La jeunesse : grande absente de la mobilisation ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

La jeunesse souffre de la dégradation des conditions de travail et de subsistance. Par l’affaissement du droit du travail – la moitié d’entre eux ont un emploi en parallèle de leurs études – par la casse du système de santé, des retraites et par l’ensemble des réformes néolibérales.

En effet, nombreux à bénéficier du soutien de leurs familles, les jeunes sont touchés non seulement par la dégradation de leurs propres conditions, mais également de celles de leurs proches qui constituent bien souvent leur premier cercle de solidarité. Davantage, les conditions d’études en elles-mêmes sont aujourd’hui responsables de l’accroissement de ces difficultés pour les bacheliers qui désirent poursuivre dans l’enseignement supérieur, ainsi que pour leurs familles : la hausse des frais d’inscription, la diminution des APL, les mauvaises conditions de logement, universitaires comme privés etc. Mais les conditions matérielles de subsistance ne suffisent pas à comprendre pourquoi aussi peu de jeunes se sont mobilisés à partir de leurs lieux d’études sur des réformes d’envergure. 

Défaites successives et isolement dans la lutte

La réponse se trouve autant dans l’état actuel du rapport de force entre les classes que dans un pessimisme collectif poussé à l’extrême. Depuis 2006, aucune victoire n’a été remportée par les mouvements sociaux qu’ils soient défensifs ou de surcroît revendicatifs. La lutte contre la loi Fillon sur les retraites en 2010 marque un tournant à la suite duquel les organisations du mouvement ouvrier et de la jeunesse n’ont pas su capitaliser pour amorcer une lutte allant au-delà de la défense des droits.

En 2018, dans la mobilisation contre Parcoursup, les étudiants se sont trouvés seuls face au rouleau compresseur répressif du gouvernement : usage de la BAC, de lanceurs LBD, de grenades de désencerclement mais également judiciarisation de la répression, en particulier à Nanterre où des camarades sont à ce jour encore poursuivis pour des faits invraisemblables. L’intervention des forces de l’ordre sur les campus et parfois de milices fascisantes comme à Montpellier aura porté le coup de grâce à un mouvement déjà exsangue. Les étudiants se sont retrouvés isolés des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier d’une part, du reste de la communauté universitaire de l’autre.

Les personnels non enseignants, bien que présents dans la mobilisation, ont été peu nombreux à effectivement mener la grève, s’arrangeant avec les blocages pour participer au mouvement sans voir leurs revenus menacés. Au-delà, ce sont les enseignants chercheurs qui, agissant selon leurs propres intérêts, ont mené une politique parfois voulue, parfois inconsciente, ô combien corporatiste, abandonnant la lutte à leurs étudiants, parfois en allant jusqu’à soutenir les réformes par souci d’élitisme, camouflé sous des airs méritocratiques. L’université connaît un turn-over important et on aurait pu penser qu’un renouvellement générationnel aurait permis à la jeunesse universitaire de relever la tête, mais c’est oublier qu’à la même période où les étudiants étaient livrés à eux-mêmes, les lycéens, qui constituent actuellement la masse des futurs étudiants en licence, ont vécu le même échec.

Les lycéens ont même souffert davantage de la répression dans la rue et ce, malgré le soutien du personnel enseignant du secondaire. En témoignent les évènements de Mantes-la-Jolie et la mise à genoux symbolique de toute une jeunesse. Isolés donc, les étudiants comme les lycéens n’ont su se relever de ces défaites à temps pour rejoindre la lutte enclenchée dans la foulée par les gilets jaunes, alors même que beaucoup attendaient de cette jeunesse un coup d’envoi.

À leur tour, face à la réforme des retraites, les syndicats professionnels de la fonction publique se lancent dans la bataille dans un isolement relatif. Ni la réforme du chômage, ni l’annonce de la LPPR, qui a pourtant réorienté le corporatisme enseignant vers la construction d’un mouvement collectif de l’ESR, n’ont pour l’instant rebattu les cartes et les étudiants sont à présent les grands absents du mouvement social.

Circonscrites aux universités de lettres, sans soutien significatif du reste de la population, les mobilisations étudiantes successives ont laissé derrière elles des organisations syndicales affaiblies, avec notamment la décomposition de l’UNEF. Pour l’instant, nous constatons un grand vide sur les campus et ce, malgré les tentatives de reconstruction d’un cadre national à partir des nouvelles organisations locales apparues en parallèle du démembrement de la grande UNEF.

Optimisme et lutte des classes

Malgré tout, on trouve dans la jeunesse des éléments de regain et une lucidité critique des structures de notre société sans qu’un bon qualitatif vers la compréhension des enjeux de pouvoir et de la classe pour soi soit effectué. Le potentiel existe mais reste inexploité tant que les militants jeunes des organisations, en particulier révolutionnaires n’auront pas repris de leur vitalité passée et de leur confiance en l’avenir. Ainsi, résumer la résignation militante de toute une génération à des conditions de subsistance importantes – « trop bien lotis pour se risquer à tout perdre » – ne nous permet pas de saisir l’importance des rapports qui existent entre les conditions matérielles et sociales dans lesquelles on lutte et la motivation à mener ces mêmes luttes.

Sinon comment expliquer les mouvements qui ont secoué l’Occident dans les années soixante, alors même que le niveau de vie et les droits individuels et collectifs étaient déjà bien supérieurs à ce qu’on n’avait jamais connu par le passé ? Au-delà des buts que l’on se fixe et parfois indépendamment de la réalité des rapports de force, la conviction que l’on peut gagner lorsqu’on lutte doit être entretenue et transmise en même temps que le fond politique.

Pour cela, il s’agit de reconstruire des bassins de résistance partout où cela est possible, au plus proche de notre milieu, par un syndicalisme de terrain du quotidien, qui démontre notre capacité à influencer le cours des évènements, à faire fléchir les directions universitaires, afin de rallier cette jeunesse dans la perspective des luttes globales qui nous attendent.

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