Illusions électorales et colère sociale : les deux mamelles du succès de Mélenchon

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« Je ne veux pas affaiblir le PS, je veux le remplacer. Nous allons tourner la page des gens qui nous ont trahis pendant cinq ans », a déclaré, jeudi 11 mai à Marseille, le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, venu officialiser sa candidature aux législatives dans la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône, où il affrontera notamment le député socialiste sortant, Patrick Mennucci.

Surfant sur la vague de son succès électoral du 23 avril, Mélenchon prétend que son mouvement peut obtenir la majorité à l’Assemblée et se voit déjà en premier ministre de cohabitation. Macron à l’Elysée, Mélenchon à Matignon, voilà comment du côté de l’état-major de « la France Insoumise » on envisage la suite des opérations. Rien de moins... même si l’absence d’accord national de répartition des circonscriptions avec le Parti communiste risque de rendre le pari très difficile.

Que Mélenchon n’entende jouer que sur le terrain du rapport de forces électoral et ne compter que sur ses déclinaisons institutionnelles n’est pas une nouveauté. Membre du Parti socialiste pendant plus de 30 ans, ministre, sénateur, député européen, « l’insoumis » en chef n’a jamais choisi le terrain de la rue et des grèves, mais uniquement celui des appareils, des cabinets et des hémicycles. Par contre, ce qui est nouveau, c’est l’ampleur du succès électoral et militant rencontré par son mouvement qui exprime incontestablement la rupture assumée d’une frange significative des classes populaires avec le capitalisme et ses serviteurs les plus zélés. C’est sans doute un des effets différés de la colère sociale exprimée lors des mobilisation contre la loi Travail l’an dernier, mais que Mélenchon cherche à enfermer dans une logique institutionnelle, réformiste et chauvine.

 

Un vote populaire et contestataire

En obtenant plus de 7 millions de voix au premier tour de l’élection présidentielle (3 millions de voix supplémentaires par rapport à 2012) et 19,5 % des suffrages exprimés, alors que le candidat du PS officiel Benoît Hamon n’en obtenait que 2,2 millions (6,3 % des exprimés), Mélenchon a effectivement contribué à l’effondrement électoral du Parti socialiste. Il avait fait le buzz en janvier dernier avec sa formule disant que Macron et lui formaient les deux branches d’un casse-noix qui allait faire « de l’huile » avec le PS. La formule s’est avérée à la fois prémonitoire et révélatrice de la nature du positionnement politique du candidat de la « France Insoumise » : ré-insuffler un espoir électoral et institutionnel à la gauche d’un Parti socialiste totalement discrédité après cinq années de gouvernement Hollande entièrement au service des riches et des puissants.

Le score de Mélenchon est le plus élevé obtenu par un candidat à la gauche du parti socialiste depuis 1969. Le candidat de la «France insoumise» s’est placé en tête dans trois départements métropolitains (Seine-Saint-Denis, Ariège et Dordogne), ainsi qu’à La Réunion, en Guyane, en Martinique et à Saint-Pierre-et-Miquelon. La géographie électorale laisse apparaître un transfert de voix significatif en sa faveur dans les territoires votant traditionnellement pour le PS, notamment dans le centre, l’ouest et le sud-ouest.

Mais surtout, ses scores ont été particulièrement élevés dans les villes ouvrières historiquement acquises au vote communiste, notamment en banlieue parisienne, mais où ce vote s’était effondré de manière continue depuis trois décennies. Les banlieues « rouges » ont voté Mélenchon alors qu’elles ne votaient plus pour le PCF. Et si on affine encore : parmi ces villes ou départements, c’est là où les cadres et l’appareil du PC se sont ralliés le plus clairement à la « France insoumise » que les scores de Mélenchon sont encore plus élevés : c’est net quand on regarde les écarts entre le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis. Il a fait aussi de très bons scores dans certains fiefs des oppositionnels communistes, comme à Vénissieux.

Enfin, le vote Mélenchon a confirmé une tendance lancée en 2012 : celui de s’implanter aussi dans le cœur des grandes zones métropolitaines, qui n’avaient jamais été ralliées au vote communiste, avec un électorat jeune, plus diplômé que la moyenne (les deux tiers des électeurs Mélenchon ont un niveau égal ou supérieur au baccalauréat). Sur les 614 communes dont le nombre d’inscrits est supérieur à 10 000, Mélenchon est en tête dans 124 d’entre elles et y obtient 31,5 %. Sur ces 124 communes, les villes PCF ou apparentées ne sont qu’au nombre de 38 (mais donnent à Mélenchon un pourcentage de 36,2 %). Selon une étude d’opinion de l’institut BVA réalisée  le soir du premier tour, Mélenchon est arrivé en tête chez les 18-24 ans (27 %), devant Marine Le Pen, et était au coude à coude avec elle chez les employés (26 %) et les bas revenus (28 %). D’après un sondage réalisé par Ipsos, il est arrivé deuxième chez les ouvriers (24 %), certes assez loin derrière Marine Le Pen (37 %), mais l’électorat de la France insoumise est numéro un parmi les chômeurs (31 %).

C’est un fait majeur des résultats de ces élections : la représentation électorale des catégories populaires n’est plus l’apanage du FN. Un quart au moins des catégories intermédiaires, des ouvriers et des employés se sont retrouvées dans un vote réaffirmé à gauche, en rupture avec la politique ultralibérale et pro-patronale du Parti socialiste et de ses avatars.

Illusions électorales envers un « vrai gouvernement de gauche », procuration donnée à un « sauveur suprême », espoirs sincères de changement radical de société, flirt prononcé avec pas mal d’idées nationalistes et chauvines, volonté de mettre une claque bien méritée au Parti socialiste, c’est l’ensemble de ces paramètres qui expliquent le score recueilli par Mélenchon.

 

Hors des élections, point de salut ?

Et paradoxalement, alors que le Mélenchon de 2017 a encore plus rompu qu’en 2012 les amarres avec le mouvement ouvrier (l’interdiction des drapeaux rouges dans ses rassemblements, la déferlante des drapeaux tricolores, les références à la « patrie chérie », son projet d’un service civique obligatoire pour « reconstruire une défense indépendante, nationale et populaire », ses propos xénophobes au sujet des travailleurs détachés...) et qu’il a fait une campagne bien moins radicale programmatiquement, il a incarné davantage la rupture avec le système pour toute une frange de celles et ceux qui détestent le Parti socialiste, la loi Travail et son monde

Les « groupes d’appuis » de la France Insoumise, dont la création avait été annoncée le même jour que la déclaration de la candidature de Mélenchon, le 10 février 2016, ont fleuri sur l’ensemble du territoire en quelques mois, rassemblant en majorité des personnes non encartées politiquement jusque-là (même si les cadres sont souvent issus du Parti de gauche) mais avec généralement une expérience syndicale ou associative (Attac, LDH, mouvements féministes...). « J’ai des activités syndicales, mais je n’ai jamais été encartée dans un parti », témoigne par exemple Marie Duret-Pujol, maitre de conférences en études théâtrale à l’université Bordeaux-Montaigne et candidate aux législatives dans la 6e circonscription de Gironde. « Le déclencheur, ça a été la loi Travail, et le fait d’avoir autant manifesté pour se voir ensuite imposer ce texte par 49-3. J’ai aussitôt rejoint un groupe local de la France insoumise. Le fait de se présenter aux législatives ne correspond pas à un plan de carrière, mais à la volonté d’avoir une parité réelle, car le vivier de notre circonscription manquait de femmes. J’ai fait ce choix en sentant le mouvement s’amplifier dès l’automne. Il y avait une quarantaine de militants quand j’ai été cooptée, on doit être aujourd’hui une soixantaine. »

L’adhésion au mouvement, en ligne (non soumise à un versement obligatoire de cotisation) par le biais d’une plate-forme numérique (conçue par NationBuilder, une entreprise américaine spécialisée et dont Trump a lui aussi utilisé les services lors de sa campagne en 2016), la possibilité d’être alors mis rapidement en contact avec d’autres « Insoumis » proches de son lieu d’habitation pour effectuer des activités militantes ou se réunir, ont séduit des centaines de milliers de personnes : la France Insoumise revendiquait au début du mois de mai plus de 500 000 participants à ses groupes d’appuis. Si l’on prend en compte les abonnés à la chaîne Youtube de Mélenchon, qui dépassent les 230 000, ceux qui le suivent sur Facebook (600 000) et les 900 000 qui le suivent sur Twitter, on mesure l’ampleur de l’audience politique acquise depuis un an.

Mais entre une audience médiatique et électorale et la constitution d’une force politique structurée et centralisée, il y a de nombreux pas... que Mélenchon ne veut pas faire franchir à ses soutiens, car il est fondamentalement dans la recherche de l’hégémonie à gauche dans les élections. Sa déclaration le soir du premier tour, ponctuée d’aucune manifestation de satisfaction malgré un score inédit, et au contraire pleine de rancœur, allant jusqu’à remettre en cause la fiabilité des résultats électoraux, a désarçonné  un nombre significatif de ses électeurs, ceux qui considéraient le vote pour Mélenchon comme un encouragement  pour les luttes futures et, avant tout, utile à faire se matérialiser un camp totalement opposé et à Macron et à la droite et à l’extrême droite, et pas uniquement comme un marchepied vers le pouvoir pour le candidat.  

 

De quoi est faite « l’insoumission » façon Mélenchon

Mais pour celui qui s’est effectivement attribué le nouveau leadership de la gauche institutionnelle, qui a martelé les semaines précédant le premier tour qu’il était tout à fait capable de gouverner la France (et qu’il « n’était pas d’extrême gauche » !), la non-qualification pour le second tour de la présidentielle est un échec, et il n’a pas pu le cacher. Quand on prétend réformer le système ou améliorer les conditions de vie de la population par la voie électorale, encore faut-il pouvoir remporter les élections. Interrogé par Jean-Jacques Bourdin, le 10 mai, Jean-Luc Mélenchon a reconnu que son absence du second tour avait été pour lui une réelle désillusion : « je ne vais pas vous raconter d’histoires. Comme je suis un homme méthodique (…) j’avais donc commencé à réfléchir à la façon avec laquelle je procéderais. Par conséquent, j’ai dû descendre de deux marches (…) Ecoutez, à 600 000 voix, le destin vous passe au ras des doigts ! Vous ne pouvez autrement que d’avoir de la déception. »

Mélenchon n’a pas « de pudeur de gazelle » quand il parle de son « destin »... le même que celui envisagé par bien d’autres politiciens bourgeois. Les élections législatives lui donnent une seconde chance sur ce terrain et du coup, pas question de la moindre entente au niveau national avec le PCF : la lutte pour les places remplace la lutte des classes. Au passage, tant pis pour celles et ceux qui défendaient la nécessité de candidatures unitaires de l’ensemble des forces qui avaient rallié la candidature Mélenchon (Ensemble, PG et PCF pour les plus importantes d’entre elles). Si Mélenchon veut remplacer le PS, c’est normal qu’il veuille continuer le boulot d’éradication du PCF entamé par Mitterrand !

Il faudra étudier avec attention les scores de la France Insoumise les 11 et 18 juin, dont les candidats seront quasi systématiquement en lice contre des candidats du PC, ce qui sera une première pour la mouvance de Mélenchon... Lui le conçoit comme la marche vers le pouvoir, c’est loin d’être certain et plus dure pourrait être la chute.

Marie-Hélène Duverger