Les enjeux des prochaines élections municipales

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Les élections municipales peuvent paraître bien lointaines et déconnectées des enjeux actuels. Mais ce serait oublier un peu vite que le débat politique, y compris institutionnel, est un élément structurant de la lutte des classes.

Les élections municipales combinent toujours dimension locale et dimension nationale. Dans la période que nous vivons, l’enjeu qui apparait le plus visible est la nécessité de sanctionner Macron et son gouvernement, de faire le lien avec les mobilisations, donner corps à une opposition radicale à sa politique, pour la construction des luttes et pour une alternative au capitalisme. La participation des municipalités au mouvement est d’ailleurs posée par la grève des transports : plusieurs mairies ont affrété des autocars municipaux pour les manifestations, même si cela reste plutôt anecdotique si elles ne paient par les jours de grève aux agents municipaux ou ne font pas la promotion d’assemblées générales locales de mobilisation. 

Structurer la conscience de classe

La vieille formule de Lénine « La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons » ne doit pas être comprise comme le fait que la conscience de classe viendrait de l’extérieur de la classe, donc des intellectuels et du parti, ou, pire, des institutions. Il faut l’entendre davantage comme la nécessité pour la classe laborieuse de se confronter à des problèmes plus larges que les luttes immédiates, pour acquérir une conscience politique, c’est-à-dire poser la question du pouvoir. La mobilisation sur les retraites franchit ce cap pour certains secteurs, les plus mobilisés (comme les Gilets jaunes) en se posant la question de dégager Macron, de tout changer. Mais l’immense majorité de la classe reste pour l’instant l’arme au pied, hésitant à engager la confrontation. Les problèmes politiques ne sont pas étrangers à cette hésitation : on calcule, est-ce que ça vaut bien la peine de perdre de l’argent à faire grève, est-ce qu’on peut changer les choses, est-il possible d’influer sur le pouvoir ?

L’issue de la lutte déterminera également la façon dont se structurera la pensée politique dans la période qui suivra. On a parlé par le passé de « l’effet différé » des luttes de 1968 et de 1995 sur les victoires de la gauche aux élections en 1981 et 1997, comme on pourrait interpréter le déplacement à droite des politiques gouvernementales — de Sarkozy, Hollande et Macron – et la montée de l’extrême droite comme des conséquences des défaites des luttes de la période, notamment de 2010 sur les retraites et 2016 sur La loi travail.

Les médiations que sont les élections, le parti et les confrontations politiques avec d’autres courants contribuent à structurer la pensée politique et la conscience de classe, en fixant des formules et des délimitations politiques, des références politiques qui structurent les débats et les solidarités militantes.

Tous ces éléments s’inscrivent dans le contexte de crise des représentations politiques, qui ont pour effet des évolutions bien plus rapide que dans la période précédente des structures organisées – syndicats, partis, associations… – qui voient fleurir puis se réduire, sur des plans totalement différents, Attac, Extinction Rebellion, Modem, NPA, Front de gauche, LREM… Être présents dans les échéances politiques, c’est comme tenter de guider des eaux. On ne peut pas agir sur tout, mais on peut en orienter certaines parties.

Il y a donc un enjeu réel à ce que, sans être électoraliste, sans abandonner les luttes pour les élections, les révolutionnaires s’investissent dans les élections municipales, formulent des réponses les liant aux luttes et à la contestation du capitalisme.

À portée de main

Les élections municipales se jouent en grande partie sur des enjeux locaux. Cela vient du fait que c’est sur la mairie que l’on pense pouvoir peser réellement, parce qu’on connait le maire, parce que les choix sont visibles dans les petites communes ou les quartiers, alors que le pouvoir central parait lointain, peu accessible et répondant à des logiques sur lesquelles on ne peut pas peser.

Dans le contexte politique de crise actuel, d’illégitimité des partis et du pouvoir politique, voire de la politique, cette distance semble renforcée. On voit fleurir les listes « citoyennes », « alternatives » ou soi-disant de Gilets jaunes comme réponse à cette déconnexion.

Il y a quelque chose de profondément juste dans cette vision.

Le lieu du contrôle démocratique est en effet nécessairement à portée. À portée de pression, d’envahissement du conseil municipal, de débat en conseil de quartier, voire de révocation ou de mobilisation locale. Le spectre de la Commune de Paris est présent chez certainEs « municipalistes », mais aussi la nostalgie des communes gérées par le Parti communiste avec les avantages sociaux, les multiples associations encadrant les enfants, animant culturellement ou socialement les villes. De même, « le Rojava représente la première révolution du XXIème siècle et entretient une filiation directe avec l’insurrection zapatiste au Chiapas dans les années 1990 et la Commune de Paris. La Commune de Paris était bien plus qu’un « laboratoire vivant d’invention politique » car elle exprimait la rupture avec la vision moderniste selon laquelle toutes les sociétés civilisées devaient forcément être organisées sur une base étatique. »1

On retrouve aussi dans cette vision des velléités écologistes – promouvoir les circuits courts, la sobriété énergétique – et antiracistes. Ada Colau, ancienne maire de Barcelone, a déclaré à propos des migrantEs : « Nous sommes enragés. La ville est prête d’un point de vue technique, tous les services sont au point, la citoyenneté les attend les bras ouverts. Mais ils n’arrivent pas »2. Dans la foulée, Éric Piolle, maire de Grenoble, a déclaré en 2018 : « Nous avons été élus en 2014, et toute la vague des villes espagnoles [élus en 2015] a donné du cœur, du corps à l’expérience grenobloise… donc nous échangeons [avec elles] sur la démocratie locale, les réfugiés, les traités transatlantiques, la transition écologique »3 avant de demander en avril 2019 l’expulsion de sans-logis occupant un bâtiment vide appartenant à la mairie4.

L’élément dominant de la contradiction

Les histoires municipales ne s’écrivent pas en dehors des contextes nationaux. Les déclarations d’Ada Colau ont été d’autant plus radicales qu’elles n’avaient aucune chance d’être concrétisées. Après coup, on peut même analyser les victoires électorales de Podemos comme un prélude à l’institutionnalisation que nous observons aujourd’hui avec son entrée dans la coalition avec le Parti socialiste ; comme le budget participatif au Brésil, particulièrement à Porto Alegre a été autant une innovation démocratique que l’installation du PT dans le jeu bourgeois annonciatrice de la victoire de Lula. Les batailles démocratiques locales, lorsqu’elles sont confrontées à un recul du rapport de force global, national, ont tendance à être intégrées et dénaturées par le capitalisme, à l’image de la « légalisation des conquêtes » dans l’Espagne révolutionnaire5.

On ne peut donc parler « communalisme », « alternatives » et « citoyenneté » sans déterminer quelques marqueurs de fond, par rapport à l’État et à la propriété, qui restent les questions clés du rapport du mouvement ouvrier au capitalisme. Pour mémoire, dans une situation très différente, le parti communiste allemand de 1921 définissait comme programme au « gouvernement ouvrier » : « armer le prolétariat, désarmer les organisations contre-révolutionnaires bourgeoises, instaurer le contrôle de la production, faire tomber sur les riches le gros du fardeau des impôts, briser la résistance de la bourgeoisie contre-révolutionnaire »6. L’équivalent pour nous serait sans doute l’auto-organisation, le désarmement (voire la suppression) de la police, la réquisition des grandes entreprises, l’autogestion des entreprises étatiques ou municipales, la taxation des riches et des entreprises qui font des bénéfices.

Dans les articles de ce dossier, les camarades insistent sur leur rôle en tant qu’éluEs pour promouvoir les luttes, leur indépendance par rapport à la municipalité et l’État. Nous aborderons donc ici des dimensions différentes.

L’indépendance vis-à-vis du capitalisme

L’éducation et le logement sont deux thématiques importantes pour ces élections, et leur approche permet de se positionner par rapport à l’État et la propriété. Concernant le logement, la revendication de la réquisition des logements vides est communément admise, même si elle est peu appliquée. En 2018, l’Insee comptabilisait 3 millions de logements vides, sans compter d’autres types de locaux, pour un million de sans-logis (personnes privées de logement propre) et sans-abris. Les maires ont le droit de réquisitionner des locaux vacants lorsqu’il n’existe pas d’autre solution et qu’il y a urgence. Une mairie révolutionnaire traquerait tous les logements vides, organiserait les habitants et les sans-logis pour mettre en place ces réquisitions.

Concernant l’éducation, la réforme des rythmes scolaires a mis en lumière l’absurdité du système. Les mairies financent les locaux, les personnels hors Éducation nationale, le temps périscolaire. Une éducation à plusieurs vitesses est ainsi mise en place, avec les différences entre les communes riches et pauvres, et les temps gérés par les mairies s’apparentent globalement à une garderie améliorée pour les enfants sur les temps où les parents travaillent. Les familles les plus pauvres retirent leurs enfants des temps payants, tandis que les plus fortunées les inscrivent aux conservatoires ou à d’autres activités culturelles extérieures. Des séparations sont donc sacralisée entre apprentissages scolaires répondant aux impératifs de la formation capitaliste, loisirs, sports et culture. Ces séparations, qui accroissent les inégalités sociales et culturelles, devrait être remises en cause, pour offrir un accueil permanent aux enfants, mêlant à leur envie et leurs besoins les différentes activités, encadrées par des fonctionnaires se relayant et travaillant en équipe plutôt que des salariéEs précaires payéEs à l’heure et avec des horaires de travail hachés.

Des municipalités qui se fixeraient comme objectifs de répondre aux besoins de la population, des couches populaires en particulier, entreraient très rapidement en confrontation avec l’État, ses lois, ses décisions, et devraient promouvoir la mobilisation populaire pour désobéir. Dans le contexte de la crise actuelle et des conflits de classe aigus que nous vivons, il est peu probable qu’on puisse considérer les municipalités comme des bases arrière où se réfugier, où inventer une alternative au capitalisme. L’objectif de Murray Bookchin, présenté comme l’inventeur du communalisme libertaire, « remplacer l’État, l’urbanisation, la hiérarchie et le capitalisme par des institutions de démocratie directe et de coopération »7 ne peut pas faire l’économie de l’affrontement avec l’appareil d’État central, ses lois, sa police, au risque de se retrouver à gérer et surtout à faire accepter la misère.

Les prochaines élections municipales seront un test, comme les élections précédentes, de la capacité des révolutionnaires à polariser, à regrouper autour d’elles et eux les franges du mouvement ouvrier qui sont prêtes à construire un outil politique pour affronter Macron et les capitalistes, à défendre des formules transitoires pour rompre avec le système et construire une société autogérée. 

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