Débat. À propos du livre de Jean-Marc Rouillan : il n’est pas possible de remplacer les masses

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Jean Marc Rouillan vient de publier chez Agone un livre intitulé Dix ans d’Action directe. Ce livre a été écrit dans les années 1990, mais il n’a pas pu sortir en raison de la situation des militantEs à l’époque1. Cet ouvrage, qui a donné lieu à un article dans l’Anticapitaliste n°443 et à une interview de Jean-Marc Rouillan dans le n°444, a un mérite et un défaut.

L'ouvrage a le mérite de rendre publics la vie et les discussions d’un groupe aujourd’hui grandement ignoré, Action directe (AD), mais qui a fait parler de lui à l’époque. En revanche il se trompe (et propage une vision erronée et mythifiée) au sujet de l’écho qu’auraient rencontré des actions menées par le groupe dans la classe ouvrière ou dans la jeunesse : « C’était fou le retour qu’on a eu des ateliers... "On se sent plus forts en rentrant ce matin à l’usine". » Ces propos de Rouillan dans son interview ne nous semblent pas justes, en tout cas en France où, à la différence de l’Italie où des milliers de gens ont été inculpés pour avoir travaillé avec les Brigades rouges, peu de travailleurEs ont été enthousiasmés par les actions d’AD jugées complètement coupées des réalités : cela a été le cas pour l’assassinat de Georges Besse, le PDG de Renault.

Réveiller la population par des actions armées ?

Les révolutionnaires n’ont pas, bien sûr, d’objection de principe au recours aux armes : ils savent que la bourgeoisie n’aurait pas de scrupule à s’en servir si son pouvoir était mis en danger par des actions de masse même pacifiques. Le coup d’État au Chili en 1973 en est une démonstration. Mais la lutte armée ne peut être comprise que dans certaines situations exceptionnelles de dictature ou de répression. Même en 1968, notre service d’ordre (celui de la JCR) s’était opposé à la volonté d’un petit groupe de s’emparer d’une armurerie près de la gare de l’Est. Les gens nous soutenaient dans une contre-violence de masse, notamment le 10 mai lors de la « nuit des barricades » face à la répression de la police, mais n’auraient pas compris l’usage d’armes à feu.

AD a servi d’exutoire, quand l’élan révolutionnaire des années 1960-70 s’est dissipé, à quelques centaines de militantEs qui pensaient à tort réveiller la population par des actions armées aux modalités et objectifs contestables. Nous ne pensons pas que l’assassinat de Georges Besse « appartienne au patrimoine de notre classe » comme le dit Rouillan. Mais nous sommes d’accord avec la lucidité dont semble témoigner la fin de son interview : « Quand les masses et leurs organisations ne se battent plus, c’est sûr que les guérilleros ne vont pas se battre à leur place ».

Impasses de l’action armée coupée des masses

Le débat sur le « terrorisme » est ancien parmi les révolutionnaires. Trotski a souligné la tendance des classes dominantes et de l’État à utiliser le terme à tort et à travers dans leur propagande. Mais il a fait, dès 1909, une critique particulièrement pertinente des risques d’impasses de l’action armée coupée des masses : « Naturellement, on peut facilement réunir une douzaine de citations environ de la littérature socialiste-révolutionnaire [les socialistes-révolutionnaires russes  recouraient alors aux actions terroristes individuelles] affirmant que ses membres ne substituent pas la terreur à la lutte de masse mais la placent à côté d’elle. […] Mais ceci ne modifie pas les faits. Par son essence même, l’activité terroriste exige une telle concentration d’énergie pour le "grand moment", une telle surestimation du sens de l’héroïsme individuel, et enfin une telle conspiration "hermétique", que, sinon logiquement, du moins psychologiquement — elle exclut totalement le travail d’agitation et d’organisation au sein des masses. »2

Alain Krivine et Henri Wilno

  • 1. La LCR s’était, dans ces années, associée aux protestations contre les conditions d’incarcération qui leur étaient faites et en faveur de leur libération. L’historien Jean-Guillaume Lanuque soulignait, à juste titre, dans un article de 2012, que « la libération récente de Joëlle Aubron pour raisons de santé fut ainsi obtenue avec beaucoup plus de difficultés que pour un Papon ».
  • 2. Léon Trotski, « La faillite du terrorisme individuel » (1909), https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1909/05/090500.htm

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