes, le problème c’est la discrimination que certains « classistes » font subir à l’encontre des autres issus d’une classe inférieure

2°) Ce privilège n’est pas un privilège individuel c’est de l’exploitation.

Ce rapport d’exploitation est donc mis au même niveau qu’un privilège « validiste » autrement dit une personne valide à l’encontre d’une personne handicapée. Sauf que la personne « valide » qui peut prendre les marches de la sortie du métro n’a en réalité aucun intérêt à ce qui n’y ait pas de rampes pour les handicapés. Alors que le capitaliste a un intérêt à exploiter son ouvrier.

Les « intérêts » sont gommés pour les privilèges pour tendre à gommer le système d’oppression et en faire des rapports intra-individuels.

De plus, avec l’idée de « privilège », il y a l’idée de « quelque chose en trop », et non pas de quelque chose que tout le monde devrait avoir.Souvent le privilège est en réalité un droit dont sont privées de nombreuses personnes dans le système capitaliste : liberté de circulation pour toutEs par exemple.

Le problème principal c’est qu’on ne regarde plus du côté des dynamiques du système qui opprime, mais du côté de l’individu, pour créer différentes identités multiples ce qui empêche de construire une lutte contre les oppressions puisque presque tout le monde opprime plus ou moins tout le monde.

 

Aurore : 

On n’analyse plus les bases économiques, politiques, sociologiques, structurelles des dominations, mais on ne les pense plus qu’en terme de « privilèges », c’est-à-dire très exactement les symptômes individualisés d’un système global. 

Quelle politique/perspectives va alors être proposée?

-Dès lors, il ne s’agit plus de changer les structures mais de changer les individuEs unE par unE. La politique qui est proposée est seulement celle d’une déconstruction de plus en plus poussée des individuEs, ou celle de la constitution d’espaces safe, sécurisés, où l’oppression ne s’exercerait pas, en non-mixité, politique illusoire et extrêmement limitée (attention : ce qui ne veut pas dire que je ne pense pas que la non-mixité est un outil extrêmement utile!)

-En découle une essentialisation des positions sociales qui fige les individuEs en deux groupes essentialisés : les dominantEs et les dominéEs.

-En découle également la croyance en une infaillibilité des dominéEs : toute personne, si elle est opprimée, détient la vérité absolue de son oppression. Il est alors impossible de la contredire à moins d’être soi-même oppriméE de la même façon. Cette idée conduit d’ailleurs dans les milieux intersectionnels à une absurde course aux dominations, puisque selon cette conception la personne qui aura le plus de pouvoir politique est mécaniquement celle qui est la plus opprimée. Mais on en vient aussi à théoriser des choses fausses : par exemple, les femmes blanches deviennent quasiment l’instrument de la domination, quand bien même elles sont ouvrières, quand bien même elles sont lesbiennes.

-La seule politique proposé aux « dominantEs » politiséEs est alors celle d’être de bonNEs « alliéEs » : se taire et suivre la politique dictée par les concernéEs. La notion d’”allié” éclate totalement la question des sujets politiques. Tout le monde est dominant, tout le monde est dominé, tout le monde est unE alliéE potentielLE. A l’inverse, il faut dire que seule une extrême minorité de la population n’est dominée sur aucun axe, qu’une extrême minorité de la population détient le pouvoir économique et politique. Le reste sont touTEs des oppriméEs et non pas des alliéEs. Dès lors, à l’opposé de la politique des alliéEs proposéEs par les intersectionnelLEs, il faut défendre celle de la convergence des luttes.

-Finalement, on en vient alors à moraliser énormément la politique, ce qui passe par une culpabilisation permanente des individuEs. Il ne s’agit plus de convaincre rationnellement et politiquement, mais d’imposer et de silencier celleux qui ne sont pas d’accord. Ce qui pose évidemment un problème en terme de démocratie. 

Mimosa : 

Pour ne pas conclure : L’intersectionnalité démontre quelque chose qui n’est pas faux. CertainEs oppriméEs ressentent plus d’oppression que d’autres. Elle est utile pour comprendre les points de départs des différents groupes quand ils se mettent à lutter et pour nous permettre d’unifier notre classe.

Dans cette société, il y a plusieurs façons de se vivre en tant que femme (pas par essentialisation mais bien par une construction du système), mais cette spécificité nous semble déficiente au niveau stratégique. Car en définitive là où le bât blesse c’est la question de comment renverser la société et en finir avec les oppressions. Nous estimons que ce n’est pas un supplément d’âme d’être féministe mais que la reproduction et le travail reproductif nous aide à comprendre comment le féminisme est déterminant pour la lutte des classe. Mais la question qui continue à se poser à nous est quel est le sujet révolutionnaire ? Il n’est pas multiple. C’est la classe ouvrière. Mais une fois qu’on a dit cela ça ne dit pas tout, il faudrait ajouter que d’une part cette classe n’est pas homogènes, elle n’est donc pas composée d’hommes blancs : d’ailleurs elle ne l’a jamais été. Cela veut dire que la classe est composée majoritairement et organiquement de femmes, de personnes queer, de personnes racisées, immigrées, migrantes. Ce sont tout autant elles et eux le sujet révolutionnaire. D’autre part, nous estimons que se battre pour la classe ouvrière n’est pas un point de vue moral, nous ne nous battons pas pour elleparce qu’elle serait la plus opprimée ou la meilleure mais bien parce que nous estimons qu’elle possède la force et les armes de mettre fin à la société divisée en classe et faire émerger une société émancipée de l’exploitation et des rapports de domination et d’oppression.

 

Comment ne pas conclure ? 

Aurore : 

Essentiellement qu’il y a une énorme tâche pour les marxistes à élaborer théoriquement et politiquement sur ces questions, pour ne pas s’en remettre à l’existant. Une de nos premières tâches devrait être de lire les textes du féminisme marxiste, d’en discuter, de les faire circuler, puis de nous-mêmes élaborer. Cela ne veut pas dire rejeter en bloc tous les acquis théoriques des pensées sur les oppressions : le black feminism américain, le féminisme matérialiste en France pour donner des exemples sont des corpus essentiels pour nous. Mais nous devons nous méfier d’une certaine doxa militante et véhiculée par internet qui nous semble problématique. Surtout, nous ne devons pas nous en contenter : nous avons également quelque chose à dire sur les oppressions, et notamment en terme de stratégie et de perspectives.

Une fois que nous sommes d’accord sur l’analyse de l’oppression et de son articulation avec l’exploitation capitaliste, nous avons une orientation à proposer. Il faut encore rappeler que la question féministe a une importance stratégique particulière puisque les femmes sont plus de la moitié de la population et 48% de la population active, et qu’en outre elles demeurent centrales dans le travail reproductif. 

Mimosa : Notre orientation doit toujours être la construction d’un mouvement féministe. Il n’est pas question de calquer les vieilles recettes sur un contexte différent. Mais parce que l’oppression des femmes est centrale dans la lutte des classes, nous poussons à ce que les femmes se mobilisent pour leur émancipation. Nous cherchons à l’unité du mouvement féministe et de ses organisations. C’est à l’intérieur du mouvement que nous construisons un courant lutte de classe, et que nous disputons la direction aux réformistes, et non l’inverse. 

Nous construisons un mouvement qui est autonome par rapport aux organisations du mouvement ouvrier, dans le sens qu’il ne doit pas subir son agenda. Nous construisons donc un mouvement des femmes qui s’auto-organise et qui soit dirigé par les femmes elles-mêmes.

Aurore : Mais nous faisons comprendre que le féminisme et la lutte des classes sont intrinsèquement liés en faisant comprendre que l’oppression des femmes permet la survie du système capitaliste. Et nous poussons à ce qu’à terme mouvement ouvrier et mouvement féministe soient de nouveau unis. Pour cela, tout autant que nous devons intervenir dans le mouvement féministe pour y  défendre une ligne lutte de classe, nous devons intervenir dans le mouvement ouvrier pour y développer des mots d’ordre et des revendications féministes. Cela se fait par le biais des syndicats, dans le cadre des mouvements, voire en construisant des collectifs féministes au sein de la classe ouvrière. Le but n’est alors pas de démultiplier les cadres à l’infini, mais au contraire de permettre à terme une convergence entre les différents mouvements pour permettre le renversement du système, qui est tout à la fois un système de production et de reproduction, inextricablement domination de classe, de genre et de race, donc unitaire. 

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