Venezuela : Pourquoi les secteurs populaires ne descendent-ils pas des collines ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Entretien avec Alejandro Velasco. C’est de cette question que traite principalement l’interview reproduite dans ces pages – tout en présentant d’autres éléments utiles sur la situation générale du pays et l’affrontement en cours entre le gouvernement Maduro et l’opposition de droite. Les collines (« cerros ») qui entourent le centre-ville de Caracas concentrent la majeure partie de la classe ouvrière et des couches populaires de la capitale. C’est de là que les masses avaient déferlé lors du Caracazo, les émeutes semi-insurrectionnelles de février-mars 1989 qui avaient marqué le début de la fin du système d’alternance entre les deux grands partis capitalistes pro-impérialistes de l’époque (le Copei démocrate-chrétien et l’AD membre de l’Internationale socialiste) ; puis à nouveau en avril 2002, quand leur intervention décisive avait mis en échec le coup d’Etat de la droite pro-impérialiste qui visait à renverser Hugo Chávez.

Or il est un fait, qui demeure inchangé depuis la réalisation de cette interview (en juin 2017) : aujourd’hui, les secteurs populaires « ne descendent pas des collines », ils restent dans l’expectative et ne s’engagent au côté d’aucun des deux camps en présence.

Alejandro Velasco est professeur associé d’histoire moderne de l’Amérique latine à l’université de New York et l’auteur de Barrio Rising : Urban Popular Politics and the Making of Modern Venezuela (Soulèvements dans les quartiers : politiques populaires urbaines et formation du Venezuela moderne), publié en 2015 aux Presses de l’université de Californie. Pablo Stefanoni est un journaliste argentin reconnu, auteur de plusieurs ouvrages notamment sur les processus en cours dans la Bolivie d’Evo Morales. Il dirige la revue Nueva Sociedad, sur le site de laquelle ce texte a été publié1.

 

L’une des questions que pose la crise vénézuélienne est celle des facteurs qui soutiennent le maintien au pouvoir de Nicolás Maduro. Il semble toujours être sur le point de tomber et pourtant ne tombe pas, alors même que la crise s’aggrave. Quelle est votre interprétation ?

Il y a une combinaison de plusieurs éléments. D’abord, l’appareil d’Etat et l’élite chaviste. A mesure qu’elles ferment les espaces politiques, au plan interne comme international, et qu’il ne leur reste plus d’autre recours que l’autoritarisme, les figures centrales du gouvernement se retranchent derrière la perception d’une menace non seulement à leur maintien au pouvoir, mais à leur existence même.

Pour certains, c’est une question de principes : face à une opposition qui s’est enhardie et dispose de larges soutiens, dans le pays comme à l’étranger, ce qui est en jeu est l’héritage de Chávez, en particulier l’avancée vers l’Etat communal. Au-delà de l’opposition de la droite, cela aurait dans tous les cas conduit à s’affronter à des secteurs du chavisme qui sont moins enclins à une orientation [dite ou considérée comme, NdTr] socialiste qu’à la démocratie participative, base de la Constitution de 1999 (élaborée aux débuts du gouvernement de Chávez) qu’ils allaient donc défendre. De sorte que, pour les plus radicaux, il s’agit d’un conflit qui est d’une certaine façon bienvenu, qu’il aurait fallu engager dans tous les cas même si cela vient peut-être trop tard pour une issue victorieuse.

Pour d’autres, les intérêts sont plus prosaïques : les liens de très hauts cadres du chavisme avec une corruption dépassant toutes les bornes – à travers les taux de change préférentiels du dollar ou parfois même le narcotrafic – font que tout départ du pouvoir signifierait pour eux la prison, au Venezuela ou à l’extérieur. La crispation du conflit, ainsi vu en termes existentiels, tend à faire resserrer les rangs, même si c’est pour des raisons très différentes.

Il est vrai que l’on a vu se produire des fissures importantes dans le chavisme, avec des gens qui se sont démarqués, comme la procureure générale Luisa Ortega Díaz. Cette procureure a maintenu une position très critique face aux décisions du Tribunal suprême qui invalidait l’Assemblée nationale, tout comme à la convocation de l’Assemblée constituante et à la répression des manifestations. Mais à cette heure, il n’y a pas eu de ruptures substantielles […]

L’opposition, de son côté […] pêche toujours par excès de confiance et d’une vision de court terme, basée sur sa certitude d’une victoire imminente. Cette dynamique a été accélérée – à mon avis, de façon irresponsable – par des déclarations comme celles du secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), Luis Almagro, qui a été encore plus dur que l’opposition interne. Le rapprochement entre cette dernière et le gouvernement Trump, l’arrivée au pouvoir de gouvernements de droite au Brésil et en Argentine, le manque de sincérité des tentatives de dialogue du gouvernement Maduro sapent tout effort de modération et de recherche d’espaces de négociation. Le repli du gouvernement dans ses tranchées a pour reflet l’attitude similaire de la direction de l’opposition – qui se nourrit elle-même du raidissement gouvernemental.

Il y a enfin le « facteur peuple ». Comme en d’autres occasions, les manifestations d’opposition ont été massives. Mais à la différence d’autres moments, elles n’ont pas pu se maintenir longtemps à un tel niveau. Elles tendent par ailleurs à agréger des secteurs sociaux plus variés que dans le passé, même s’il n’y a pas eu de changement qualitatif dans leur composition de classe.

De fait, la brèche entre les secteurs populaires et l’opposition ne se réduit pas, comme on le constate dans la rue. L’opposition attribue cette situation à la crainte ou au contrôle social exercé par l’Etat, du fait de ses fonctions de redistribution via les « CLAP », Comités locaux d’approvisionnement et de production, ou à travers les dits « collectifs » [qui sont décrits plus loin]. Il y a du vrai, mais cela reste néanmoins une exagération. Cela obéit bien plutôt au manque de capacité d’autocritique de l’opposition qui ne comprend toujours pas pourquoi, au bout de dix-huit ans et malgré la profondeur de la crise, elle n’est pas parvenue à surmonter l’immense méfiance de secteurs de masse qui ne croient pas que la MUD [Table ronde  d’unité démocratique] soit capable de défendre leurs intérêts futurs. Face à cette immense carence, il lui est bien plus aisé d’attribuer l’absence des secteurs populaires au rôle de l’appareil répressif.

Ceci ne remonte pas seulement à la polarisation de l’ère chaviste. La défiance des secteurs populaires va au-delà, elle touche y compris des secteurs des classes moyennes et privilégiées dont le discours sur les droits de l’Homme et la démocratie se centre toujours sur les droits civils et politiques, jamais sur les droits économiques et sociaux. Mais il y a également le passif de l’opposition, lié à la répression lors du coup d’Etat de 2002 mais aussi durant le Caracazo de 1989, sans compter plusieurs autres massacres au cours des années 1980-90, qui mettent sérieusement en cause l’attachement des anti-chavistes aux principes démocratiques qu’ils affichent. Tout cela fait obstacle à une révolte massive des secteurs populaires et tend à donner au gouvernement des marges de manœuvre.

 

En lien avec ce que vous venez d’expliquer, pourquoi est-ce que les secteurs populaires ne « descendent » pas des collines, comme on dit, vu les privations croissantes provoquées par l’effondrement économique ?

Il faut d’abord comprendre que, de même que l’opposition est hétérogène et que le chavisme est traversé de divergences importantes, les secteurs populaires sont un acteur complexe et parfois contradictoire. Ainsi à Caracas, la paroisse du 23 janvier, considérée comme un bastion de la révolution, a voté majoritairement pour l’opposition lors des élections législatives de 2015 ; la municipalité de Sucre, qui comprend le plus grand quartier d’Amérique latine – Petare –, est dirigée par l’opposition depuis 2008, bien qu’il s’y trouve aussi des conseils communaux très proches du gouvernement. Il y a beaucoup d’autres exemples de zones populaires où les représentations politiques et donc les réponses face à la crise sont diverses.

S’il est vrai qu’il n’y a pas eu de mobilisations massives de la part des couches les plus affectées par la crise, les quartiers sont cependant le théâtre de protestations. On voit de plus en plus de pillages de commerces ou de camions transportant des denrées. Cela se produit régulièrement en province, là où l’appareil de sécurité de l’Etat est moins dense que dans les grandes villes. On rapporte aussi des troubles dans les zones de l’ouest de Caracas, de composition plus populaire, à chaque fois que le système d’approvisionnement en nourriture – les CLAP – présente des failles ou connaît des retards.

Pour diverses raisons, de tels faits ne sont pas considérés comme des actions de protestation. D’abord parce que l’opposition a intérêt à projeter, surtout à l’étranger, l’image d’une organisation non-violente, qui se centre sur des revendications de type politique : élections générales, libération des prisonniers politiques, récupération de ses pouvoirs par l’Assemblée nationale. Au plan international, ces questions qui concernent des droits civiques et politiques, et non économiques et sociaux, sont largement considérées comme des violations des droits de l’Homme. Or, s’il est clair qu’une rébellion populaire, de masse et multisectorielle, serait bienvenue pour l’opposition, cette dernière aurait du mal à l’encadrer et à la canaliser dans les cadres discursifs et stratégiques qu’elle a tracés. De sorte que ces protestations sont latentes, et encore circonscrites à la marge.

Ensuite, il y a le fait que l’idée des quartiers populaires qui « descendent » vers le centre-ville est étroitement associée à ce qu’a été le Caracazo de 1989 […] On pense en termes d’explosions sociales brusques et massives, ce qui n’est pas le cas avec les secteurs populaires qui s’identifient avec l’opposition et se mobilisent au compte-gouttes. Aujourd’hui, les actions de protestation parmi les secteurs populaires ont un caractère plus revendicatif que politique. Les chiffres de l’Observatoire vénézuélien de la conflictivité sociale rendent cependant compte de contestations continues, à l’échelle nationale, contre les pénuries, l’inflation, l’effondrement des services publics, etc. Les quartiers populaires protestent et continueront à le faire.

Mais, une chose est de protester face au gouvernement et autre chose est de le faire contre lui. Chaque fois que l’opposition a pu influer significativement dans les quartiers populaires, cela a été en centrant son discours sur des revendications précises. En revanche, elle tend à perdre du terrain dès qu’elle s’éloigne de ces revendications et passe à des mots d’ordre plus politiques – changement immédiat de gouvernement, fin de la répression et de la violence d’Etat, absence de représentation politique. Ce n’est pas que ces questions n’importent pas aux habitants des quartiers, au contraire : c’est sur de tels thèmes que Chávez, dans son discours et pour un temps dans sa pratique, avait gagné le soutien de ces secteurs auparavant marginalisés par les élites politiques et sociales.

Mais aujourd’hui, alors que la violence et les abus policiers sont dans les quartiers des réalités quotidiennes, axer sur une condamnation de l’Etat du fait de sa répression de l’opposition est compris comme la défense de privilèges de classe. C’est aussi la raison pour laquelle il y  a un repli des manifestations de l’opposition : malgré la gravité de la crise, les secteurs populaires ne vont pas parier sur un changement de gouvernement sans aucune indication sur ce qui pourrait améliorer leur situation, moins encore quand il s’agit de gens qui ont été aux commandes pendant des décennies et n’ont jamais montré aucune sensibilité à l’égard des revendications populaires, ni voulu comprendre pourquoi Chávez avait éveillé tant d’espoirs.

Cela souligne un facteur déterminant : la méfiance. Dans les quartiers populaires, le gouvernement est non seulement affaibli mais discrédité, y compris parmi les chavistes les plus engagés, qui estiment qu’il réagit de façon timide et incohérente face à ce qu’ils perçoivent comme une opposition violente. Les enquêtes montrent que l’opposition dispose d’une claire majorité au sein de la population, d’environ 55 % face aux 15 à 20 % de soutien au gouvernement. Cela signifie que malgré la crise, une partie de la population, qui sympathisait avec le chavisme et est maintenant déçue, ne s’est pas décidée à soutenir l’opposition. Et elle n’est peut-être pas près de le faire alors que les manifestations deviennent de plus en plus violentes et visent à renverser le gouvernement, sans proposer une alternative qui soit un peu claire.

 

Jusqu’à quel point les CLAP et les collectifs jouent-ils un rôle de contrôle et de mise au pas de la société ?

Ces mécanismes existent bien mais leur impact, en particulier celui des dits « collectifs », est disproportionné tant dans le discours et l’imaginaire de l’opposition qu’à l’extérieur du pays. Ainsi, il y a quelques jours, un dirigeant de l’opposition a taxé la Garde nationale de « collectif », tandis qu’il y a quelques semaines, des médias internationaux reconnus affirmaient que les collectifs avaient le « contrôle » de 10 % du pays. Au-delà des interrogations sur comment ils sont parvenus à ce chiffre et sur ce que peut recouvrir un tel « contrôle » (territorial, démographique, opérationnel ?), ce type d’analyse tend à désigner un sujet homogène, ce qui ne correspond pas à la réalité.

Même s’ils ont des caractéristiques communes – la plus évidente étant l’usage para-étatique des armes –, il existe une large variété de groupes qui s’autodésignent « collectifs » ou sont connus sous ce nom. Dans leur majorité, ils s’identifient au gouvernement, mais le niveau d’adhésion comme les motifs diffèrent, en particulier lors des moments de conflit ouvert.

De façon générale, on peut parler de trois types de collectifs. Un premier groupe existe de longue date, avec des origines antérieures au chavisme. Très bien formés du point de vue de l’idéologie révolutionnaire comme de la discipline tactique, ses membres s’inspirent des expériences de la guérilla des années 1960. Outre des actions de vigilance contre les bandes de délinquants, ils mènent un important travail social, ce qui leur apporte en général une reconnaissance de la part des habitants. Ces groupes se sont heurtés à l’appareil d’Etat chaviste, y compris du temps de Chávez, à chaque fois qu’ils critiquaient le manque d’engagement idéologique de l’élite gouvernementale dans le cadre de la corruption galopante. Ils revendiquent leur autonomie par rapport à la hiérarchie du PSUV (Parti socialiste uni du Venezuela) et contournent le monopole des armes que Chávez avait voulu imposer, sans succès, en faveur des forces armées. Ces dernières ont une vision négative des collectifs, même si d’autres secteurs de l’appareil répressif de l’Etat ont des liens étroits avec eux […]

Un autre secteur a surgi entre 2007 et 2012, à l’apogée du chavisme. Ses membres prennent le groupe précédemment mentionné pour modèle et mènent en partie des actions similaires, de défense des quartiers contre la délinquance et de travail social, mais idéologiquement ils s’identifient beaucoup plus au « socialisme du 21e siècle », c’est-à-dire sont beaucoup plus proches du chavisme et moins autonomes. Ce sont souvent des gens plus jeunes, avec moins d’expérience des luttes sociales, mais qui étaient disposés à en mener dans le contexte d’abondance ayant marqué ces années-là. Au fur et à mesure que les ressources se sont raréfiées sous le gouvernement de Maduro (et même avant), certains de ces groupes, qui manquaient d’une base idéologique forte et indépendante, sont passés à des activités délictueuses, en utilisant leurs contacts avec l’Etat, leurs armes et leur contrôle de petites zones urbaines.

Et il y a enfin ce que l’on peut appeler les collectifs camouflés. Ils ont surgi avec la dite Opération pour la libération du peuple (OLP), durant laquelle des forces spéciales sont entrées dans les quartiers pour démanteler de supposées bandes criminelles, dans des actions qui ont souvent fini dans des bains de sang. Durant ces opérations, des secteurs de la police ont pris contact avec des collectifs, en principe afin de tenter d’éviter les affrontements. Ces derniers se sont alors appropriés des techniques de para-surveillance, dans des buts clairement répressifs. Leurs actions, non seulement d’intimidation mais aussi d’agression physique dans des zones d’opposition, viennent étayer l’imaginaire sur les collectifs : le monstre caché sous le lit. Depuis la vague de manifestations de 2014, on a commencé à voir intervenir ces groupes armés, de fait partie prenante du régime mais qui agissent en civil, en circulant à moto.2

Dans ce moment de crispation, les trois groupes sont actifs, en jouant un rôle qui est avant tout celui de troupes de choc du régime. Si les élites chavistes s’accrochent au pouvoir d’autant plus fortement que le conflit s’aiguise, la dynamique de vie ou de mort est encore plus importante pour ceux qui sont perçus comme « collectifs », même si leurs raisons d’agir sont différentes. La confusion régnant sur le fait de savoir qui est ou n’est pas « collectifs » laisse entrevoir que, dans un contexte de transition, les Forces armées – qui ont avec les collectifs une relation tumultueuse, dans la mesure où elles les considèrent comme usurpant leurs propres fonctions – auront d’importantes marges de manœuvre afin de les neutraliser. Ce qui, évidemment, tend à renforcer encore le sentiment de défense existentielle de la part de collectifs qui font pourtant de nombreuses critiques envers Maduro et la direction chaviste, que ce soit pour corruption ou pour manque d’engagement révolutionnaire […]

 

Et les CLAP ?

Les CLAP [qui distribuent à la population des aliments et d’autres produits de première nécessité, NdTr] exercent cette fonction de contrôle social de façon plus claire et avec plus de force, dans la mesure où ils couvrent un territoire beaucoup plus vaste et disposent de moyens d’aide d’urgence qui deviennent plus nécessaires à mesure que la crise s’aggrave. S’il y a eu en début d’année un rebond significatif d’opinions favorables envers Maduro, c’est d’abord parce que cela a coïncidé avec une opération massive de distribution des CLAP.

Mais c’est aussi une arme à double tranchant. Plus on entretient à travers les CLAP les espoirs de recevoir des aides d’urgence, plus le gouvernement se doit de les satisfaire. S’il n’y parvenait pas, il deviendrait très possible que ce lien se défasse et que les gens descendent dans la rue. De fait, des rapports font déjà état de secteurs populaires qui protestent contre les défaillances dans la distribution des CLAP, dans des actions qui s’imbriquent avec des mobilisations de type civique ou politique. Si ces défaillances persistent, et si les espoirs dans cette aide s’effondrent, la capacité de contrôle des CLAP partira en fumée.

 

Comment la situation peut-elle évoluer dans un avenir proche ?

Tout indique que l’on va vers un scénario de confrontation accrue, qui marquerait dans les faits un tournant dans l’histoire récente du Venezuela. Il y a une chose qui est peu commentée : le fait que, vu les niveaux de polarisation, de contestation et de conflit que le pays a connus ces deux dernières décennies (et même avant), à quoi s’ajoutent le nombre incroyable des armes qui circulent au sein de la population, ainsi que des violences criminelles, les tensions sociales et politiques n’aient pas encore débouché sur des événements bien plus graves, y compris une guerre civile. Il est vrai qu’à des moments où l’on parlait déjà de tout ou rien, de la fin du monde, d’une issue finale face à une situation bloquée – comme en 2002, 2007 ou 2014 –, le Venezuela et son peuple avaient malgré tout réussi à freiner la course vers le précipice.

Nous sommes maintenant dans une conjoncture très différente. Le gouvernement n’est pas seulement faible du point de vue du soutien populaire, mais confronté à un panorama géopolitique complètement adverse, tandis que beaucoup de ses cadres sont immergés jusqu’au cou dans la corruption, ce qui réduit les possibilités d’immunité dans un contexte de transition politique. Coincé contre les cordes, le gouvernement n’a pas la moindre intention de négocier de bonne foi, parce que ce qui est en jeu est « tout ». C’est pourquoi il utilise tous les leviers de l’appareil institutionnel qu’il contrôle afin de tenter d’empêcher une débâcle complète, en acceptant le coût que cela implique pour sa légitimité au niveau national et international. Il est certain que du côté de l’opposition, qui est plus soutenue que jamais au Venezuela et à l’étranger, il n’y a pas non plus la moindre volonté de négocier. D’abord pour des raisons de principes – du type « la démocratie ne se négocie pas », même si ce qu’elle entend par démocratie est plus que questionnable –, mais surtout parce qu’elle se sent plus proche que jamais de la victoire finale.

Il est cependant vrai également, même si c’est difficile à concevoir, que ni l’opposition ni le gouvernement ne disposent des forces qui leur garantiraient la victoire. C’est pourquoi ils s’enfoncent dans une guerre de tranchées dont on ne voit pas le bout. Le gouvernement joue l’usure de l’opposition. L’opposition mise sur une rupture décisive au sein du gouvernement – notamment de personnages clés, membres de l’armée – et sur un développement de la contestation populaire qui obligerait le pouvoir à la réprimer, comme il le fait avec les mobilisations politiques plus conventionnelles. Un tel scénario lui ferait perdre beaucoup de sa crédibilité parmi des secteurs qui, très déçus et portant des critiques sévères, ne se sont encore nullement décidés à soutenir une alternative gouvernementale d’opposition.

Le joker est la Force armée nationale bolivarienne. Il devient de plus en plus évident […] que ses hautes sphères sont largement impliquées dans des actes de corruption, en particulier les trafics d’aliments et de devises qui affectent directement les classes populaires. Mais contrairement aux élites civiles du chavisme, les militaires savent qu’ils sont un enjeu dans une éventuelle négociation, précisément parce qu’ils contrôlent les armes de l’Etat et pourraient, le moment venu, les utiliser en vue d’une « pacification » visant certains secteurs, tels que les collectifs, qui s’opposeraient par la force à une transition. L’opposition entretient des liens avec la hiérarchie militaire et lui demande publiquement de prendre position contre le gouvernement. Il n’est pas impossible qu’un tel scénario se produise, par-delà le paradoxe d’une opposition qui a critiqué pendant des années la composante militaire, en dénonçant son emprise sur le pouvoir civil. Dans tous les cas, ce sont les secteurs populaires qui en subiraient les conséquences négatives.

On peut rappeler à ce propos les mots du président Carlos Andrés Pérez, à la veille de ce qui allait devenir le Caracazo de 1989 : « lorsque l’armée intervient dans la rue, c’est pour tuer des gens. » Il ne sert à rien de parler d’anges et de démons. Au Venezuela, ceux qui invoquaient hier les droits de l’Homme les violent aujourd’hui, et vice-versa. Le prix fort est toujours payé par ces quartiers populaires dont tout le monde parle mais que personne n’entend, et encore moins comprend. Tels sont, en résumé, le nœud et l’étendue de notre crise.

Propos recueillis par Pablo Stefanoni

 

 

  • 1. http ://nuso.org/articulo/venezuela-por-que-no-bajan-de-los-cerros, traduit et édité – avec des coupes signalées entre crochets – par Jean-Philippe Divès
  • 2. L’équivalent des « colectivos » du côté de l’opposition de droite est connu sous le nom de « guarimbas ». Les uns et les autres ont déjà fait de nombreuses victimes (125 morts officiellement décomptés entre avril et la mi-août 2017). Ndlr.