Le rêve de Sarkozy : un “retour aux privilèges d'Ancien Régime”

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Entretien. Edwy Plenel est journaliste, président et cofondateur de Mediapart. Affaires, crise politique... Nous l’avons interrogé au lendemain de la mise en examen de Nicolas Sarkozy.

Sarkozy mis en examen, un tournant dans la vie politique de la droite ?
Un journaliste ne doit jamais se risquer à prédire l’avenir. Déchiffrer le présent suffit déjà bien à son métier. Nous sommes face à un énième épisode du feuilleton des affaires qui cernent Nicolas Sarkozy et son clan. Et ce qu’il en adviendra dépend du jeu des différents acteurs, sans qu’il y ait un seul scénario possible.
De Karachi à Kadhafi en passant par Bettencourt et Bygmalion, les trois campagnes présidentielles auxquelles il a directement participé (1995 pour Édouard Balladur, 2007 et 2012 pour lui-même) sont suspectées, de façon documentée, de financements illicites, venant notamment de rétro-commissions sur des ventes d’armes, de millions récupérés auprès de la dictature libyenne et, dans la dernière affaire qui commence à peine, de fausses factures pour détourner l’argent public versé à l’UMP.
Les faits sont énormes, par leur ampleur et leur répétition, surtout quand l’on sait que, depuis plus de vingt ans, existe un financement public des partis politiques et des campagnes électorales. Ils jettent un immense discrédit sur le personnel politique concerné, sur son avidité, sur son impunité. Dès lors, la droite est au pied du mur : soit elle coule avec Sarkozy, l’accompagnant dans cette perdition ; soit elle se réveille et se rebelle pour se réinventer un chemin sans lui.
L’attitude des principaux dirigeants de l’UMP depuis 2007 permet de douter de leur courage et de leur détermination. D’autant qu’ils ont tous été associés, peu ou prou, à l’extrémisation de la droite sous Sarkozy, cette levée de la barrière qui, hier, la distinguait de l’extrême droite.

Sarkozy se pose en victime du pouvoir judiciaire. Peut-on parler de Berlusconisation de la vie politique française ?
Nicolas Sarkozy fera tout pour éviter d’avoir à rendre compte des affaires, en utilisant le terrain politique comme un bouclier face aux juges d’instruction. Il va se battre à la manière de Berlusconi, avec toutes les armes de la procédure sur le terrain judiciaire – ce qui est normal – et avec toutes les armes de la démagogie sur le terrain partisan – ce qui se discute.
Le sarkoberlusconisme n’est pas nouveau : il sévit depuis 2002, dans la marche consulaire de Sarkozy vers la présidentielle de 2007, puis durant son exercice du pouvoir. Sa caractéristique est de profiter de l’état de dépendance du système médiatique français, notamment ses liens avec l’oligarchie économique, de Bouygues à Lagardère. C’est d’ailleurs sur TF1 et sur ­Europe 1 que Sarkozy a pu mettre en scène sa riposte médiatique, dans un spectacle hallucinant : celui de journalistes asservis pour calomnier des juges.

Sur le fond de l’affaire, le trafic d’influence et la corruption active qui lui sont reprochés ne sont-ils pas la marque de fabrique d’un système marqué par une très grande personnalisation des pouvoirs ?
Dans sa grossièreté et sa vulgarité, où la caricature semble sa vérité, le sarkozysme est le symbole de la dégénérescence des institutions de la Cinquième République qui, en réduisant la souveraineté populaire au pouvoir d’un seul, dévitalisent la démocratie. Cette dégénérescence ne signifie aucunement leur fin automatique : tout dépend des forces qui sauront s’emparer de cette crise. C’est là qu’il y a tout lieu de s’inquiéter : la dynamique politique actuelle n’est pas dans un sursaut progressiste, d’exigence démocratique et sociale, mais plutôt du côté de l’extrême droite qui espère pouvoir récupérer ces institutions à son profit, à la manière d’un fruit mûr.

Pour se défendre, Sarkozy attaque Claire Thépaut, une juge d’instruction membre du Syndicat de la magistrature. Qu’est-ce que cela t’inspire ?
C’est un nouvel exemple des régressions démocratiques et sociales qu’incarne le sarkozysme. Les fonctionnaires, les enseignants, les magistrats, les policiers, etc., ont conquis depuis longtemps le droit de se syndiquer, de défendre leurs intérêts, d’assumer des conflits internes à leurs institutions. Et c’est un droit fondamental, reconnu par la Constitution. 
La juge d’instruction en question s’était contentée de déclarer à ­Mediapart, au lendemain de l’élection de François Hollande en 2012, qu’elle en attendait tout simplement de pouvoir travailler dans le calme, le respect et la sérénité. Elle demandait aussi qu’on arrête de traiter en juges rouges les magistrats qui ne font simplement qu’appliquer la loi, le même code pénal pour tous, sans privilège social. Ce dont rêvent Sarkozy et les siens, c’est en quelque sorte d’un retour aux privilèges d’Ancien Régime où les puissants sont inatteignables et intouchables, toujours impunis.

La garde à vue puis la mise en examen ont donné lieu à une surenchère verbale de la part des amis et défenseurs de Sarkozy (référence à Vichy, etc.). Une réaction ?
Cela ne le mérite pas, tant ces excès disqualifient ceux qui les expriment. Le sarkozysme a toujours fonctionné comme cela, introduisant une violence dans le débat public qui, jusqu’alors, était le registre de la seule extrême droite ou des franges extrémistes de la droite. Il a ouvert les vannes de l’insulte, de l’injure et de la calomnie, et, en ce sens, il a brutalisé la République, hystérisé la politique et créé un climat dont, hélas, profitent aujourd’hui toutes les haines et toutes les peurs. Faut-il rappeler que Mediapart fut qualifié sous la présidence de Nicolas Sarkozy d’officine aux méthodes fascistes ?

Hollande, le pouvoir ne sont-ils pas eux-mêmes déconsidérés par une ambiance délétère qui participe d’une crise politique globale ?
La crise politique est évidemment globale et atteint toutes les familles politiques. Tandis que l’extrême droite est installée à demeure, se prenant à rêver de conquérir le pouvoir, la droite est disqualifiée moralement et la gauche est divisée comme jamais. 
Bien sûr que le pouvoir socialiste a une immense responsabilité, dans le non-respect de ses propres promesses électorales et dans son alignement sur les exigences du patronat. Mais je ne suis pas certain, au vu des résultats des dernières élections municipales et européennes, que les autres forces de gauche, dans leur diversité, plus ou moins réformistes, plus ou moins radicales, puissent se contenter de condamner ces renoncements sans s’interroger elles-mêmes sur ce qu’elles en font. 
En tant que journaliste et citoyen, assumant un engagement démocratique et social dans ma pratique professionnelle, je n’ai cessé d’alerter sur cet état de division des forces, cette absence de sursaut rassembleur et unitaire qui puisse redonner du courage à tous pour éviter le pire.

Propos recueillis par Alain Krivine

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