La possibilité d’une révolution ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Comme toutes les grandes mobilisations politiques et sociales, Juin 1936 a vu les partisans de la radicalisation, de l’extension du mouvement et de sa traduction politique s’opposer à ceux qui, au nom de la raison et de l’unité, prêchent la modération, l’engrangement des acquis et le retour à la normale.

Parmi les premiers, on trouve Marceau Pivert, dirigeant de la Gauche révolutionnaire, le courant de gauche de la SFIO. En juin 1938, il quitte la SFIO pour fonder le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). Fin mai 1936, avant même que les grèves ne s’étendent, il publie dans le Populaire (organe de la SFIO) une tribune intitulée « Tout est possible ». On trouve aussi Léon Trotsky. Exilé, traqué par les services soviétiques et leurs relais, le révolutionnaire suit avec attention la situation en France et s’enthousiasme pour le mouvement gréviste au point de titrer son article du 9 juin 1936 « La révolution française a commencé ».

Parmi les seconds, il y a bien sûr Léon Blum, le chef du gouvernement. Le 12 juin, alors que le mouvement gréviste s’amplifie, il déclare « Il est vrai que depuis hier la surface des choses a pris une autre apparence ; il est vrai qu’on a le sentiment de groupements suspects et étrangers à l’organisation syndicale. Ce que le gouvernement peut et doit dire, c’est qu’il est parfaitement résolu à assurer l’ordre de la rue. » Il y a, surtout, les dirigeants du Parti communiste, dont le secrétaire général, Maurice Thorez, qui va s’appliquer à faire refluer le mouvement.

Les extraits qui suivent permettent de se faire une idée des termes du débat d’alors

"Tout est possible" Marceau Pivert (Article publié dans le Populaire – 27 mai 1936)

Qu’on ne vienne pas nous chanter des airs de berceuse : tout un peuple est désormais en marche, d’un pas assuré, vers un magnifique destin. Dans l’atmosphère de victoire, de confiance et de discipline qui s’étend sur le pays, oui, tout est possible aux audacieux. Tout est possible et notre parti a ce privilège et cette responsabilité tout à la fois, d’être porté à la pointe du mouvement.

Qu’il marche! Qu’il entraîne ! Qu’il tranche ! Qu’il exécute ! Et aucun obstacle ne lui résistera !

[…]

Ce qu’ils appellent du fond de leur conscience collective, des millions et des millions d’hommes et de femmes, c’est un changement radical, à brève échéance, de la situation politique et économique. On ne pourrait pas impunément remettre à plus tard sous prétexte que le programme du Front populaire ne l’a pas explicitement définie, l’offensive anticapitaliste la plus vigoureuse. Les masses sont beaucoup plus avancées qu’on ne l’imagine ; elles ne s’embarrassent pas de considérations doctrinales compliquées, mais d’un instinct sûr, elles appellent les solutions les plus substantielles, elles attendent beaucoup ; elles ne se contenteront pas d’une modeste tisane de guimauve portée à pas feutrés au chevet de la mère malade… Au contraire, les opérations chirurgicales les plus risquées entraîneront son consentement car elles savent que le monde capitaliste agonise et qu’il faut construire un monde nouveau si l’on veut en finir avec la crise, le fascisme et la guerre.

[…]

Bien loin de vouloir affaiblir notre parti, nous voulons, au contraire, le mettre au niveau de ses obligations en modernisant et adaptant ses techniques de propagande et de pénétration dans les masses populaires. Il n’y a aucune raison pour que nous soyons incapables de porter dans tous les milieux la pensée socialiste. Non pas en fraude, par tolérance, mais par décision régulière : non pas d’une manière anarchique, mais selon un plan systématique. Les liens entre le gouvernement et le parti, entre le parti et les masses seront d’autant plus solides que la confiance réciproque développera les contacts et les échanges dans tous les sens.

Voilà pourquoi nous sommes favorables à la création de Comités populaires entraînant dans le mouvement toutes les énergies démocratiques et prolétariennes sans gêner, bien au contraire, le développement du parti ni des syndicats.

Tout est possible : la croissance des effectifs et du rayonnement du parti, le renforcement de son unité, le respect absolu de sa liberté intérieure, la discipline totale de son action extérieure, la hardiesse et l’énergie de ses délégués au gouvernement, l’ardeur passionnée des enthousiasmes soulevés par ses décisions successives…

Tout est possible, maintenant, à toute vitesse…

Nous sommes à une heure qui ne repassera sans doute pas de sitôt au cadran de l’histoire.

Alors, puisque TOUT est possible, droit devant nous, en avant, camarades ! D’oublier nos folies d’avant quatre-vingt-un.

[…]

La révolution française a commencé, Léon Trotsky (9 juin 1936)

L’essence du mouvement actuel réside précisément dans le fait qu’il brise les cadres corporatifs, professionnels ou locaux, en élevant au-dessus d’eux les revendications, les espoirs, la volonté de tout le prolétariat. Le mouvement prend le caractère d’une épidémie. La contagion s’étend d’usine en usine, de corporation en corporation, de quartier en quartier. Toutes les couches de la classe ouvrière se répondent, pour ainsi dire, l’une à l’autre. Les métallurgistes ont commencé : ils sont l’avant-garde. Mais la force du mouvement réside dans le fait qu’à peu de distance de l’avant-garde suivent les lourdes réserves de la classe, y compris les professions les plus diverses, puis son arrière-garde que, d’ordinaire, messieurs les chefs parlementaires et syndicaux oublient complètement. Ce n’est pas pour rien si le peuple reconnaissait ouvertement que l’existence de plusieurs catégories particulièrement mal payées de la population parisienne avait été pour lui une révélation « inattendue »...

Or, c’est précisément dans les profondeurs de ces couches les plus exploitées que se cachent d’intarissables sources d’enthousiasme, de dévouement, de courage. Le fait même qu’elles soient en train de s’éveiller est le signe infaillible d’un grand combat. Il faut à tout prix trouver accès à ces couches !

S’arrachant aux cadres corporatifs et locaux, le mouvement gréviste est devenu redoutable non seulement pour la société bourgeoise, mais aussi pour ses propres représentants parlementaires ou syndicaux, qui sont actuellement avant tout préoccupés de ne pas voir la réalité. Selon la légende, à la question de Louis xvi : « Mais c’est une révolte ? », un de ses courtisans répondit : « Non, sire, c’est une révolution. » Actuellement, à la question de la bourgeoisie, « C’est une révolte ? », ses courtisans répondent : « Non, ce ne sont que des grèves corporatives. » En rassurant les capitalistes, Blum et Jouhaux se rassurent eux-mêmes. Mais les paroles ne peuvent rien. Certes, au moment où ces lignes paraîtront, la première vague peut s’être apaisée. La vie rentrera apparemment dans son ancien lit. Mais cela ne change rien au fond. Ce qui s’est passé, ce ne sont pas des grèves corporatives, ce ne sont même pas des grèves. C’est la grève. C’est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c’est le début classique de la révolution.

Il faut savoir terminer une grève…Maurice Thorez (rapport aux responsables communistes de la région parisienne. 11 juin 1936)

Un accord a été conclu dans la nuit du 7 juin qui était un succès. Conformément à cet accord, le droit syndical est respecté et des revendications substantielles, comme le contrat collectif et l’institution des délégués dans l’atelier sont admises. En ce qui concerne les salaires, nous l’avons dit franchement et nous le répétons ici : c’est moins satisfaisant ; on ne peut considérer qu’une augmentation de 7 à 15 % soit suffisante. […] S’il est important de bien conduire un mouvement revendicatif, il faut aussi savoir le terminer. Il n’est pas question de prendre le pouvoir actuellement. Tout le monde sait que notre but reste invariablement l’instauration de la République française des conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats. Mais ce n’est pas pour ce soir, ce n’est pas pour demain matin. Non, n’est-ce pas, camarades : toutes les conditions ne sont pas encore réunies pour le pouvoir des soviets en France. Je veux en indiquer une seule : nous n’avons pas encore la sympathie et l’appui de la grande majorité des travailleurs des campagnes. Nous risquerions même, en certains cas, de nous aliéner quelques sympathies des couches de la petite bourgeoisie et des paysans de France.

Si le but maintenant est d’obtenir satisfaction pour les revendications de caractère économique tout en élevant progressivement le mouvement des masses dans sa conscience et son organisation, alors il faut savoir terminer dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées, mais si l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles et les plus importantes des revendications. Il faut savoir organiser, préparer l’avenir […] Nous ne devons pas risquer que se disloque la cohésion des masses, la cohésion du Front populaire. […] Les militants du Parti doivent être en mesure de réagir contre les tendances gauchistes dans le mouvement.

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