La Commune première révolution internationaliste

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

En juin 1871, quelques jours après la Semaine sanglante (près de 30 000 morts), Eugène Pottier, élu de la Commune, membre de la Première Internationale, poète, chansonnier et dessi­na­teur sur tissu, caché dans Paris avant de fuir à Londres, écrit ces lignes qui vont devenir incroyablement célèbres « …C’est la lutte finale, groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain… Les rois nous saoulaient de fumées, paix entre nous ! Guerre aux tyrans ! Appliquons la grève aux armées, crosse en l’air ! Et rompons les rangs !... » Mis en musique et adapté dix-sept ans ans plus tard, ce texte devient, au début du xxe siècle, le chant le plus répandu dans tout le mouvement ouvrier mondial jusqu’à aujourd’hui, traduit dans toutes les langues. Il symbolise un des combats majeurs de la Commune : « abattre les frontières », reprenant à son compte le mot d’ordre de Marx et Engels de 1848 « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ».

La Commune n’a jamais séparé la lutte sociale, pour l’égalité et la justice, de la lutte contre le nationalisme qui triomphait partout en Europe. La Commune est un véritable tremblement de terre international, à une époque, le xixe siècle, où se forgent les grandes nations capitalistes modernes, où la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, plus tardivement, se lancent dans la compétition économique et impérialiste. Cette course folle des empires, que combattent les communards, aboutira d’ailleurs 43 ans plus tard à la barbarie de la Première Guerre mondiale.

Du patriotisme à l’internationalisme

Pourtant, en septembre 1870, c’est sur une base nationaliste que se met en place la nouvelle République et que s’organise la défense de Paris face au siège des armées prussiennes. En quelques mois d’expérience des luttes, les idées vont évoluer à une vitesse incroyable. Au départ, « la violence du patriotisme parisien explique en grande partie la révolution de 1871, les idées politiques et sociales n’auraient pu, à elles seules, émouvoir les foules ; pour que les masses songent à la révolte, il faut, en général, qu’un sentiment élémentaire, universel et puissant, soit violem­ment froissé. Tous les Parisiens étaient patriotes, ils l’étaient passionnément » (La Commune de 1871–Talès). Cela pousse dès septembre 1870 à l’organisation de la défense nationale. Mais celle-ci se fait principalement par en bas, alors que les généraux, qui avaient encouragé le nationalisme, sont prêts à « se vendre à l’en­nemi » et capituler. La Garde nationale est ainsi formée et devient de manière contradictoire l’outil principal par lequel le pouvoir d’en bas s’organise. En quelques mois, le patriotisme est ébranlé et émerge une conscience de classe internationaliste.

Par exemple, les comités de défense et Gambetta font appel au mythique Garibaldi, héros de l’unification italienne, qui combat à Dijon fin novembre 1870. En février 1871, lors des élections à l’Assemblée nationale, Garibaldi est élu à Paris en 4eposition (derrière Louis Blanc, Gambetta et Victor Hugo), mais les monarchistes font invalider son élection parce qu’il est étranger. 140 ans plus tard, les immigrés n’ont toujours pas le droit de vote…

Des étrangers à tous les niveaux

Le soulèvement du 18 mars accélère radicalement les choses. Léo Fränkel, juif hongrois, ouvrier bijoutier de 26 ans, membre de la Garde nationale et de son comité central, est élu dans le 13e arrondissement et devient ministre du Travail du premier gouvernement ouvrier. Il est membre de l’Internationale, syndicaliste et révolutionnaire actif. Il est à l’origine de nombreuses mesures sociales de la Commune. La commission de validation confirme son élection avec cette déclaration : « Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle, con­sidérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent, la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis et vous propose l’admis­sion du citoyen Fränkel. »

Le 15 avril, c’est une jeune russe de 20ans, Élisabeth Dmitrieff, qui est élue à la direction de l’Union des femmes pour la défense de Paris : « Considérant que Mme Dmitrieff, en s’occupant, avec un zèle et une énergie au-dessus de son âge, du groupement des Parisiennes… ; considérant que sa qualité d’étrangère ajoute au mérite de son initiative, l’assemblée… lui décerne le titre de citoyenne de Paris, en attendant que la République nouvelle lui donne de grandes lettres de naturalisation qui la feront citoyenne de l’humanité. » Encore plus exceptionnel dans l’histoire, deux des principaux dirigeants militaires de la Commune sont des officiers polonais : Dombrowski et Wroblewski. La plupart des officiers français avaient quitté Paris avec le gouvernement de Thiers pour aller à Versailles, illustrant parfaitement les divisions de classe au sein de l’armée. Dombrowski est tué sur les barricades et Wroblewski fuit en Angleterre, blessé, après avoir combattu jusqu’au bout.

La Commune a fait des étrangers des citoyens à part entière, à totale égalité avec les Français. À Paris, sur 1 850 000 habitants, il y a 150 000 à 200 000 étrangers dont plusieurs dizaines de milliers de « clandestins » (8 et 11 % de la population, comparable à aujourd’hui). Leur situation était souvent précaire ; la plupart venaient de Belgique, du Luxembourg, de Suisse, de Pologne, d’Italie, fuyant la misère et les dictatures. Des milliers d’étrangers ont participé à la Commune. On estime qu’environ 2 000 étrangers combat­tirent dans la Garde nationale, dont 737 belges. Sur 5 489 prisonniers internés à Rochefort (1871-1872), les autorités dénombrent 262étrangers.

Le Cri du peuple publie le 12 avril 1871 un appel à former « une légion de 20 000 hommes, composée exclusivement d’étran­gers… pour concourir à la défense de Paris et de sa Commune ». Les communards n’ont pas eu le temps de faire aboutir ce projet. On retrouvera de tels appels en 1936 lors de la révolution espagnole et la constitution des brigades internationales. Les intérêts sociaux, de classe sont en train de prendre le dessus sur la vision nationaliste de l’idéologie dominante.

Les communards ont pris conscience que leur mobilisation ne pouvait vaincre qu’en s’étendant, en France, mais également à l’échelle de la planète. Le but était bien de changer réellement « le monde ». Cette perspective internationaliste est essentielle dans les idéaux de la Commune, qu’elle exprimait avec l’idée de la « République universelle ». Mais concrètement, les révolu­tionnaires parisiens ne firent pas grand-chose pour « étendre » la Commune. Il y avait bien sûr de nombreux problèmes, le siège versaillais, la faiblesse de moyens, le peu de temps (72 jours) qui expliquent cela mais surtout ils pensaient que leur « exemplarité » suffirait, refusant la coordination et la centralisation du mouvement. Un petit nombre de révolutionnaires ont tenté de le faire mais cela resta marginal, malgré des potentialités évidentes : le 16 avril 1871, 40 000 personnes assistent à un meeting de solidarité à Londres.

Nationalisme et racisme en embuscade

Malgré ces limites, la Commune avait bel et bien posé concrètement la question de l’internationalisme. La classe dominante a bien compris le danger et a tout fait pour briser ces idéaux nouveaux. Une vaste campagne de propagande a été mise en œuvre. Les Versaillais déclarent que « la Commune est l’œuvre de toute la pègre de l’univers déferlant sur la France meurtrie ». Une chasse aux étrangers est organisée. Un officier versaillais déclare clairement durant la Semaine sanglante : « Tous ceux qui étaient italiens, polonais, hollandais, allemands, étaient fusillés ». Comme tous les opprimés et exploités de Paris, les étrangers payèrent donc un lourd tribut à la répression (entre 1 500 et 2 000 morts).

La bourgeoisie, qui reprend le contrôle avec la iiie République, va de nouveau faire du nationalisme et du racisme de formidables outils de domination politique et idéologique de la classe ouvrière : 25 ans après la Commune éclate l’affaire Dreyfus. Elle se lance dans une course coloniale effrénée, prônant la reconquête de l’Alsace-Lorraine, cultivant le nationalisme du berceau au tombeau. Elle veut littéralement effacer les valeurs internationalistes et de justice sociale de la Commune, en construisant par exemple symboliquement, au sommet de Montmartre, le Sacré-Cœur, à la gloire du catholicisme et du nationalisme. C’est une forme de revanche contre les communards qui avaient fait tomber la colonne Vendôme, symbole du militarisme et du nationalisme napoléonien.

Un internationalisme à défendre

La défaite des communards se paye également au niveau politique. La PremièreInternationale, divisée et paralysée sur le bilan de la Com­mune et sur la stratégie, se disloque à partir de 1873, donnant lieu à un polémique internationale entre deux grandes tendances autour de Bakounine et Marx. La iie Internationale émerge à la fin du xixe siècle. La CGT est fondée en 1895, la SFIO en 1905. Alors que le mouvement ouvrier reprend à son compte les valeurs internationalistes de la Commune (en popularisant par exemple la fameuse chanson d’Eugène Pottier), son évolution réformiste vide l’internationalisme de son sens véritable. Les survivants de la Commune voient avec tristesse en août 1914 la quasi-totalité du mouvement ouvrier se rallier à « l’union sacrée », sombrant dans le nationalisme le plus abject. Même Édouard Vaillant, qui à l’âge 30 ans participait à la fondation de la Garde nationale et fut ministre de l’Instruction sous la Commune, vote les crédits de guerre après l’assassinat de Jaurès. Seuls quelques-uns résisteront : Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Lénine... Trois ans plus tard, la guerre fut à nouveau, comme en 1870, à l’origine d’une révolution qui débuta en Russie, avant de se propager en Hongrie (1919), en Allemagne (1918-1923), en Italie (1920), en Chine (1923-1927)... L’État et la révolution, le principal ouvrage publié par Lénine entre les révolutions de février et octobre 1917, traite longuement du bilan que les révolutionnaires peuvent tirer de la Commune de Paris. Depuis, la Commune de Paris n’a cessé d’être un point de référence et de débats dans le monde entier.

Comme le résume Élisée Reclus : « La Commune a dressé pour l’avenir, non par ses gouvernants, mais par ses défenseurs, un idéal bien supérieur à celui de toutes les révolutions qui l’avaient précédée. » L’internationalisme est un de ces acquis fondamentaux, plus que jamais d’actualité.

 Antoine Boulangé

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