Liberté (vidéo)surveillée à Grenoble

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

« Nous n’acceptons pas de vivre en liberté surveillée ; nous refusons que ces technologies de flicage fassent partie du paysage. Si nous éprouvons une répulsion à vivre sous l’œil des caméras, c’est qu’elles constituent une nouvelle atteinte à notre liberté ; leur présence nous étant aussi insupportable que celle de forces de l’ordre dans nos rues » : le décor de ce petit livre, au ton libertaire revendiqué, est planté1. Sa cible est la politique sécuritaire, inspirée par les nouvelles technologies de la vidéosurveillance – autoproclamée dans une savoureuse novlangue « vidéoprotection » –, de la municipalité socialiste de la ville de Grenoble.

En effet, depuis janvier 2010, le maire Michel Destot a lui aussi cédé, après de nombreux autres, à une politique « d’ordre public » où les caméras-dômes 360° sont censées « augmenter le sentiment de sécurité des citoyens » et combattre la délinquance. Treize caméras ont ainsi été installées dans le centre-ville, particulièrement dans les alentours du stade des Alpes et… sur le chemin traditionnel des cortèges des manifestants.

D’autres installations sont en projet, particulièrement dans les quartiers populaires, tel le village olympique. Mais, information à souligner, la mairie PS n’est pas la seule mise au pilori par les diatribes satyriques et incisives de ces textes anonymes : Échirolles la rouge, ville historique des ouvriers de la viscose, deuxième urbanisation du département de l’Isère, dirigée par le Parti communiste depuis des décennies, s’est également engouffrée dans le brèche du tout caméra, avec pour prédilection quelques-unes des places les plus « sensibles » de la ville. Commentaire acerbe du journaliste-militant qui réalise un reportage sur place : « les communistes au pouvoir ont troqué la faucille et le marteau contre la matraque et la caméra ». Plusieurs textes, épars, sont ainsi rassemblés : certains publiés auparavant sur le site d’Indymedia Grenoble (www.grenoble.indymedia.org) ou encore sur celui de Pièces et main-d’œuvre (PMO) (www.piecesetmaindoeuvre.com) : un collectif qui, considérant que « la technologie est la continuation de la guerre », a su multiplier des contre-enquêtes de qualité dans une cuvette grenobloise inondée d’industries liées aux nano et biotechnologies. D’autres articles sont issus du journal le Postillon, journal local nouveau venu dans la galaxie libertaire et le lecteur découvrira certains tracts qui appelaient explicitement aux démontages de caméras et à la désobéissance civile. Ces appels ont d’ailleurs été suivis d’actions tangibles, dont la destruction de deux de ces inquiétants « yeux électroniques » lors de la manifestation du 1er mai 20102.

Ces textes sont, c’est vrai, « imparfaits et disparates » (comme le reconnaît la présentation), « écrits dans le feu de l’action » : ils ne constituent pas une étude critique approfondie ou exhaustive et semblent, parfois, surtout destinés à un public grenoblois militant, déjà au fait des turpitudes locales. Mais ils apportent aussi moult informations souvent peu connues sur la vidéosurveillance et offrent un témoignage d’une mobilisation collective qui semble ancrée durablement. Encore minoritaires dans le mouvement social mais décidés, ses auteurs souhaitent ne pas laisser de telles questions, essentielles aux libertés individuelles et collectives, dans les seules mains de quelques élus et d’industriels (dont Schneider, premier employeur grenoblois) prêts à tout – ou presque – pour se maintenir à la tête d’un marché mondial en plein essor.
La vidéosurveillance ? Pour le journal les Échos, « le segment qui progresse de loin le plus vite en matière de sécurité ». D’ailleurs, l’accent mis sur la culture de l’opacité des mairies et de leurs communicants, les relais actifs qu’ils trouvent dans la presse régionale ou les contradictions permanentes des édiles entre discours « éthique » et pratiques peu démocratiques sont quelques-uns des intérêts de cette publication. Et pendant ce temps, « un malaise social qui grandit encore et encore, sans qu’aucun outil technologique ne soit en mesure de le résoudre ».

Franck Gaudichaud

1 Voir : www.lemondealenvers.lautre.net

2 Une militante de la Confédération nationale du travail (CNT) avait d’ailleurs été arbitrairement arrêtée ce jour-là et aussitôt mise en examen. Elle a été finalement relaxée en novembre 2010, après une longue séquence judiciaire et plusieurs mobilisations en sa faveur.

Collectif, Sous l’œil des caméras.

Contre la vidéosurveillance à Grenoble,

Grenoble, Le Monde à l’envers, 105 p., 5 euros.

(texte à paraître sur le site de la Revue Dissidences –

www.dissidences.net)

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.