Le monde paysan à une croisée des chemins

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Si elle n’occupe plus directement que 3 % des actifs, l’agriculture française fait toujours parler d’elle. Il faut rappeler la place singulière de cette paysannerie, classe remuante autant que subventionnée. Son avenir concerne celui de la société tout entière.

La production agricole est d’abord à vocation alimentaire ; consommés tels quels ou transformés, nous attendons de ses produits des qualités gustatives, mais aussi des bienfaits pour notre santé. Les conditions de production, avec ou sans pesticide et du fait de l’impact des constructions, ont une incidence forte sur l’environnement. Enfin l’agriculture modèle les paysages et participe de l’aménagement des territoires. Labourage et pâturage sont certes les deux mamelles de la France, mais ils se trouvent aussi au cœur de notre mode de vie présent et futur. C’est sans doute ce qui explique que les paysans soient beaucoup plus aidés que d’autres professions.

 

Pris au piège du productivisme

On est passé en un demi-siècle d’une paysannerie nombreuse et peu productive à des exploitations qui couvrent les besoins alimentaires nationaux et exportent des masses de denrées. Dans le même temps, les crises ont changé de visage. Les bonnes ou mauvaises récoltes ont une incidence sur les prix et les alertes sanitaires peuvent provoquer un effondrement des marchés, mais c’est la mondialisation capitaliste et la croissance des échanges, la concurrence internationale qui pèsent durablement sur les cours. Malgré le développement spectaculaire des productions, nombre d’agriculteurs et pas seulement les petits vivent du RSA et n’ont plus de protection sociale. Etranglés par les dettes, coincés entre fournisseurs et clients, ils sont pris au piège du productivisme. Et les salariés sont parmi les plus exploités du monde du travail.

Comment en sortir sans tomber dans le piège d’un protectionnisme inapplicable dans un pays qui exporte bien plus qu’il n’importe ? Sans doute faut-il des mesures d’urgence comme des moratoires sur les dettes, des prix garantis et des quotas de production, mais ces réponses élémentaires exigent déjà une rupture avec le libre échange, donc un affrontement avec les institutions. Par ailleurs elles peuvent limiter la casse, mais ne suffisent pas à construire une alternative sociale et écologique à un système destructeur de l’environnement comme de la santé publique.

Si on ne veut pas s’en tenir à des généralités sur les circuits courts, à l’apologie des gentils bios et à la stigmatisation des méchants productivistes, il faut envisager l’agriculture dans son contexte. Les expériences alternatives sont précieuses par ce qu’elles démontrent, mais dans le cadre du capitalisme elles ne sont pas généralisables. La crise permanente que nous subissons facilite la prise de conscience qu’on ne peut pas continuer ainsi, mais il ne faut pas sous-estimer l’impact des fausses réponses portées par l’extrême droite : apologie du protectionnisme, nostalgie d’une France rurale de jadis totalement mythifiée, détournement de la colère vers les « charges », les « contraintes sociales et écologiques », les contrôleurs, le loup et l’ours. 

 

Des bases pour une autre politique

La concentration, encouragée par les pouvoirs publics et la FNSEA, répondant aux exigences des grands groupes de la transformation et de la distribution, semble avoir  encore de beaux jours devant elle. Mais dans le même temps, l’évolution des exploitations a des conséquences contradictoires. Quand l’accès au foncier n’est plus synonyme de propriété de la terre, quand fleurissent les groupements et sociétés de producteurs et que les conjoints exercent fréquemment un autre métier, quand une part importante du revenu est « socialisée » par les subventions, n’a-t-on pas les bases matérielles d’une politique agricole différente ? 

Une politique agricole et agroalimentaire anticapitaliste pourrait changer la donne, permettre des créations d’emplois en agriculture, nombreux et correctement rémunérés, un retour à la terre qui ne serait pas synonyme d’un retour au passé de la paysannerie propriétaire et de l’exploitation familiale, dont les femmes ont longtemps été victimes. Un modèle qui romprait avec l’exploitation des salariés de la filière et pourrait reposer sur des exploitations coopératives avec un autre mode de gestion du foncier, sans tomber dans le gigantisme bureaucratique de l’ex-URSS. Construire des circuits courts, cela implique aussi l’appropriation sociale des industries agroalimentaires et de la distribution, la reconstitution d’un tissu économique de proximité, avec des ateliers de fabrication et des marchés locaux. En bref, une agriculture écosocialiste qui s’inscrirait dans une société sans banquiers et sans patrons.

Beaucoup de pistes de réflexion pour tracer les grandes lignes d’un programme anticapitaliste et révolutionnaire pour l’agriculture, en étant conscients qu’on ne changera pas la donne par des injonctions morales mais en gagnant l’adhésion de la majorité des acteurs, paysans et salariés.

Gérard Florenson