“Le hareng” de Mélenchon : le poison nationaliste

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Le cadeau d’Angela Merkel à François Hollande, un tonnelet de harengs Bismarck, serait, si l’on en croit Jean-Luc Mélenchon, le symbole de la soumission de la France à l’Allemagne. Une soumission dénoncée dans son dernier livre, le Hareng de Bismark, le poison allemand.

Ce livre ne dit bien sûr pas que des bêtises. On y trouve une critique du prétendu « modèle » social allemand, des petits boulots, des bas salaires, des dangers écologiques, de la politique du gouvernement Merkel, de la marche ultralibérale de l’Union européenne et des choix concordants de Hollande.
Mais Mélenchon nous amène par glissements successifs à un discours nationaliste qui, sur ce terrain, n’a rien à envier à celui du FN. La présentation du livre est claire : « Un monstre est né sous nos yeux, l’enfant de la finance dérégulée et d’un pays qui s’est voué à elle, nécrosé par le vieillissement accéléré de sa population. L’un ne serait rien sans l’autre. Cette alliance est en train de remodeler l’Europe à sa main. Dès lors, l’Allemagne est, de nouveau, un danger. Le modèle qu’elle impose est, une fois de plus, un recul pour notre civilisation. » Sur le compte Facebook de Mélenchon, la promotion du livre est assurée par une vidéo qui s’ouvre sur les célèbres images d’un match de football, France-Allemagne en 1982, où le gardien Schumacher blessait un joueur français, Battiston, avec ce commentaire : « En Europe, Merkel pratique la méthode du choc. Exemple avec la Grèce. »
L’émission de télévision On n’est pas couché est aussi riche d’enseignements : « Ils ont annexé un pays [la RDA]. Cette méthode, ils l’ont ensuite appliquée à toute l’Europe, et maintenant c’est à nous qu’ils veulent l’appliquer. » Puis, d’évoquer le problème du travail des femmes, avec une référence savoureuse : « Kinder, Küche, Kirche1, il ne faut pas exagérer, c’est un vieux truc, sous l’ancien régime puis sous les nazis, ce n’est plus le cas aujourd’hui… mais la culture est restée ».

Pourquoi cette agressivité ?
Il faut aller chercher la réponse à nouveau dans les explications du harangueur2 : « je suis un indépendantiste français », « ceux qu’on ne peut convaincre, il faut parfois les contraindre », ou encore « nous avons le devoir de nous entendre avec les Russes »... La boucle est bouclée : l’Allemagne est un danger, il faut donc restaurer la souveraineté de la France, renouer ses vieilles alliances pour restreindre le champ d’influence de l’Allemagne. Un discours somme toute aussi classique que celui que nous entendons chez tous les partis de gouvernement : Sarkozy, puis Hollande, nous l’avaient déjà servi, disant l’un puis l’autre qu’il fallait revoir le rapport de forces avec l’Allemagne. Le FN nous le rabâche aussi : « Le PS est en réalité le complice de l’UMP dans l’asservissement de la France au diktat de Bruxelles et de Berlin. » (3)
Le plus terrible dans tout cela est peut-être que le soudain intérêt de Mélenchon pour le hareng est directement lié à la tempête dans laquelle vogue le navire Front de gauche. Les conseils municipaux et régionaux dans lesquels sont embarqués le PCF l’ont mouillé jusqu’au cou avec le PS, et l’autoritarisme et le chauvinisme de la direction du PG semblent mener son congrès à la noyade.
Mélenchon cherche l’inspiration en croyant que la force du FN réside dans son nationalisme, alors que sa propre faiblesse réside, comme Syriza en Grèce, dans son lien avec les institutions du capitalisme. Ce qui fait aujourd’hui la force du FN, c’est plutôt son vernis « hors système ». Et, face à la crise du capitalisme et au FN, la solution ne sera pas nationale, mais dans l’alliance des travailleurEs de tous les pays, en particulier avec ceux d’Allemagne !

Antoine Larrache

  • 1. « Enfants, cuisine et église » (« les trois K ») est une représentation de la place dévolue aux femmes depuis l'époque de Bismarck...
  • 2. Lire aussi « La République de Mélenchon » dans Tout est à nous ! La revue n°44, juin 2013.

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