Les Communes de province

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Le conflit qui éclate lors de la Commune de Paris n’est pas celui de Paris contre le reste de la France incarné par Versailles. C’est un conflit entre la France rurale et la France urbaine où l’opposition républicaine radicale cherche à unir la bourgeoisie et les ouvriers.

Les sociétés d’enseignement, les cercles maçonniques, la presse républicaine struc­turent cette opposition provinciale urbaine. Les grands problèmes politiques se débattent dans des réunions fréquentées et houleuses, la salle Valentino à Lyon, le Bataclan à Marseille…

Des organisations ouvrières ne subissant plus l’influence des républicains se créent un peu partout, dans le feu des grèves des années 1860-1870. « Beaucoup de grèves en province comme à Paris se terminent par la création d’une section de l’Internationale ou d’une chambre syndicale, voire d’une société de production… la puissance du mouvement qui s’esquisse est attestée par le succès du grand congrès ouvrier qui, le 13 mars 1870, rassemble 5 à 6 000 délégués à Lyon, promue capitale du socialisme selon l’expression de Benoît Malon. Il est présidé par Varlin, de Paris, on y trouve Bastelica, de Marseille, Aubry, de Rouen… ce congrès donne le branle à un grand mouvement syndical, fédératif comme on disait alors, qui va se développer jusqu’à la guerre. Rien qu’à Lyon,… l’Internationale aurait tenu 214 réunions publiques et 84 réunions privées sous l’Empire, une trentaine de fédérations auraient été créées entre avril et juillet 1870 ; des chambres syndicales apparaissant à Toulouse, à Bordeaux, à Marseille. »1

À l’automne 1870, la première vague révolutionnaire est provinciale

L’agitation commence en province dès août 1870, après la défaite de Forbach, le 6 août à Lyon, le 7 à Marseille. Le 8, les blanquistes essaient un coup de main contre la caserne de la Villette à Paris, sans succès. Des communes éphémères surgissent le 10 août à Marseille et le 13 à Lyon.

Dès le lendemain de la proclamation de la République, le 4 septembre à Paris, sont mis en place à Lyon des organismes qui sont bien loin d’être de simples institutions municipales : un comité de salut public, un comité militaire. Les révolutionnaires exigent la démission du commandement militaire à Grenoble, Marseille, pillent les arsenaux et les dépôts d’armes. Et ils vont plus loin en constituant une Ligue du Midi :

« Le 14 septembre, le comité départemental des Bouches-du-Rhône lance un ultimatum à Gambetta. Si dans les trois jours le Midi ne reçoit pas de consignes précises, les départements méridionaux constitueront une ligue du Midi. En fait, à la date du 14, les réunions publiques ont déjà popularisé l’idée fédéraliste et des conciliabules ont eu lieu entre Marseille et Lyon pour savoir laquelle des deux villes pourrait être la métropole d’une ligue éventuelle… le 18 septembre, la ligue est formée en présence des délégués des 13 départements du sud-est »2.

Le programme prévoit un impôt sur les riches, la confiscation des biens des traîtres, la séparation de l’Église et de l'État, l’épuration, la liberté de la presse…

La volonté de ces villes de province est de construire des Communes indépendantes, de mettre en place un système fédératif au plan national. Il n’y a aucune réflexion sur l’importance de la lutte contre l'État central, le rôle de celui-ci. Ce n’est pas une stratégie d’encerclement, c’est simplement l’idée qu’on veut un État fédéral et qu’on le construit là où on peut, sans comprendre qu’une telle construction ne peut se faire qu’en se débarrassant de l'État central.

À Lyon, divers courants politiques ont des idées fédéralistescomme les militants de la Première Internationale que Bakounine rejoint à la mi-septembre, y compris les blanquistes, ailleurs plus jacobins.

Proclamation de l’Internationale lyonnaise du 8 septembre

« Il n’y a qu’un moyen de salut, c’est le soulèvement général et révolutionnaire du peuple. La meilleure chose que Paris puisse faire est de proclamer l’absolue indépendance et spontanéité des mouvements provinciaux. Il faut briser la machine administrative […] rendre l’initiative de l’action à toutes les communes révolutionnaires de France délivrées de tout gouvernement centralisateur et de toute tutelle, et par conséquent appelées à former une nouvelle organisation et se fédérant entre elles pour la défense. »3

Les internationaux tentent un coup de force le 28 septembre, dans lequel Bakounine joue un rôle actif. Ils envahissent l’hôtel de ville avec une manifestation de terrassiers qui revendiquent pour leurs salaires. Mais les manifestants ouvriers n’avaient pas ces objectifs, ils sont isolés politiquement. L’insurrection est rapidement maîtrisée par les gardes nationaux. La Ligue du Midi ne survit que quelques semaines à cette tentative lyonnaise.

La commune de Paris et ses développements en province

Dès la nouvelle de l’insurrection de mars 1871, plusieurs délégués de grandes villes viennent à Paris, et des délégués du comité central partent en province.

Le 20 mars 1871, le comité central de la Garde nationale demande à la province d’imiter Paris « en s’organisant d’une façon républicaine » et en se mettant en rapport avec elle.

Entre le 23 et le 25 mars, la Commune est proclamée à Lyon, à Marseille, au Creusot, à Saint-Étienne, à Narbonne, à Toulouse. Ailleurs, le mouvement échoue : à Limoges le 4 avril, à Bordeaux le 17.

À Lyon4, ce sont 800 délégués de la Garde nationale qui veulent que la ville se déclare contre Versailles. Devant le refus du maire, une foule envahit la places de Terreaux aux cris de « Vive la Commune ! À bas Versailles ! » Devant les tergiversations du maire, la Commune est proclamée. Mais le programme de la commission élue est insuffisant :impôts allégés, fin du gaspillage des deniers publics, aucune proposition concrète. Cette commission isolée va laisser la place en deux jours.

À ce moment, le mouvement éclate à Saint-Étienne à l’initiative de deux clubs républicains. La foule prend l’hôtel de ville, il y a des échauffourées violentes. Mais la commission n’a rien d’autre que la république à proposer pour répondre aux besoins des ouvriers, des mineurs voisins (La Ricamarie et Firminy). L’hôtel de ville se vide de ses défenseurs, et la commission se disloque.

Même défaite des prolétaires au Creusot. Un ancien ouvrier socialiste, meneur de la grève de l’année précédente, administrait la ville depuis le 4 septembre. La Commune est proclamée, mais là comme ailleurs, aucune proposition autre que la création de la Commune, et l’armée a pu disperser la foule sans difficulté.

À Marseille, c’est une provocation qui déclenche l’émeute. Le préfet organise une manifestation en faveur de Versailles. Les hommes en armes envahissent la préfecture, le préfet est arrêté, une commission est formée. Si la ville est aux mains du peuple, la commission ne décide rien. Les internationaux, par patriotisme, se rangent sous la bannière du gouvernement national et ne sont pas impliqués dans le mouvement.

À Toulouse, les gardes nationaux s’emparent du Capitole, mais la commission élue ne prend elle non plus aucune initiative. Elle est balayée par l’armée en quelques heures.

À Narbonne, les femmes désarment les soldats. Les dirigeants sont plus actifs, ils forcent l’arsenal, et organisent une vraie défense de la ville.

Le 26 mars, il ne reste que deux Communes en province, Marseille et Narbonne.

À Marseille, les Versaillais envoient des troupes plus sûres. Une première tentative se solde par un échec, la foule désarmant les militaires. La seconde reprend la préfecture en quelques heures.

Narbonne isolée ne pouvait tenir, elle aussi est vaincue.

Ces révoltes « s’éteignaient une à une comme les cratères latéraux des volcans épuisés. Les révolutionnaires de province s’étaient montrés partout complètement inorganisés, impuissants à manier le pouvoir. Partout vainqueurs au premier choc, ils n’avaient su que crier : Vive Paris ! Du moins ils prouvèrent leur vie, leur cœur et leur fierté et que quatre-vingts ans de domination bourgeoise n’avaient pu les transformer en un peuple de sportulaires »5.

Le mouvement ouvrier de ces villes n’a pas, comme à Paris, pris ses distances avec les républicains radicaux. De ce fait, ces Communes se présentent plus comme des manifestations de défense républicaine que comme des ébauches de révolution sociale. Dans de nombreuses villes, les dirigeants du mouvement sont antimonarchiques, ce sont des « quarante-huitards »6. Les ouvriers de ces villes n’ont pas fait l’expérience des républicains de 1848 responsables des massacres de juin. Nulle part un embryon de gouvernement de la classe ouvrière ne s’est installé, même brièvement.

L’échec des Communes provinciales a conduit la Commune de Paris à l’isolement, et laissé les mains libres aux Versaillais, explique aussi « le sens et la portée du régime d’ordre moral qui va suivre ».7

Patrick Le Moal

1. Jeanne Gaillard : Communes de province, Commune de Paris 1870-1871. Éd. Flammarion, 1971

2. idem

3. idem

4. P.O. Lissagaray Histoire de la Commune de 1871

5. idem. Le sportulaire est une personne qui reçoit régulièrement des gratifications illicites, des pots-de-vin.

6. voir article p. 6 et suivantes

7. Jeanne Gaillard op. cité.

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.