Coronavirus, révélateur d’un monde qui tourne à l’envers

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Les rues désertes, les réunions interdites, la police qui contrôle les passants, le ton martial de Macron et Castaner lundi 16 mars nous avaient donné un avant-goût de l’ambiance qui s’est installée depuis. Des mesures drastiques sont nécessaires à la lutte contre le Coronavirus. Mais, si avons déjà abordé l’autoritarisme et la militarisme des actions gouvernementales1, il faut également insister sur le fait que tous ces choix répondent également à des critères de classe. 

Le confinement sous domination des capitalistes

L’ampleur de la crise requière une réorganisation de la production. Mais, celle à laquelle nous assistons se fait selon les critères des classes dominantes. D’un côté, certains métiers sont poussés à s’organiser en télétravail, tous les métiers d’encadrement, de conception, ceux qui peuvent être gérés à distance ou par informatique (la Voix du Nord estime que 4 emplois sur 10 dans le privé pourraient être réalisés en télétravail). De l’autre, on contraint des millions de salariés à aller travailler, malgré les risques dus à l’utilisation des transports collectifs et à la promiscuité dans le travail.

Une camarade racontait que dans son entreprise de la métallurgie, le travail est réorganisé en 2x8, pour ne pas réduire la production… tandis que toute la DRH est en télétravail. À la Mairie de Paris, de même, les directions sont passées assez rapidement en télétravail, mais on a convoqué tous les personnels techniques lundi 16 mars, avant d’en renvoyer une bonne partie chez eux, notamment ceux qui étaient supposés travailler dans des écoles qui se sont révélées vides. De fait, ce sont les couches moyennes et supérieures du salariat qui ont été les premières protégées du virus.

C’est aussi le cas pour ce qui concerne le confinement à domicile. Elles bénéficient de logements de meilleure qualité, de grands appartements, voire de maisons. Tandis que, dans les classes les plus populaires, on doit aller travailler quand on est salariéE, on risque de perdre son emploi quand on est dans l’informel, l’intérim ou les vacations, et on se retrouve confiné dans de petits appartements, parfois insalubres. Contraints encore de faire la queue dans les magasins ou la Poste pour retirer de l’argent en espèces si on n’a pas de carte de paiement. Sans parler des contrôles au faciès dans les rues.

 

Des batailles pour faire face à la production à tout prix

Dans de nombreuses entreprises, des batailles sont en cours pour permettre aux salariéEs d’échapper au travail. À la Poste, il y a une bataille pour obtenir des droits de retrait. Dans l’électronique, et dans bien d’autres boites. Avec un constat partagé qui est que le patron se moque de la santé de ses employéEs et de leurs familles, que tout ce qui l’intéresse est le maintien de la production. On explique même aux salariéEs que l’on ne peut pas arrêter la production dans des boîtes où, en cas de crise, on n’hésite pas habituellement pas à recourir au chômage partiel… et où sait que la direction y recourra quand la crise économique se fera plus aiguë. Dans l’automobile par exemple, la fermeture des entreprises ne se fait pas en raison d’un désir du patronat de combattre le virus, mais en raison de la crise, de la pénurie du côté des fournisseurs et du manque de débouchés.2

En fin de compte, le constat général est que le patronat tente de maintenir le plus longtemps possible la production, ne veut pas laisser le terrain à ses concurrents. La ministre du travail, Muriel Penicaud, a fustigé le « manque de civisme » des entreprises du bâtiment qui pensent à suspendre leur activité. La loi sur l’état d’urgence sanitaire prévoit que l’employeur pourra obliger les salariéEs à poser une semaine de congé pendant la durée du confinement, que certaines entreprises pourront « déroger aux règles du code du travail et aux stipulations conventionnelles relatives à la durée du travail, au repose hebdomadaire et au repos dominical »3. On parle également de réduire les vacances d’été dans l’éducation, même si aucune mesure n’a encore été prise.

Nous sommes donc entrés dans une phase où le pouvoir se permet de remettre en cause tout une série de droit des travailleurs/ses pour faire face à la crise. Quelque part, on est déjà entré dans ce qu’on pouvait craindre pour l’après crise sanitaire : ils nous font payer la crise.

Le retour sur le devant de la scène du slogan de la LCR et du NPA « nos vies valent plus que leurs profits » correspond à cette situation : on veut nous faire travailler à tous prix, même si c’est risqué, pour maintenir le plus possible la marche de l’économie.

 

Produis et tais-toi

Mais cela va plus loin. La rhétorique militaire de Macron alerte sur une caractéristique supplémentaire de la période. On doit travailler, mais il est interdit d’enterrer sa grand-mère, de visiter des amis, de participer à des réunions, d'aller même prendre l'air et le soleil trop loin de son domicile. On doit fournir une autorisation écrite — qu’on doit imprimer ou copier à la main, ce qui requière d’avoir une imprimante et/ou de savoir écrire le français – pour faire ses courses, et montrer patte blanche à la police, en attendant l’armée. Bref, on suspend toute une série de libertés fondamentales sans discussions, sans nuances, sans réfléchir aux alternatives pour nous protéger mutuellement. Et cela est imposé, d'en haut, par les mêmes qui répriment les manifs, éborgnent, musellent la presse et effacent l’État de droit. Ils et elles profitent du degré d'acceptation élevé d'une population mise en état de peur par l'absence d'information fiable, transparente et légitime... Et développent au passage délation, culpabilisation (l’autoritaire « ne sortez pas ! ») et divisions au sein de notre camp. On supprime presque toute vie sociale, culturelle, politique, organisant la vie autour du seul travail, les libertés individuelles et collectives sont restreintes à la plus simple expression. Comme dans les États totalitaires… Macron enfonce ainsi un clou de plus dans l’édifice d'un État autoritaire, profitant de nos difficultés à engager nous mêmes, et indépendamment du pouvoir, les réseaux de solidarité et d’information indispensable à l’auto-organisation de notre défense sanitaire.

 

Ce que nous aurions pu faire contre le Coronavirus, ce que nous pouvons toujours faire

Il est difficile de savoir exactement quelles mesures il aurait fallu prendre pour garantir les libertés tout en combattant le virus. Mais nous avons tout de même quelques pistes concernant ce qu’il fallait éviter et que le capitalisme a produit, et qui conduira a priori à ce que la crise sanitaire et les mesures de confinements durent encore des semaines, au moins jusqu’à début juin d’après plusieurs personnels de santé.

Il fallait éviter d’être confrontés à une pénurie de masques, et pourtant à quelques jours de l’explosion du nombre de malades, Le Monde rapporte que « Dans les zones touchées, seuls 18 masques par semaine seront fournis aux médecins généralistes, aux pharmaciens, aux biologistes médicaux, et 6 par semaine aux sages-femmes et aux kinésithérapeutes…

Sur le reste du territoire national, seuls les médecins seront approvisionnés. ». Comment est-ce possible que dans un monde comme le nôtre, il existe une pénurie de masques en tissu ?4

Le gouvernement a minimisé le danger pendant deux mois, n’a communiqué aucun chiffre à ce sujet, alors que le chiffre du potentiel de 300 à 500 000 morts en France si on ne faisait rien est maintenant admis. Ainsi, en cachant la vérité pour protéger l’économie d’un krach boursier, pour maintenir les municipales et pour éviter une discussion politique publique sur les moyens de faire face à l’épidémie, le gouvernement a retardé les mesures nécessaires.

Il y a une relation étroite entre le fait de maintenir à tout prix la production, et donc les contacts humains au travail et dans les transports, et la réduction au strict minimum des libertés individuelles. En effet, il est inévitable — voire nécessaire pour qu’il y ait une production d’anticorps par l’espèce – qu’une part importante des populations soit contaminée, que le but du gouvernement est d’étaler le pic de contamination pour que les hôpitaux puissent faire face sans catastrophe complète. Ce sont donc les gouvernements qui font le choix conscient que ces contaminations se fassent prioritairement en maintenant l’activité économique plutôt que dans les relations sociales et de solidarité.

C’est d’autant plus révoltant que le travail est un endroit où il est particulièrement difficile de respecter les gestes barrières… et que certaines productions sont particulièrement dangereuses et inutiles en temps de crise. En effet, quel est l’intérêt de produire des voitures, des armes, des bâtiments, des microprocesseurs ? Tout cela peut bien attendre quelques semaines.

De plus, qui mieux que les salariéEs aurait pu estimer si telle ou telle production est utile ? Les personnels de l’énergie, des hôpitaux, des ascenseurs, de l’alimentation savent bien que leur travail est indispensable à la vie. Cette crise pose aussi la question de qui doit diriger la société. Car, si les capitalistes ont comme objectif de maintenir la production et les profits, quitte à restreindre au minimum la vie personnelle, les travailleurs/ses auraient pu agir bien plus efficacement s’ils/elles avaient le pouvoir : se réunir dès janvier ou février dans les entreprises pour décider quelle production doit être maintenue ou arrêtée, comme organiser le travail dans ces branches pour limiter les risques, se réunir encore dans les quartiers et les immeubles pour protéger les personnes fragiles, organiser un ravitaillement collectif – au lieu qu’Amazon recrute par milliers pour faire face à la demande –, convaincre massivement de l’importance des gestes barrière et d’un confinement à visage humain.

Enfin, un gouvernement ou une société gouvernée par les intérêts du plus grand nombre et non par les profits pourrait décider de recruter massivement dans la santé. La « durée de vie » d’une infirmière à l’hôpital est tombé à cinq ans, il y a donc sans doute des milliers de personnes formées prêtes à travailler dans les hôpitaux… pour peu que les conditions de travail et les salaires soient bouleversées, par exemple avec les 32 heures et une forte revalorisation salariale. On parle de 60 000 lits supprimés ces quinze dernières années5. La durée prévisible de la crise – on parle de plusieurs mois… voir plusieurs années6 rend cette revendications encore raisonnable et urgente.

Un tel gouvernement, ou une telle société, aurait, comme le capitalisme, réorganisé la production. Mais dans un sens complètement opposé. On aurait arrêté toute production inutile… mais on aurait à l’inverse reconverti des entreprises pour produire en urgence des masques, du gel hydro alcoolique et du matériel respiratoire pour être capable de soigner bien plus de monde dans les hôpitaux

On réquisitionnerait les logements vides, ainsi que les centres de vacances, pour garantir des conditions de confinement correctes aux classes populaires.

Et, surtout, ce qui est encore possible et le plus efficace, organiser un dépistage de masse qui permet la prise en charge précoce des patients avant les symptômes de détresse respiratoire.

Et encore, il ne s’agit là que de mesures d’urgences, sans parler de l’importance de la recherche fondamentale, en ces temps de mobilisations dans les universités7.

 

Avant « l’armée des douze singes »

En résumé, cette crise pose la question du système capitaliste. On fait le bilan des politiques qui ont cassé les services publics, de la crise économique, de la crise écologique, des urgences sociales. Comment ne pas voir que ce qui est vital aujourd’hui correspond à ce que les gouvernements s’évertuent à casser le reste du temps ?

Enfin, dans cette crise, il faut poser une question supplémentaire : est-ce que nous sortirons de cette crise ? C’est-à-dire, est-ce que les mesures gouvernementales feront reculer le virus et reprendre une vie normale ? Sur le court terme, on peut l’espérer mais on n’en est pas certain, car on n’est même pas sûr que le virus s’éteindra avec l’été8. Sur le long terme, le retour des épidémies9, la crise climatique et économique nous indiquent indubitablement que les problèmes les plus graves sont devant nous. Sur le court comme le long terme, il est donc de moins en moins probable que le capitalisme soit capable de trouver des solutions acceptables par le plus grand nombre.

 

Avec l’arrivée du virus dans l’hémisphère sud, il n’est pas impossible que l’addition soient présentée relativement rapidement : que se passera-t-il s’il est plus dangereux de rester confiné que de sortir se confronter au virus ? Si on perd son travail, si la promiscuité n’est plus vivable, si on ne peut plus s’approvisionner…

Que se passera-t-il si, ce qui n’est pas impossible, la crise dure, qu’il n’y a pas de vaccin ? Les denrées finiront-elles par manquer ? Accepterons-nous de continuer à vivre cloitrés, la fermeture des frontières, l’omniprésence policière, si tout cela se révèle inefficace ? Les solutions anticapitalistes pourraient devenir nécessaires beaucoup plus tôt qu’on ne le croit.

Sans parler du fait que, si la crise sanitaire est jugulée, bien des problèmes se poseront très vite : comment répondre à la crise économique, comment empêcher le gouvernement de prolonger les mesures dérogatoires au travail, comment reprendre la lutte contre la réforme des retraites, de l’assurance chômage ou de la recherche…

Comme après une période de dictature, la fin du confinement verra une accélération de l’histoire, une volonté de débattre, de tout rediscuter. Ce moment se prépare dès maintenant.

Quelle que soit l’issue, que les capitalistes soient capables de résoudre cette crise ou non, il y a donc urgence à discuter, que ce soit sur les lieux de travail, les groupes WhatsApp de quartiers ou les réunions virtuelles, à mettre en avant des revendications, à préparer des solutions pour faire face à une crise du capitalisme qui semble ressembler de plus en plus aux films d’anticipation les plus pessimistes.

 

Antoine Larrache

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