Le Djihadisme ou le capitalisme en burqa

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

La crise économique ne ravage pas seulement les conditions de vie de la population, elle ravage aussi les consciences. En acculant des millions de gens à la survie, où le lendemain n’est plus assuré, elle développe un besoin de se projeter dans une autre dimension, celle qui ignore les affres des difficultés de la vie de tous les jours pour une spiritualité qui donne sens et donc bonheur à son existence. La religion persuade que le futur sera différent et meilleur, même si le prix à payer pour en bénéficier est coûteux.

La faillite des grands projets libérateurs de l’humanité qu’ont pu représenter le socialisme et les pan-nationalismes arabe ou africain laisse le champ libre aux idéalismes religieux. Thatcher fit de la chute du mur du Berlin, associé à la faillite du projet socialiste, la fin de l’histoire en proclamant fièrement son « TINA » (« There is not alternative ») au capitalisme. Mais ce « TINA » a laissé libre cours aux exigences sans fin d’un capitalisme qui, cette fois-ci, débouche sur d’autres formes de barbarie que celles de la Première Guerre mondiale et de l’avènement du fascisme en Europe et au Japon.

Les conséquences des crises économiques profondes restent partout les mêmes dans le monde : le repli identitaire sur soi, la montée de groupes xénophobes, l’obscurantisme et l’extrémisme religieux, qui se confond parfois avec la préférence ethnique.

Religieux et politique imbriqués

Cet extrémisme religieux frappe toutes les religions. Succession d’affrontements entre hindouistes et musulmans avec la montée d’organisations comme la Rashtriya Swayamsevak Sangh qui prône la préférence hindouiste en Inde. Une galaxie chrétienne dans les pays occidentaux proche de l’extrême-droite qui organise régulièrement des manifestations, parfois violentes, contre les droits des femmes et celui des homosexuels. Des organisations juives qui s’attaquent aux gens qui ne suivent pas les préceptes religieux en Israël et tentent d’interdire les mariages entre juifs et arabes[1]. Lors du dernier conflit de Gaza, ces groupes ont bénéficié largement du soutien des Israéliens. Il faut aussi citer d’autres croyances, cette fois-ci du côté des animistes, qui en viennent à brûler vifs des gens pour sorcellerie. De tels actes ne sont, hélas, pas isolés comme le montre, par exemple, la situation en Tanzanie.[2]

Ainsi, toujours pour rester sur le continent, l’importante vague de création de multiples sectes d’obédience protestante est un phénomène qui s’amplifie dans bien des pays de tradition chrétienne.

En Afrique, le religieux reste fortement imbriqué dans le politique. Certaines religions, comme l’église kimbanguiste, furent l’un des éléments importants de la prise de conscience nationale et de la lutte contre le colonialisme en Afrique centrale. Le mouridisme au Sénégal reste un passage incontournable pour ceux (mais rarement celles) qui briguent un poste aux élections locales ou nationales. Le soutien des marabouts est donc bien plus recherché que les voix des simples citoyens. Les observateurs avertis ont noté le soutien implicite du haut conseil islamique du Mali à IBK, ce qui permet d’expliquer son succès électoral avec plus de 77 %.

Les églises protestantes de Madagascar jouent aussi un rôle dans les choix politiques du pays, le fait que Ravalomanana, l’ancien dirigeant, soit vice-président de la FJKM l’atteste. En Centrafrique, Bozizé est le fondateur de l’église du christianisme céleste Nouvelle Jérusalem.

Ces églises évangélistes, qui bénéficient de l’appui de la droite la plus réactionnaire des États-Unis, ont infiltré largement les gouvernements africains. Ainsi la déferlante homophobe qui s’abat sur le continent est une preuve supplémentaire de leur capacité d’interférence dans la vie politique de ces pays.

L’émergence de l’islamisme

L’islamisme, comme force politique, prend une dimension particulière en Afrique. Sans remonter à la création de la confrérie des Frères musulmans en 1928 en Égypte, on peut mentionner le Soudan avec le coup d’État d’El-Béchir qui a instauré une véritable dictature religieuse avec une politique de violence contre les populations périphériques de Khartoum. C’est ce même personnage qui a accueilli Ben Laden avant que ce dernier ne trouve refuge en Afghanistan, puis au Pakistan. Ainsi le régime, dans les années 90, avait-il pour ambition de peser en dehors de ses frontières et visait la réunification de la mouvance islamiste d’où le projet de convocation du CPAI (congrès populaire arabe islamiste) et son soutien à des partis comme En-Hahda en Tunisie et l’accueil de son dirigeant, Ganouchi, à Khartoum.

El Béchir a été inculpé par deux fois pour crime contre l’humanité, notamment pour le massacre des habitants du Darfour avec les milices janjaweeds, les mêmes qui se sont associées à la Seleka en République Centrafricaine. Il est soupçonné également d’avoir détourné plusieurs milliards de dollars.

En Somalie, les islamistes ont remporté la guerre contre « l’alliance pour la restauration de la paix et contre le terrorisme » en 2006. Soutenue par les États-Unis, cette alliance était composée d’hommes d’affaires et de seigneurs de la guerre, les mêmes précisément, qui ont ravagé le pays par d’incessantes guerres civiles faisant des milliers de morts et provoquant des famines récurrentes. Si le gouvernement des tribunaux islamiste était à l’évidence une dictature, il avait réussi à réinstaurer un État qui permettait à la population de pouvoir reprendre une vie plus apaisée. Mais sous l’impulsion des États-Unis, l’Éthiopie renversera ce gouvernement qui sera remplacé rapidement par l’aile la plus radicale des islamistes, les Shebabs.

La victoire électorale du FIS algérien et la prise du pouvoir par l’armée ont ouvert une crise sanglante qui a duré deux décennies avec des violences contre les habitants, notamment les femmes, sans que l’on sache qui étaient réellement les responsables de ces atrocités. La transformation du groupe islamique armé en groupe salafiste pour la prédication et le combat, puis en AQMI, fut le signe d’un débordement des activités djihadistes au-delà des frontières algériennes. Ils ont ainsi participé activement à la conquête des trois quarts du territoire malien en 2011 avec d’autres groupes armés venus de Libye.

C’est aussi une violence démesurée contre la secte islamiste Boko Haram qui l’a rapidement radicalisé vers une violence de plus en plus extrême contre la population qu’elle soit chrétienne ou musulmane.

La plupart vivent de trafics et chacun défend son fond de commerce

Il n’y a pas une communauté d’organisation avec un agenda commun à l’ensemble des djihadistes. Si certains sont portés vers un combat universel comme AQMI, ou, en son temps, le front islamique soudanais, d’autres ont une vision plus régionale –, c’est le cas par exemple du MUJAO (mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de l’Ouest), et d’autres strictement locale comme Boko Haram ou Ansar Dine au Mali. Certes il y a des échanges et des solidarités ponctuelles, ainsi on a vu des membres de Boko Haram au Mali, mais on est loin d’une organisation transnationale structurée, d’autant que l’islam prêché par les uns se différencie de l’islam des autres.

Mais les stratégies peuvent évoluer, les débats qui ont parcouru les shebabs sur leur stratégie en sont la preuve. Les djihadistes somaliens dans leurs actions débordent leur terrain originel puisqu’ils portent et mènent des actions terroristes au Kenya ou en Ouganda, tout comme Boko Haram déborde sur la frontière camerounaise.

Ces divisions sont aussi vénales car la plupart de ces groupes vivent de trafics, de rackets, de kidnappings, etc. et chacun défend avec âpreté son fond de commerce. Le cas le plus criant est évidemment celui du Mali où la multiplicité de groupes armés s’explique par la volonté de prédation et celle d’asseoir son pouvoir sur les différents trafics lucratifs.

Par contre, il est aisé de définir les raisons qui ont permis à ces groupes de prendre de l’importance au point de menacer les pouvoirs en place. Penser qu’ils sont de simples pièces rapportées qui se sont fixés sur la population est une erreur, leur progression et leur capacité de résistance indiquent clairement que ces organisations ont réussi à se construire une base populaire. Dans tous les cas, elles ont bénéficié de crises sociales et politiques, la guerre civile sans fin en Somalie, la faillite de l’État malien et son incapacité à être présent dans le Nord du pays, les inégalités criantes et le sentiment d’abandon des régions du Nord pour le Nigeria. Quant à l’Algérie, l’immobilisme et la corruption des généraux a recouvert le pays d’une chape de plomb désespérante pour une population, notamment les jeunes, sans avenir.

Le terreau est toujours le même : misère, chômage, corruption des élites, inégalités sociales, une absence de perspective qui plonge ainsi la jeunesse, majoritaire dans ces pays, dans le désœuvrement.

Une soudaine souplesse américaine

La progression de ces groupes a été favorisée aussi par la complicité des politiques étrangères occidentales : la plupart des cadres islamistes ont été formés en Afghanistan par les instructeurs américains de la CIA, trop contents de voir ces djihadistes affronter les Soviétiques. Mais, à l’image du golem de la tradition juive, ou de la légende plus mécréante d’un Frankenstein, la créature s’est émancipée du maître et a désormais son propre agenda. On sait que la plupart des djihadistes ont bénéficié du financement, tantôt officiel, tantôt officieux, des pays du Golfe alliés indéfectibles de l’Occident. Les Américains n’ont rien eu à dire quand les islamistes soudanais faisaient leur coup d’État, d’autant plus, qu’ils rendaient aussitôt illégal le parti communiste, le plus puissant de la région. Washington a aussi fermé les yeux quand il s’agissait d’exploiter le pétrole dans le sous-sol du pays : « Un exemple parmi dix autres d’une soudaine souplesse américaine : en août 1996, l’administration Clinton suspendait la loi antiterroriste pour le Soudan afin de permettre à l’occidental Petroleum Co de négocier l’exploitation d’un champ de 2,5 milliards de barils de pétrole. »[3]

Boko Haram a bénéficié jusqu’à maintenant de complicités ou d’une neutralité bienveillante de la part des dirigeants des États du Nigeria dénoncés par le président Goodluck Jonathan lui-même : « Certains [complices de Boko Haram] sont dans l'appareil d’État, certains font partie du Parlement, d'autres encore agissent au sein du système judiciaire, a affirmé le chef de l’État lors d'une cérémonie religieuse. D'autres encore sont au sein des forcesarmées, de la police et des services de sécurité[4]. »

En Algérie, plusieurs connaisseurs ont mis en avant les liens aussi troubles qu’étroits entre généraux et maquisards djihadistes. C’est ainsi que suite à un documentaire de la chaîne de télévision française Canal Plus, François Gèze et Pierre Vidal-Naquet, qui sont loin d’être des adeptes du complotisme, partagent la conclusion du documentaire : « les "groupes islamistes armés", au moins depuis 1994, c'est-à-dire deux ans après l'interruption du processus électoral, sont directement dirigés par des hommes des services secrets de l'armée algérienne, le département de renseignement et de sécurité ».[5]

La France et la Grande-Bretagne n’ont eu aucun état d’âme pour avoir soutenu et porté au pouvoir Moustapha Abdeljalil. Ancien juge de Kadhafi, il entérina la sentence de peine de mort contre les infirmières bulgares et en octobre 2011 déclara que désormais la charia s’appliquerait en Libye.

Un succès de courte durée, au mieux, au pire un leurre

Si les situations des groupes djihadistes sont multiples, par contre la politique des pouvoirs locaux en place, appuyée le plus souvent par les pays occidentaux, reste la même : une réponse militaire accompagnée d’un usage immodérée de la force, qui ne fait que les radicaliser encore plus. Ainsi la répression violente, en 2009, de Boko Haram et l’exécution de sang-froid de son principal leader, Mohamed Yusuf et de ses compagnons d’armes faits prisonniers, ont-ils précipité ce groupe dans une violence aveugle.

Les organisations des droits de l’homme ont souvent dénoncé les exactions des armées nationales contre la population civile qui bénéficient d’une totale impunité. Au Nigeria, Amnesty International accuse l’armée de crime de guerre et de crime contre l’humanité et estime que cette dernière a causé autant de morts que Boko Haram : « La communauté internationale ne peut continuer de regarder ailleurs face aux exécutions extrajudiciaires, aux attaques contre des civils et à d'autres crimes commis à une grande échelle[6]. »

Quant aux interventions militaires étrangères pour éradiquer les menaces terroristes, pour reprendre le langage utilisé dans les chancelleries occidentales, leurs succès apparaissent au mieux de courte durée, au pire comme un leurre. Le cas du Mali est symptomatique, l’intervention française, au départ de courte durée, s’est pérennisée en se transformant en opération barkhane et s’est étendue sur cinq pays (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) sans d’ailleurs pour cela assurer la sécurité et l’intégrité du territoire malien qui étaient pourtant les deux objectifs affichés, officiellement, lors de l’intervention française.

Un tournant dans les populations

La lutte contre l’intégrisme islamique implique de s’attaquer à la racine des problèmes que rencontrent les populations. Assurer un emploi aux jeunes, améliorer les conditions de vie des habitants tant dans les villes que dans les campagnes, répondre aux besoins sociaux, lutter contre la corruption, voilà des politiques qui permettraient d’isoler ces groupes.

D’autant que la situation change, ainsi la folie meurtrière de Boko Haram commence à détourner la population de cette secte qui a pu bénéficier, un temps, d’une certaine sympathie dans les États du Nord : « Les garçons [Boko Haram] avaient l’habitude de venir se cacher au sein de la communauté, parmi nous. Mais nous avons fini par comprendre que cela ne pouvait pas fonctionner. Vous les cachez et après ils peuvent revenir chez vous et tuer votre père. »[7]

Désormais, les habitants refusent d’être les victimes de cette secte, ainsi les jeunes de Maiduguri, où Boko Haram est très implanté, ont créé une Civilian JTF (Joint Task Force) dont les actions de vigilance empêchent la secte d’agir en toute impunité : « However, the fact that the local youth were prepared to organise and fight back sent a message that the local people do not want the Boko Haram militants in their communities. » (Cependant, le fait que les jeunes localement se sont préparés à s’organiser et se défendre est un message que la population ne veut plus des militants de Boko Haram dans leurs communautés.)[8] 

Ces actions prennent d’autant de force que l’enlèvement des jeunes filles de Chibok qui a été l’occasion de grandes manifestations populaires tournées contre les violences de la secte islamiste, mais aussi contre l’incurie et l’inaction du gouvernement nigérian.

C’est aussi le cas pour le Nord du Mali où les habitants, pourtant très majoritairement pieuses, ont été martyrisées par des miliciens plus proches des bandits de grand chemin que de militants religieux. Le document écrit par Droukdel, dirigeant d’Aqmi, le reconnaît quand il explique que les violences ont détourné la population des islamistes.[9]

Plus généralement, les expériences liées au pouvoir des islamistes ont été une catastrophe pour les plus pauvres. Les immenses manifestations égyptiennes, certains parlent des plus fortes de toute l’histoire du pays, en témoignent. Si le succès électoral des islamistes est dû à leur présence militante et à leur prodigalité en aides sociales, ils se contentent, lorsqu’ils sont au pouvoir, d’appliquer une politique économique ultralibérale, souvent accompagnée d’attaques contre les droits des travailleurs en instaurant des lois restreignant le droit de grève et le droit syndical notamment Ainsi, en Tunisie les islamistes ont-ils agressé des syndicalistes de l’UGTT.

Le projet de l’islamisme politique n’est pas une rupture avec le capitalisme. Au contraire, les dirigeants qui s’en réclament maintiennent le cadre économique et ne font que rajouter une couche oppressive au nom d’une interprétation discutable de cette religion.

La croyance en une divinité, quelle qu’elle soit, n’est pas un problème pour la lutte contre les politiques impérialistes qui asservissent l’Afrique, elle le devient quand, sous son prétexte, on justifie une oppression sur une partie de la population pour des raisons de genre, d’orientation sexuelle, de religion ou d’appartenance communautaire.

 Paul Martial 


[3] Les ambitions internationales du Soudan islamiste, Roland Marchal, CNRS, CERI Oussama Osman université de Khartoum

[5] Les Inrockuptibles, n°362, 30/10/02 au 5/11/02

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