La grève dans le privé est incontournable, il faut la construire

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

En cette période de lutte contre la réforme des retraites les références à celle de l’hiver 1995 sont permanentes. Pourtant la situation presque 25 ans plus tard, c’est-à-dire qu’une génération est passée, est bien différente.

Entretemps nous avons connu d’autres luttes, dont très peu de victorieuses. Dans aucune de ces mobilisations le privé n’a joué de rôle majeur. On n’a retrouvé des grèves importantes que dans les cas de fermetures, de plans sociaux… Mais dans la bataille en cours, le rôle du secteur privé pourrait être décisif. Nous ne pouvons qu’essayer de tirer quelques enseignements du passé pour tenter d’y étendre la grève.

Des évolutions structurelles au service de la démobilisation

À la fin des années 1980, le secteur public a déjà été largement démantelé avec la quasi-liquidation de la sidérurgie, la privatisation partielle ou totale de la majorité des entreprises et des banques. Il ne restera aux gouvernements, au premier des rangs desquels celui de Jospin, qu’à liquider ce qui reste des secteurs industriels encore nationalisés et de passer aux “biens communs” : EDF-GDF, Air France, Autoroutes, Seita, etc.

À cette privatisation des grandes entreprises publiques s’ajoute, depuis le milieu des années 1970, un développement massif du chômage, la déstructuration des grands secteurs industriels et la montée de la précarisation du salariat.

Enfin, les méthodes de management mises en œuvre depuis 40 ans ont attaqué les collectifs de travail et la solidarité ouvrière. Entretiens et primes individuels, mise en concurrence, encadrement du travail par de multiples procédures associées à la multiplication de statuts dans le privé mais aussi dans le public... ont eu un effet dévastateur sur les capacités de réaction collective des travailleurs/euses. 

Ceci ne doit pas être sous-estimé sous peine de ne pouvoir comprendre les reculs de la conscience de classe et des capacités de mobilisation du salariat.

1995 : la grève par procuration

Ce tableau économique et social explique en grande partie le déroulement de la lutte de 95 : une forte mobilisation dans les secteurs publics non encore démantelés et dans lesquels les organisations syndicales sont encore fortement implantées. Le soutien à la mobilisation est important mais, dans le secteur privé, la grève par procuration ne cède la place à des arrêts de travail que pour les militantEs, voir même seulement les éluEs et mandatéEs s’absentant sur des heures de mandats divers. Même les “temps forts” ne verront qu’une très faible participation aux manifestations pourtant massives. 

Alors que les confédérations avaient construit depuis des mois la montée en puissance de la mobilisation autour de la réforme de la Sécu, c’est l’annonce par Juppé de la mise en place d’une commission de réforme des régimes spéciaux de retraite (fonctionnaires et agents du secteur public, pour préciser les modalités d’allongement de 37,5 à 40 ans de la durée de cotisation pour une retraite à taux plein) qui met le feu aux poudres. Dans le privé le passage à 40 annuités était passé sans aucune riposte en 1993. 

Après un mois de grève quasi totale dans les transports, l’énergie et l’enseignement, le gouvernement renonce à la remise en cause du statut de la SNCF et à la suppression des régimes spéciaux de retraites. Les organisations syndicales, CGT et FO, organisent la fin du conflit. La réforme de la Sécu, le point qui concernait l’ensemble des salariéEs va, elle, être mis en œuvre.

Blocages, Nuit debout… des tentatives pour esquiver le problème de la grève

Lors des mobilisations interpros à enjeux nationaux suivantes, le problème de la grève dans le privé restera sans solution. Sur le report de l’âge légal de départ à la retraite en 2010, contre la loi travail en 2016, contre la réforme du Code du travail, les attaques frappant clairement le privé n’y ont donné lieu qu’à de très faibles mobilisations hors les raffineries et les ports et docks. Les tentatives d’élargissement ont lieu sous d’autres formes que la grève : Nuit Debout dans de nombreuses villes, blocages contre la loi travail…

La question des blocages est symptomatique : les militantEs font l’analyse d’un double problème. D’une part la difficulté à étendre la mobilisation et d’autre part l’absence de stratégie de la CGT sur ce point. En interne de la principale confédération active et implantée dans le privé, les contradictions sont très fortes entre la base, les directions intermédiaires et les directions fédérales et confédérale. Mais dans tous les cas, aucune stratégie centralisée de développement de la grève interprofessionnelle n’est mise en œuvre. Pour essayer de dépasser ce double blocage, les militantEs tablent sur l’exemplarité et le blocage extérieur aux entreprises. Cette méthode est mise en œuvre dans de nombreuses villes, la région du Havre pouvant, de ce point de vue, être citée en exemple.

Mais, si ces blocages ne suscitent pas de réprobation il n’y a pas non plus d’adhésion et encore moins d’extension. Ces actions donnent de la visibilité aux revendications, permettent aux militantEs de “faire des choses” ensemble et de dépasser certains clivages notamment entre Solidaires et la CGT. À la fin, le résultat est décevant : malgré les manifestations énormes, les expériences d’assemblées, les tentatives d’auto-organisation et les blocages, les différentes réformes ont été mises en œuvre.

Le Gilets jaunes et les émeutes

La mobilisation des Gilets jaunes se place, elle, d’emblée en dehors des entreprises tout en revendiquant son implantation parmi les plus pauvres et les plus précaires. La question de la grève n’est jamais posée, elle est contournée par la volonté de bloquer l’économie en bloquant les axes de circulation le samedi donc en dehors des horaires de travail traditionnels mais sur les jours de « consommation ». Face à un Président et à un gouvernement méprisants et violents, les manifestations prennent très rapidement un caractère émeutier qui ébranle le pouvoir. Cette forme rompt avec l’essentiel des mobilisations traditionnelles du XXe siècle pour renouer davantage avec celle du XIXe, d’une classe ouvrière moins structurée, moins encadrée. Pour autant, les avancées obtenues restent très faibles et le mouvement fini par s’éteindre après plusieurs mois de manifestations. Malgré cela, les formes du mouvement (ronds-points, AG, réseaux sociaux, imprévisibilité, radicalité…) laissent des traces qui imprègnent le mouvement actuel contre la réforme des retraites. 

Alors que faire pour étendre la grève au privé ?

La réforme attaque de front l’ensemble des régimes de retraites même si les régimes “spéciaux” sont plus impactés. Le gouvernement qui pensait être débarassé des “partenaires sociaux”, conforté en cela par le mouvement des Gilets jaunes a sans doute sous-estimé les capacités de mobilisation des organisations syndicales. Engagé dans un affrontement mal anticipé il a manifestement décidé d’aller au bout non seulement pour gagner, faire passer sa réforme “systémique”, mais aussi pour écraser ses adversaires les plus radicaux (CGT, FO, Solidaires) quitte même à se brouiller provisoirement avec la CFDT et ses amies.

Au-delà de l’enjeu décisif de la réforme des retraites, ce qui se joue est la mise hors-jeu du syndicalisme le moins intégré, le plus en écho avec les salariéEs les moins abattuEs par 30 ans de reculs sociaux.

À ce niveau d’affrontement le secteur public, même très mobilisé, très motivé, ne saurait sortir vainqueur dans les conditions politico-sociales, le rapport de forces entre les classes actuel. Tout d’abord les capacités de mobilisation du secteur public sont nettement moindres qu’en 1995. L’affaiblissement du mouvement syndical, avec ses contradictions, qui frappe le privé depuis de nombreuses années s’est largement étendu au public. Les déstructurations, privatisations, souvent initiées par les gouvernements de “gauche” et parfois accompagnées par le mouvement syndical, accroissent le désarroi des militantEs qui résistent aux régressions sociales et politiques. Or à ce jour, la mobilisation du secteur privé est quasiment inexistante hors, une nouvelle fois les raffineries, les ports et docks et quelques rares exceptions. Petits débrayages, participation aux temps forts, aux manifestations peinent à dépasser les rangs des seulEs militantEs syndicaux. Pourtant un frémissement est perceptible. L’ampleur du soutien à la mobilisation en cours n’est possible que si les salarié-e-s du privé en sont. Depuis la première manifestation du 5 décembre, les cortèges sont au moins aussi gros que les plus grosses journées des mouvements précédents. Sur les journées du 5 et du 17 en particulier, la présence de boites du privé a été plus importante qu’à l’accoutumée. La CGT déploie des efforts importants de mobilisations : matériel national, formations, appels à la grève d’Unions départementales, de fédérations sur plusieurs jours consécutifs voire semaines, intersyndicale nationale et locales avec Solidaires, la FSU, FO et parfois la CNT, interventions appelant clairement à la grève voire à la reconduction dans les medias…

Maintenant que la mobilisation a passé le cap des vacances de Noël, l’enjeu central des jours qui viennent est donc de faire franchir un pas significatif à la mobilisation dans le privé. C’est-à-dire qu’en même temps que la consolidation dans les secteurs en lutte, il faudrait que chaque assemblée générale, chaque coordination interpro, chaque intersyndicale locale ait la préoccupation de s’adresser aux salariéEs du privé.

Nous devons éviter les deux écueils rencontrés par le passé : la grève par procuration et les actions substitutistes. Il faut alimenter les caisses de grève mais cela ne doit pas servir à se dédouaner de faire grève soi-même : il ne s’agit pas de soutenir financièrement celles/ceux qui sont en reconductibles pour qu’ils/elles mènent la bataille pour touTEs. Cela ne suffira pas. Il faut que de nouveaux secteurs et en particulier du privé s’engagent dans la bataille, par la grève.

Les actions de blocages peuvent représenter d’une certaine façon une solution de facilité car elles s’adressent aux militantEs convaincuEs et dédouanent celles et ceux qui y participent ou qui les soutiennent (klaxons, dons…) de se poser le problème de l’extension à l’intérieur des entreprises. Qu’ils soient routiers, de plateformes de transit…, les blocages tenus essentiellement par des soutiens ne peuvent être utiles que s’ils permettent de débattre avec les salariéEs. Ils sont l’occasion de moments de solidarités, de rencontres, et doivent contribuer au travail de conviction sur la nécessité de la grève, ne pas se substituer au blocage réel de l’économie par l’arrêt de la production.

Les Nuit debout avaient eu cette préoccupation et quelques initiatives dans ce sens. La visibilité gagnée par les Gilets jaunes allait dans ce même sens : convaincre par sa détermination, ses actions. La question de l’extension au privé n’est pas simple. Mais le bilan des mobilisations précédentes nous oblige à nous y confronter. Il faut à la fois combiner les meilleures expériences des mobilisations précédentes : blocages, collectifs interprofessionnels, assemblées générales d’auto-organisation, manifestations en semaine et le samedi. Et s’affronter à ce qui a manqué dans tous les cas : la grève dans le privé.

Pour changer la donne ce n’est pas tant la conviction sur le fond de la réforme qui pose problème. C’est plutôt que le privé n’a pas connu de grève interprofessionnelle massive depuis… 1968 ! Il faut donc réintroduire dans les entreprises cette nécessité.

C’est là que les secteurs déjà mobilisés peuvent aider : non pas en bloquant mais en venant s’adresser aux salariéEs du privé, en liens avec les militantEs syndicaux à l’intérieur, pour interpeller les gens en tant que grévistes cheminotEs, enseignantEs, salariéEs des finances publiques, etc.

Elsa Collonge et Robert Pelletier 

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