Élections municipales : l’extrême droite en embuscade

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

L’absence de victoire sociale majeure explique pour beaucoup qu’une partie de la population, en majorité de la petite bourgeoisie mais aussi des classes populaires, trouve dans le vote RN une expression de leur opposition démoralisée à la violence des attaques. La banalisation des discours racistes, au premier rang desquels l’islamophobie, et réactionnaires en général, portés par les gouvernements successifs, ont également légitimé l’extrême droite et contribué à faire tomber barrière morale et plafond de verre.

De retour au Parlement et après avoir enregistré une nouvelle progression électorale lors des européennes, le RN s’apprête à gagner plusieurs villes lors des municipales. Il n’est pas impossible que l’ancien compagnon de Marine Le Pen, Louis Alliot, conquiert Perpignan, une ville de plus de 100 000 habitantEs. Le poids politique de l’extrême droite et sa capacité à gagner des positions institutionnelles ne peut plus aujourd’hui être contesté que par des aveugles suicidaires.

Le débat existe sur la caractérisation du Front national. Sans crier au péril fasciste lorsque Marine Le Pen arrive au second tour en 2017, il semble que plusieurs éléments permettent d’éclairer cette discussion. Ainsi l’histoire de l’émergence du FN, dont le premier secrétaire général fut un ancien membre de la LVF (SS français partis combattre l’URSS dès 1941). Le choix du maintien du logo emprunté au MSI italien et représentant l’âme de Mussolini montant au ciel malgré le changement de nom du parti lors du dernier congrès. 

On relèvera également le maintien du DPS (service d’ordre militarisé) et des liens personnels, professionnels et politiques de Marine Le Pen avec Frédéric Chatillon et Axel Lousteau, leaders du GUD dans les années 1990, ainsi que les liens organisationnels du parti avec des groupuscules fascistes, en premier lieu les identitaires (plusieurs membres travaillent pour le RN, notamment dans la communication, l’ancien leader Philippe Vardon fut directeur de campagne aux européennes et est candidat à Nice aux municipales). C’est également le cas avec la Cocarde, groupe étudiant d’extrême droite cherchant à redévelopper une activité militante régulière sur les universités, sur un profil droite assez « light » mais regroupant des militants RN, identitaires voire Action française et dont l’un des dirigeants était attaché parlementaire de Jordan Bardella. C’est aussi le discours du RN et sa politique antisyndicale et très gravement néfaste pour les libertés publiques menés dans les villes gagnées en 2014, démontrant la continuité du logiciel politique de la direction du RN et sa dangerosité pour les libertés publiques.  

Une capacité à impacter la situation politique

Pour autant le RN est aujourd’hui affaibli d’un point de vue militant : le nombre d’adhérents est en baisse (20 000 adhérents à jour de cotisation aux dernières nouvelles), il n’organise plus sa manifestation traditionnelle du 1er mai, il a vu près d’un tiers de ses élus démissionner depuis les dernières élections, le DPS est largement affaibli… Le RN doit également faire face à de graves problèmes financiers récurrents. En 2017, c’est la Russie qui finance pour partie la campagne présidentielle et, après cette dernière, les dettes sont comblées par l’homme d’affaires français Laurent Foucher, via une banque émiratie. Information qui, tout comme le projet avorté d’invitation de Marion Maréchal-Le Pen à l’université d’été du MEDEF, devrait faire relativiser l’idée selon laquelle la bourgeoisie n’envisagerait absolument pas le RN comme un recours, a fortiori si la situation économique et sociale devait se tendre.

Mais au-delà de ces possibilités inexistantes, il ne faut pas perdre de vue la capacité de développement autonome de l’extrême droite, c’est-à-dire sa propre capacité à impacter la situation politique et à incarner ce recours dans un contexte différent. Ce n’est évidemment pas uniquement le choix de la haute bourgeoisie allemande qui a permis à Hitler d’arriver au pouvoir mais sa propre capacité à construire un parti, des milices et à avoir une influence politique de masse. 

Ainsi, les succès électoraux du RN renforcent sa propre audace militante, comme lorsque Marine Le Pen annonçait la présence de responsable du RN à la manifestation du 5 décembre contre la réforme des retraites. Cette volonté marque par ailleurs une rupture sur l’orientation sociale du RN qui, jusqu’à présent, indiquait son opposition aux réformes gouvernementales mais refusait d’appeler aux manifestations.

Ces résultats électoraux renforcent également l’audace de l’extrême droite radicale, des groupuscules avec lesquelles il entretient par ailleurs des liens organisationnels. C’est par exemple le cas lorsque des militantes d’extrême droite radicale, dont une au moins émarge à l’Action française et traine avec les Zouaves, tentent de manifester à Paris contre les violences faites aux femmes sous le nom de NEMESIS. En 2013, nous expliquions déjà que c’était le contexte de manifestation et de discours réactionnaire portée par la Manif pour tous qui avait permis à Esteban Morillo, à visage découvert en plein Paris, d’oser frapper Clément Méric à la tête, armé d’un point américain, avec les conséquences tragiques que l’on connait. C’est également cette influence politique grandissante qui a donné la confiance à ces groupuscules pour aller à l’affrontement avec la police, puis à attaquer les cortèges progressistes dans la mobilisation des Gilets jaunes.

Si cette séquence c’est finalement soldée positivement, avec l’éviction de l’extrême droite organisée à Paris, Toulouse et Lyon, cela n’a pas été sans difficultés d’une part. D’autre part, cela n’a pas empêché l’extrême droite de sortir renforcée électoralement, mais aussi, dans certains endroits, d’un point de vue militant. La mise en action de fractions de notre camp social sans tradition politique importante et sans lien développé avec le mouvement ouvrier organisé est évidemment positive, mais pourrait également profiter à l’extrême droite à défaut de politique conséquente de la gauche radicale.

Dans un contexte de nouvelle crise économique, d’augmentation des tensions internationales mais également sociale en France avec un niveau de paupérisation de la petite bourgeoisie encore plus élevé qu’aujourd’hui, il est probable que le RN pourrait d’une part opter pour une stratégie d’affrontement plus ou moins direct avec le mouvement ouvrier et obtenir le soutien d’au moins une fraction de la bourgeoisie. 

Les ambitions de l’extrême droite sur les municipales

Si le Rassemblement national est loin d’être une machine de guerre électorale (turn-over, incompétences, rivalités), ils partent en 2020 en meilleure position qu’en 2014 : avec un « matelas » de 1 500 conseillers municipaux ayant acquis une connaissance des dossiers et une exposition médiatique (malgré près d’un tiers de départs) et qui feront des bons candidats en 2020 ; avec un rayonnement depuis les mairies conquises en 2014 vers les villes voisines (bassin minier du Pas-de-Calais autour d’Hénin-Beaumont, autour de Béziers, dans le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône). Il faut noter que le RN a désormais un « mille-feuilles » d’élus dans certains territoires : mairies, conseillers départementaux du secteur, députés de la circonscription, ce qui leur donne une force de frappe électorale considérable (par exemple les quatre députés RN du bassin minier). Globalement, les électeurs des municipalités RN sont satisfaits des politiques menées et revotent RN aux élections suivantes.

Le RN devrait se présenter dans 400 à 500 communes, soit moins qu’en 2014 mais en ciblant des enjeux politiques plus important (ville à gagner, enjeu de construction ou d’apparition nationale comme à Paris). Le risque est important de voir être réélus les maires RN (sauf peut-être à Mantes-la-Ville et Hayange, gagnées en quadrangulaire) et de nouvelles mairies être remportées, notamment dans le bassin minier où se trouvent la grande majorité des communes où le RN a fait plus de 50 % aux Européennes, et aussi dans le Sud-Est : Var, Vaucluse, autour de l’étang de Berre ou dans le Gard. Les analyses laissent à penser que c’est une dizaine de nouvelles mairies qui devraient basculer dans les mains du RN.

Enfin, le RN pratique une souplesse tactique pour ces élections : stratégie du « no logo » pour rassurer l’électeur modéré (Perpignan) et surtout tentatives d’union des Droites (avec des non-encartés, le SIEL (Souveraineté, identité et libertés), le PCD (Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin) et parfois des dissidents LR) dans certaines villes : Frontignan, Bagnols-sur-Cèze, Vannes, Le Mans, cas particulier de Béziers, Paris, Sète, Carpentras. Toutefois, LR semble maintenir le cordon sanitaire à l’exception de quelques individualités arrivistes. La période de l’entre-deux-tours pourrait voir de nouveaux basculements parmi les LR. Perpignan est la plus grande ville française menacée de tomber aux mains du RN.

À noter le risque de bascule de certaines mairies PCF (notamment Grenay dans le Bassin minier ou de manière plus hypothétique Arles et Givors) ainsi que la candidature de transfuges issus de la gauche (Andréa Kotarac à Lyon, Aurélien Legrand à Paris 13, Didier Lignac dans l’Aveyron). Et pas impossible qu’on ait d’autres mauvaises surprises dans les mois à venir… À terme, il pourrait se développer un « frontisme municipal », comme on a pu parler de communisme municipal.

Commission nationale antifasciste du NPA 

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