La Grèce sous un regard latino-américain

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

-A +A

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.

International
idées

A bien des égards, la Grèce traverse aujourd’hui une situation similaire à celle qu’ont connue des pays d’Amérique latine. C’est ce qui donne un intérêt particulier au regard porté ici par l’économiste marxiste argentin, Claudio Katz. Cet article (titre original « Grecia con ojos latinoamericanos », http://katz.lahaine.org/?p=256 ,repris sur de nombreux sites et blogs latino-américains ou de langue castillane, a été traduit par Jean-Philippe Divès

Le vote au Parlement du troisième mémorandum a conclu un autre chapitre du drame que vit la Grèce. L’enthousiasme généré par la victoire du Non dans le référendum a laissé place de façon abrupte à la frustration suscitée par la capitulation de Tsipras. Mais l’issue finale reste à venir. Si la bataille contre le nouveau plan d’austérité regagne en intensité, l’espoir d’une résistance à la Troïka renaîtra.

L’expérience latino-américaine de lutte contre les mêmes ennemis apporte trois leçons utiles pour la conjoncture hellénique. Premièrement, dans des situations critiques les directions timorées jouent un rôle terriblement négatif ; pour changer l’histoire il faut des dirigeants courageux – comme Fidel ou Chávez. Deuxièmement, les diktats du FMI peuvent être rejetés, mais à la condition de construire une conscience populaire de rupture avec les banquiers et non des illusions de réforme de l’eurozone. Troisièmement, dans une situation de catastrophe économique, il est indispensable de suspendre le paiement de la dette pour retrouver de l’oxygène et de la croissance.

 

Des cruautés préméditées

La définition judicieuse du nouveau mémorandum comme un coup d’Etat de l’Eurogroupe a immédiatement circulé sur les réseaux sociaux. Un hebdomadaire allemand l’a défini comme « un catalogue de cruautés ». Il est plus violent que tous les précédents et inclut des garanties supplémentaires d’ajustement fiscal.

Les exigences d’excédent fiscal pour payer la dette sont brutales. L’augmentation de la TVA a été généralisée, l’âge du départ en retraite repoussé et les aides aux plus petites retraites supprimées. S’applique également un impôt sur les petites propriétés, qui transforme les familles appauvries en locataires de leurs propres foyers, tandis que la suppression du moratoire sur les expulsions locatives conduira à une explosion de leur nombre.

Le nouveau programme restaure un néolibéralisme féroce. Il promeut la flexibilisation du travail, facilite les licenciements et restreint la négociation collective. Il libère également les prix des produits de première nécessité et favorise une ouverture commerciale destructrice.

Les privatisations sont réintroduites à grande échelle. Le bradage des ports est complété par la vente de la compagnie nationale d’électricité. L’argent collecté par ce pillage sera remis à un fond géré par les banquiers. Ils a finalement été décidé de superviser cette expropriation depuis Athènes, plutôt que de la gérer dans le paradis fiscal du Luxembourg. Le vieux plan allemand consistant à s’emparer des îles les plus appréciées par les touristes se met en marche.

Le programme inclut des garanties obligeant à respecter tout ce qui a été signé. Le plus petit écart déclenchera des sacrifices supplémentaires. La tant attendue restructuration de la dette a disparu, il ne reste que de vagues promesses de se pencher sur la question dans le futur, alors même que la contraction de l’économie aggrave le passif.

Le FMI estime que la dette bondira en peu de temps de 175 % à 200 % du PIB. Toute révision future de cette charge aggravera les transferts de propriété au capital étranger. L’objectif explicite de cette démolition était d’humilier Tsipras. Merkel le pousse à gouverner avec la droite, en le transformant en un autre dirigeant social-libéral dépourvu de légitimité. Elle espère démoraliser la population, détruire Syriza et faciliter le retour au pouvoir des conservateurs.

La dureté de la Troïka constitue à l’évidence une vengeance après le référendum. Elle sanctionne le défi introduit par cette consultation et réaffirme que la démocratie est incompatible avec la dictature de l’euro. L’Eurogroupe ne tolère pas le résultat très clair de ce vote dans le pays berceau de la démocratie.

Le nouveau mémorandum enterre les derniers vestiges de souveraineté de la Grèce et transforme son Parlement en une succursale de Bruxelles. Toute initiative législative devra désormais avoir le blanc-seing des dirigeants de la Troïka. Leurs envoyés superviseront les comptes publics et, comme dans les années 1990 en Argentine, convoqueront dans l’urgence les parlementaires pour faire voter leurs exigences.

 

Allemagne et Etats-Unis

Une impression assez générale est que l’inflexibilité monétaire allemande serait un legs du cauchemar inflationniste ayant précédé le nazisme. D’autres interprétations insistent sur le dogmatisme économique ou sur l’aveuglement politique.

Mais la rigidité de Merkel n’est pas un caprice. C’est l’instrument qu’utilise l’Allemagne pour renforcer sa prééminence et contrôler les prochains pas de l’unification fiscale et bancaire de l’UE. Elle recourt à des recettes déflationnistes pour assurer sa primauté exportatrice et créditrice, à travers une monnaie continentale forte.

La puissance germanique a besoin d’une artillerie économique qui supplée son indigence militaire et sa faiblesse géopolitique. Elle ne bénéficie pas de la protection du Pentagone pour inonder le monde de dollars et doit se subordonner la France dans la cogestion de l’Union européenne. Cette supériorité est pour elle vitale face aux négociations imminentes sur la permanence de la Grande-Bretagne dans l’Union.

L’Allemagne frappe la Grèce pour adresser un avertissement à tous les peuples du Vieux continent. Pendant cinq mois, elle a refusé toute concession à Syriza et coupé l’approvisionnement en liquidités des banques grecques, comme mesure de rétorsion face à l’insubordination envers l’austérité régressive permanente.

Les Etats-Unis interviennent d’une autre façon. Ils agissent plus prudemment et prennent en compte les conséquences dangereuses d’une destruction de la Grèce. Ce pays héberge quatre bases de l’OTAN, a toujours des sujets de conflit avec la Turquie et dispose de plus de sous-marins, d’avions et de troupes que beaucoup d’acteurs de la région.

Obama a enregistré le fait que la faillite de la Lybie lui a fait perdre tout contrôle sur les flux d’immigration en Europe. La Grèce est un Etat tampon pour l’immense masse des réfugiés qui afflue d’Afrique et du monde arabe. Elle se situe en outre sur la route d’un projet de gazoduc et participera activement à l’exploitation future du gaz côtier.

La Grèce dispose d’un vote clé au sein de l’Union européenne. En recherchant un soutien économique de la Russie, elle pourrait utiliser ce levier pour gêner l’application des sanctions mises en oeuvre par l’alliance occidentale depuis le début de la crise ukrainienne. Le Département d’Etat est également préoccupé par les appétits chinois pour le port du Pirée.

Mais ces dangers n’expliquent qu’en partie les réserves d’Obama face à la virulence germanique. Les Etats-Unis déploient un double jeu combinant soutien à la Troïka et affaiblissement de leur principal rival économique en Europe. C’est la raison pour laquelle le FMI exige des banques allemandes qu’elles prennent à leur compte une partie de la faillite grecque, en plaidant pour une réduction de 30 % de la dette et une période de grâce de 20 ans, que les ces banques auraient à financer.

Mais la principale crainte d’Obama est une déstabilisation générale du vieux continent. L’étranglement de la Grèce sape la légitimité d’un projet européen dont la base de soutien social se rétrécit. La victoire du Non dans le référendum a réaffirmé l’hostilité populaire à un modèle d’unification néolibérale souvent contesté dans les urnes. Depuis le Traité constitutionnel de 2005, ce mécontentement est devenu plus visible.

La crise hellénique se développe dans un scénario international convulsif, que la Grèce pourrait utiliser pour faire valoir ses demandes. Mais pour cela, il faudrait le courage qui a précisément manqué à Tsipras.

 

Capitulation et regroupement

La conduite du leader de Syriza passera à l’histoire comme un exemple pathétique de reddition. La capitulation a été prononcée dès le lendemain de la victoire du Non. Au lieu de remplir le mandat donné par ce vote, Tsipras s’est engagé dans une action frénétique pour le Oui, en reléguant aux oubliettes toutes ses convictions.

Pour s’attirer les bonnes grâces des créditeurs, il a exigé que la majorité victorieuse se subordonne à la minorité vaincue. Il en a appelé à une droite en déroute pour faire adopter immédiatement par le Parlement le plan d’austérité élaboré par Hollande.

Cette soumission n’était cependant pas suffisante et Merkel a exigé une subordination encore plus honteuse. Tsipras a alors approuvé les mêmes textes qu’il avait dénoncés des années durant et s’est mis à genoux devant les ennemis qu’il avait promis d’affronter. Il a fait exactement le contraire de ce que font tous les dirigeants engagés aux côtés de leur peuple, qui prennent des risques et se confrontent à l’ordre impérial.

Tsipras prétend que « l’on a évité le pire », sans expliquer en quoi cela consisterait. Il justifie aujourd’hui « l’austérité à visage humain » qu’il avant tant de fois dénoncée. Il sait, en outre, l’inutilité du nouveau plan d’austérité. Car l’économie grecque se trouve dans un état d’épuisement absolu et ne peut pas supporter de nouvelles compressions. L’effondrement du PIB a atteint les 25 % et le chômage des jeunes est de 52 %. On estime que 45 % des retraités et 40 % des enfants sont tombés sous le seuil de pauvreté.

La chirurgie fiscale à laquelle la Grèce a été soumise est déjà deux fois et demie supérieure à celle subie en Espagne et aucun économiste ne s’aventure à prédire de la croissance. Pendant qu’ils s’approprient le pays, les créditeurs continuent à empocher à un guichet ce qu’ils déboursent à un autre.

Mais le nouveau mémorandum peut faire resurgir la résistance sociale, que l’on perçoit déjà dans les grèves du secteur public. Il faudra voir la réaction de la population face à un virage politique qui génère de la perplexité. Au vu de ce qui s’est passé ces dernières années, il y a une marge pour de grandes surprises. La victoire du Non a illustré l’extraordinaire capacité de riposte d’un peuple qui, au milieu d’un blocage bancaire et des campagnes de peur, a écrasé la droite. Les 60 % de rejet ont stupéfié le monde atteignant 85% parmi les jeunes.

Cette réaction a mis en évidence une expérience acquise au long d’extorsions répétées. L’agression de la Troïka dure depuis six ans, elle a imposé huit plans d’austérité, à travers quatre gouvernements. La capitulation de Tsipras a provoqué la plus grande déception de toute cette période, mais ce n’est pas le premier chantage auquel les travailleurs grecs font face. Tandis que les bureaucrates de l’Eurogroupe considèrent la Grèce comme une simple colonie de vacances, on voit resurgir la tradition héroïque de la résistance aux occupations coloniales et aux nazis.

Des analystes comparent le choc que la gauche traverse du fait de la reddition de Tsipras à la commotion qu’avait provoquée la première soumission de la social-démocratie aux guerres interimpérialistes. Cette analogie permet aussi de souligner le danger actuel d’une capitalisation du mécontentement populaire par les fascistes. Les groupes de choc d’Aube Dorée disposent déjà d’une représentation parlementaire significative et pourraient transformer l’impuissance gouvernementale de Syriza en une tragédie majeure.

C’est pourquoi il est urgent de reconstruire un pôle de gauche opposé à la capitulation officielle. Rendre visible rapidement un tel regroupement permettrait de contrebalancer le découragement généré par la reddition de Tsipras. Les premières expressions d’un tel pôle peuvent être décelées à travers les 32 députés de Syriza qui ont voté contre le mémorandum, les trois ministres remerciés et la centaine de membres du comité central ayant désapprouvé la capitulation.

Mais la nouvelle étape exige aussi de revoir les programmes et les stratégies de négociation.

 

L’absence de Plan B

Tsipras a accepté le chantage de la Troïka en présentant la sortie de l’euro comme la fin du monde. Il a affirmé qu’un tel retrait conduirait à une dégradation de l’économie, sans comparer cette possibilité avec la démolition que génère la permanence au sein de l’eurozone. Les scénarios de dévaluation, inflation, appauvrissement et pénuries décrits en cas de « Grexit » omettent d’évaluer le terrible contexte actuel de l’arrimage à la monnaie unique.

Syriza a accédé au gouvernement en avançant le mot d’ordre très juste de « pas un sacrifice pour l’euro ». Il a affirmé sa disposition à maintenir le pays dans l’euro, mais sans contreparties d’austérité. Au bout de cinq mois de négociations, l’incompatibilité de ces deux objectifs est devenue manifeste. La coalition de gauche avait également refusé, à juste raison, le choix consistant à simplement restaurer la vieille drachme comme corollaire du modèle de dévaluation capitaliste proposé par certains économistes hétérodoxes (Krugman). Mais elle a opposé à cette solution la simple permanence dans l’euro, avec l’espoir que sa gestion soit assouplie.

Une telle illusion a recréé tous les mythes de l’européisme bienveillant. Ces croyances supposent que les institutions unifiées du continent seraient intrinsèquement positives, malgré leur empreinte néolibérale. Au lieu mettre en cause ces conceptions, Tsipras a maintenu le rattachement aveugle à l’euro. Il a renoncé à créer les conditions d’une éventuelle sortie de la zone euro si l’exigence austéritaire persistait. Il s’est en particulier refusé à concevoir un Plan B pour les négociations avec la Troïka.

Sur ce terrain, le contraste avec l’Amérique latine est riche d’enseignements. Dans cette région du monde, la gauche a toujours abordé la bataille contre l’austérité en exigeant la rupture avec le FMI. Bien sûr, les conditions de la lutte sont différentes. Mais pour les secteurs progressistes d’Amérique latine, il va de soi que la souveraineté économique et l’autonomie des organismes financiers sont indispensables afin de freiner les attaques des banquiers.

On sait à présent que sa volonté de rester à tout prix dans la zone euro a conduit Tsipras à rejeter le programme alternatif présenté au dernier moment par Varoufakis. Cette option incluait un contrôle des banques afin de lancer une émission limitée de quasi-monnaie complémentaire de l’euro. Il est important de pouvoir apprécier ce qui s’est produit lors de ces tentatives, puisque la Grèce et la Troïka reviendront à la table des négociations lorsque le caractère non viable du nouvel accord aura été vérifié. C’est seulement à travers un Plan B que l’extorsion pourra être stoppée et l’éventuelle sortie de l’euro devenir une carte entre les mains du débiteur.

Il faut bien comprendre qu’un retrait grec de la zone euro représenterait pour la Troïka un énorme danger, que les banquiers cachent avec leurs prévisions d’une catastrophe qui ne toucherait que la Grèce. Ils savent pourtant qu’une telle issue pourrait déclencher un ébranlement financier général, si la contagion menaçait d’autres économies au bord de la cessation de paiement.

C’est pourquoi l’Eurogroupe avait également envisagé un « Grexit » ordonné, temporaire et protégé. Terrorisé par le chantage de Merkel, Tsipras n’a même pas voulu considérer cette possibilité. La Grèce peut s’appuyer sur la dangerosité du scénario entourant la négociation. La Troïka a préparé un protocole de soutien financier pour les économies qui seraient les plus affectées par un éventuel « Grexit » (Chypre, Macédoine, Bulgarie, Roumanie, Bulgarie, Portugal). Mais elle ne pourrait pas éteindre le feu si l’incendie s’étendait à l’Italie ou à l’Espagne, ou menaçait la survie même de l’euro.

L’essentiel de l’establishment allemand considère qu’une crise de ce type n’affecterait pas les banques recapitalisées depuis 2009. Mais d’autres secteurs alertent sur la fragilité maintenue des groupes financiers, dans un cadre international de secousses boursières en Chine et de défaut potentiel de plusieurs pays (Puerto Rico, Ukraine). La question la plus critique est celle de l’issue du cycle de très haute émission monétaire qui a préservé le niveau de l’activité économique aux Etats-Unis et en Europe au cours des six dernières années.

La Grèce pourrait négocier dans d’autres conditions si elle avait préparé un ensemble de mesures nécessaires pour sortir de l’euro. Une série de pistes ont déjà été explorées, incluant des billets électroniques et un programme redistributif de conversion monétaire.

 

La comparaison avec l’Argentine

A mesure que la crise hellénique s’aggrave, le soulagement consécutif au défaut argentin acquiert une nouvelle actualité analytique. Ce précédent confirme que la suspension du paiement de la dette est le seul moyen dont la Grèce dispose afin de sortir son économie de l’asphyxie. Seul un tel moratoire permettrait d’équilibrer les termes défavorables de la négociation. Le précédent argentin de 2002-2006 montre comment un desserrement des coûts externes permet d’utiliser les fonds initialement destinés aux créditeurs afin de recomposer la demande interne.

Certes, dans le cas argentin, l’utilisation de ressources fiscales pour stimuler la croissance s’est faite sur une base de départ régressive (méga-dévaluation et baisse des salaires) et dans le cadre d’un pari sur la reprise économique pour le moins hasardeux (réussi grâce à l’appréciation internationale des prix des matières premières). Mais ce précédent est utile pour rappeler que la suspension des paiements de la dette est une condition sine qua non afin de sortir du marasme.

Le gouvernement kirchnériste a coutume de diluer ces faits dans une présentation embellie de son modèle économique. Il laisse entendre qu’un tel dispositif permettrait à la Grèce de sortir de son cauchemar1. Mais cette solution inclurait deux éléments clés – la conversion monétaire et le désendettement – qui annulerait ce qui aurait été obtenu initialement en termes d’économies sur les paiements aux créanciers.

L’échange de titres a entériné [en Argentine, NdTr] la réduction d’une dette qui se trouvait déjà dévalorisée et a conduit à des réductions, dont l’étendue devrait toutefois être recalculée à la lumière des paiements additionnels effectués par la suite. Le litige en cours avec les fonds « vautours » illustre en outre les conséquences la décision d’accepter l’arbitrage des tribunaux de New York. Le choix ultérieur de payer rubis sur l’ongle les engagements du nouveau passif a entraîné une décapitalisation massive du pays. Le montant faramineux (173 milliards de dollars) des intérêts payés au cours de la dernière décennie a affecté l’investissement et nourri le redémarrage de l’endettement.

La Grèce devrait sélectionner très soigneusement ce qu’il lui convient de reprendre de l’expérience argentine. Elle dispose toujours de la possibilité de déclarer une suspension des paiements de la dette, avant de tomber dans le défaut chaotique qu’a traversé le cône sud latino-américain. Au lieu de répéter la répression qui a accompagné cet effondrement, elle pourrait regagner un soutien populaire à l’aide de nouveaux référendums légitimant la récupération de sa souveraineté financière.

En Argentine, les aspects frauduleux de la dette ont été effacés par les échanges de titres. En Grèce, au contraire, a été réalisé l’audit contemporain le plus complet. Cette investigation a prouvé l’escroquerie commise par les banques dans le but de financer leur propre sauvetage. Elle apporte nombre d’arguments utiles pour réfuter l’infâme présentation des Grecs comme un peuple « irresponsablement dépensier ».

Les différences entre la Grèce et l’Argentine sont nombreuses et ont été signalées par divers analystes, mais elles ne déterminent pas l’issue d’un défi adressé à la Troïka. L’Argentine, dont la dette était répartie entre de multiples créanciers privés, n’a jamais fait défaut envers le FMI. Le passif hellénique a été étatisé sous gestion directe de l’Eurogroupe, ce qui implique un affrontement politique plus direct. Le contexte international stabilisé de 2001-2005 contraste également avec les turbulences de 2008-2015. Le traumatisme qui en Argentine s’est atténué en deux ans dure déjà en Grèce depuis six années. Et l’on ne peut pas non plus mettre un signe d’égalité entre une économie exportatrice d’aliments et une périphérie dépendante du tourisme. Mais les crises capitalistes qui font irruption dans des contextes différents conduisent fréquemment à des dilemmes similaires.

La nationalisation des banques est une condition nécessaire à une issue en faveur de la population. Cela ne s’est pas produit en Argentine, mais est très faisable en Grèce. L’Etat y est l’actionnaire majoritaire des principales entités et n’aurait qu’à exercer sa primauté pour recomposer des patrimoines, réviser des comptes et récupérer de l’argent utilisé de façon douteuse. Une telle initiative pourrait être menée conjointement à une réforme fiscale progressiste qui élimine les privilèges des armateurs et de l’Eglise orthodoxe.

Aucune de ces mesures ne figure aujourd’hui à l’agenda de la coalition gouvernementale. Syriza a perdu l’esprit de sa fondation. Son leader a fait le choix des puissants et abandonné les déshérités. La gauche a besoin d’autres fondements et d’une autre direction.

La Grèce continue d’attirer l’attention du monde entier. Elle est le théâtre de la plus importante expression de révolte en Europe depuis la révolution portugaise des années 1970. La nouvelle étape post-Tsipras sera parsemée d’interrogations, mais la gauche grecque peut compter avec certitude sur une importante solidarité d’Amérique latine.

Claudio Katz

  • 1. Le gouvernement de Cristina Fernández-Kirchner a critiqué les plans de la Troïka pour la Grèce et conseillé au gouvernement Tsipras – visiblement sans succès… – de faire comme l’Argentine dans les années 2000 [NdTr].