Mineurs : la victoire de la Dame de fer

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Le principal exploit politique de Margaret Thatcher reste d’avoir vaincu les mineurs britanniques, contraints en mars 1985 de reprendre le travail sans avoir rien obtenu, après une grève qui a duré près d’une année. Pour le mouvement ouvrier britannique, les conséquences de cette défaite ont été considérables: consolidation d’une législation anti-grève, énorme chute de la syndicalisation, démantèlement des secteurs industriels les plus combatifs.

Sa victoire sur les mineurs, Margaret Thatcher l’a voulue et préparée dès avant son accession au pouvoir. Les conservateurs (Tories) avaient, en effet, une revanche à prendre : en 1972, puis en 1974, les mineurs avaient mené deux grèves victorieuses, dont la seconde avait provoqué la chute du gouvernement dirigé par Edward Heath. C’est après cette défaite électorale que Margaret Thatcher devient leader du Parti conservateur. Elle met alors en place des groupes de travail qui vont « penser la contre-révolution conservatrice » à venir, aussi bien dans ses objectifs que dans ses moyens. Document confidentiel, le rapport Ridley constitue l’une des élaborations les plus achevées de ce travail : il cible les mines britanniques comme « le champ de bataille le plus probable ». Il suggère les dispositions à prendre pour cette bataille : accumulation de stocks de charbon, recrutement de chauffeurs non-syndiqués dans les transports, modification de la législation sur les procédures de déclenchement des grèves, mise en place d’une force d’intervention policière coordonnée à l’échelon national, etc. C’est une véritable stratégie de combat qui est ainsi décidée : elle sera appliquée avec méthode.

Margaret Thatcher parvient au pouvoir en mai 1979. Elle commence à mettre en œuvre les mesures du rapport Ridley, notamment les lois antisyndicales. Parallèlement, elle affronte les sidérurgistes : en 1980, leur grève permettra des augmentations de salaires, mais sera incapable d’empêcher la fermeture de certaines usines. Puis elle s’attaque aux ouvriers imprimeurs et à leur syndicat. En1983, elle nomme à la tête des charbonnages MacGregor, un manager issu du secteur privé, responsable de la restructuration de la sidérurgie. Mais, sensible au rapport de forces, elle hésite à se confronter aux mineursqui demeurent encore très populaires. En fait, elle attendra son second mandat pour déclencher l’offensive. Elle est réélue triomphalement en 1983. Alors que le chômage de masse s’amplifie, le niveau de combativité des travailleurs britanniques commence à régresser. Parallèlement, le Parti travailliste et la confédération syndicale TUC (Trade Union Congress) connaissent une évolution politique très droitière. Qualifiée alors de « nouveau réalisme », cette dérive trouvera son aboutissement quelques années plus tard avec le « New Labour » et Tony Blair.

Grève nationale

Début 1984, face aux menaces qui se précisent, les mineurs font dix-neuf semaines de grève des heures supplémentaires. Le 6 mars, la direction des Charbonnages annonce la couleur : réduction de la capacité de production, fermeture d’une vingtaine de puits de mine, suppression de 20 000 emplois. Le 
12 mars, le principal dirigeant du syndicat des mineurs (NUM : National Union of Mineworkers), Arthur Scargill, proclame la grève nationale. De fait, la grève touche une forte majorité des mines, la principale exception étant la région autour de Nottingham. Alors que toutes les négociations échouent, le mouvement se durcit avec, malgré leur interdiction par la nouvelle législation anti-grève, la mise en place de piquets de grève volants qui se déplacent d’une région à l’autre pour renforcer les endroits les plus fragiles. Les affrontements avec la police se multiplient, alors que les femmes de mineurs s’impliquent directement dans le conflit : piquets de grève, manifestations, tournées des entreprises pour développer la solidarité. Car la hauteur des enjeux – comme il l’avait planifié, le gouvernement conservateur fait de cette grève un test de sa capacité à briser les secteurs combatifs du mouvement syndical – nécessiterait maintenant le développement d’un vaste mouvement de solidarité et l’extension de la grève à d’autres secteurs…

Mais cette perspective n’est absolument pas celle de la direction du TUC (et de sa tutelle politique, la direction du Parti travailliste). La plupart des tentatives d’extension de la grève vont échouer, la direction du TUC refusant de les organiser, quand elle ne les sabote pas purement et simplement : l’action des cheminots pour empêcher le transport de charbon échoue de même que deux grèves des dockers. Prévue pour la fin septembre, la grève des contremaîtres (porions) et des agents de sécurité – qui aurait entraîné la paralysie complète des mines – est annulée, leur syndicat catégoriel ayant passé un compromis avec la direction.

Isolement

Alors qu’il devient de plus en plus évident que les mineurs sont isolés au sein du mouvement syndical – ou, du moins, de ses sommets… – le gouvernement et la direction des Charbonnages utilise des méthodes éprouvées : division et répression. Ils suscitent la création d’un « comité national des mineurs au travail » qui, ultérieurement, sera à l’origine d’un syndicat concurrent (UDM : union des mineurs démocratiques), brisant le monopole de représentation et de négociation de la NUM. À l’automne 1984, par décision de justice, les fonds de la NUM sont bloqués. Le gouvernement et l’ensemble des médias mènent une campagne d’intoxication en faveur de la reprise du travail. En février 1985, court-circuitant le syndicat des mineurs, la direction du TUC passe un accord avec les Charbonnages ! Convoqué dans l’urgence, un congrès extraordinaire du syndicat des mineurs refuse cet accord. Mais, sans perspective, se heurtant à l’intransigeance totale du gouvernement conservateur, victimes de l’isolement organisé par la direction du TUC, les mineurs décident finalement de reprendre le travail, en mars 1985.

Après cette défaite totale d’un bastion de la classe ouvrière britannique, la voie est 
désormais dégagée pour de nouvelles attaques de la part des Tories. Ils ne s’en privent pas, dotant le Royaume-Uni d’une des législations les plus restrictives en matière de droit de grève. Dans le même temps, cette défaite contribue à relativiser le poids du mouvement syndical – qu’il soit radical ou « réformiste », d’ailleurs… – au sein du Parti travailliste. Revenu au pouvoir avec Tony Blair, celui-ci se gardera d’ailleurs bien de remettre en cause les mesures édictées par les Tories…

Dès 1986, Mac Gregor publie un ouvrage relatant le conflit. Son titre indique assez précisément ce qui vient de se jouer : «L’ennemi de l’intérieur. L’histoire de la grève des mineurs 1984–1985». Depuis sa préparation pendant les années d’opposition jusqu’à sa conclusion, l’offensive contre les mineurs a été conçue et menée par Margaret Thatcher et son équipe comme une véritable guerre. Une guerre de classe…

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