Vague de grèves enseignantes aux États-Unis

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Démarrée il y a tout juste un an en Virgine Occidentale, du 22 février au 3 mars 2018 (voir l’Anticapitaliste mensuel n°98), la vague de grèves du personnel scolaire s’est étendue tout au long de l’année et a touché nombre de territoires étatsuniens : l’Oklahoma, le Kentucky, l’Arizona, le Colorado et, tout récemment, la Californie. Le dernier mouvement en date s’est déroulé à Los Angeles et a été, comme les autres, massif, déterminé, et extrêmement soutenu par la population. 

Il faut dire que depuis 2008, l’Éducation publique a énormément souffert dans le pays : salaires en berne, effectifs de classes qui explosent, les coupes budgétaires détruisent petit à petit l’école publique. Le mouvement de destruction avait été entamé bien avant la crise de 2008, qui a essentiellement servi d’accélérateur. Cela fait en effet près de deux décennies que les écoles publiques aux États-Unis sont l’objet d’un assaut de la part des capitalistes, qui souhaitent une privatisation du marché de l’enseignement. L’état déplorable de l’éducation publique, résultat du sous-financement, servant de justification à la privatisation. Les écoles sont devenues un marché. La marchandisation scolaire n’est pas un fait nouveau aux États-Unis, relevant d’un processus déjà mis en œuvre sous l’administration Reagan et définitivement acté par la loi No Child Left Behind (« Aucun enfant laissé de côté »), signée le 8 janvier 2002. Elle se renforcera au fil des ans avec la libéralisation des politiques éducatives. On assiste à des concessions de plus en plus fréquentes de la gestion des établissements publics à des entreprises privées. Les bénéfices sont privés, mais le financement est public. L’école est liée par un contrat de gestion appelé charte, d’où le nom de chartered schools, écoles à charte. Une des revendications des différents mouvements est l’arrêt de l’ouverture de ces écoles privées, financées au détriment de l’école publique. Les enseignantEs ont souvent obtenu des moratoires sur de futures ouvertures.

L’État fédéral s’est également retiré de certains services publics, comme les bus scolaires ou les cantines, au profit d’entreprises sous-traitantes. Ce qui aggrave inévitablement les inégalités entre les différents districts. 

 

La grande misère de l’école publique

Une manifestante a témoigné assister à un cours de chimie en laboratoire avec 41 autres élèves, qui ne peuvent pas tous s’asseoir faute de sièges, ou même réaliser des expériences. Les enseignantEs dénoncent des effectifs pouvant atteindre 50 élèves par classe. Des inégalités qui, bien sûr, s’effectuent au détriment des plus pauvres, car les familles qui peuvent se le permettre mettent leurs enfants dans des écoles privées, dont la fréquentation a augmenté de 150% en dix ans. Les classes surchargées concernent ainsi surtout les familles les plus défavorisées. Les enseignantEs se voient contraints d’acheter eux-mêmes les fournitures, crayons, cahiers, livres, voire un ordinateur pour la classe. Les profs, mal payés, sont souvent obligés de cumuler deux, voire trois boulots. Une enseignante raconte : « J’ai 16 ans d’expérience, j’ai deux jobs en plus et je vends mon plasma sanguin pour payer mes factures. C’est cela, être enseignant en Amérique ». Aujourd’hui, les profs gagnent en moyenne 18,4 % de moins que les autres professionnels ayant un diplôme équivalent.

 

victoire à Los Angeles

Les 34 000 enseignantEs de Los Angeles, après beaucoup d’autres dans différents États américains, se sont mis en grève fin janvier pour la première fois depuis trente ans, afin d’obtenir de meilleures conditions de travail. Cette grève massive, déterminée, explosive, a fait mettre les pouces au superintendant du district scolaire de Los Angeles. Une victoire saluée par beaucoup, mais qui laisse un goût de trop peu à certainEs. Le syndicat, en effet, a pressé les grévistes à reprendre le travail, après la vague de concessions des autorités. Des grévistes pensaient qu’ils et elles auraient pu gagner sur plus de revendications. Quoiqu’il en soit, cette grève a été remarquable à plus d’un titre (voir ci-après).

 

Ce n’est pas fini

La grève de Los Angeles n’est pas la dernière. À Denver (Colorado), les professeurs se sont massivement mis en grève en faveur d’une augmentation de salaires. Après quatre jours de grève, ils ont obtenu des augmentations de 7 à 11%, ainsi qu’une hausse de leur prime d’ancienneté.  C’est au tour des écoles d’Oakland, dans la Bay area, là où se trouve San Francisco, d’être en grève au moment où nous écrivons. Dans cette région de la hi-tech, les salaires des profs sont si misérables que la plupart ne peuvent se loger dans la région, car les loyers sont trop élevés. Le résultat est un va-et-vient incessant des enseignants, un enseignant sur cinq quitte la région chaque année, ce qui a pour effet de déstabiliser les étudiantEs. Et le district scolaire a déjà annoncé des coupes budgétaires de 30 millions de dollars dans le budget, le licenciement de 150 personnes, et la fermeture d’une des 24 écoles menacées de fermeture. L’augmentation réclamée de 12% de leurs salaires ne ferait que les ramener à peine au salaire moyen régional.  

Fait remarquable, environ 200 étudiantEs de la hi-tech d’Oakland ont organisé une marche de soutien aux enseignants, car eux-mêmes ont des difficultés à payer des loyers qui ont augmenté de 32% depuis 2014. Même les plutôt bons salaires des employés de la hi-tech commencent à ne pas suffire pour se loger.

La tentative de briser la grève a tourné court. À l’approche de la grève, les autorités avaient fait passer des annonces pour trouver des « remplaçants », payés plus du double (300 dollars pour 113). Ca n’a pas fonctionné.

Comme dans les autres États, les enseignantEs se sont organisés bien en amont de la grève, en allant voir les parents, levant des fonds pour aider à donner à manger aux élèves pendant la grève. Car de nombreux enfants sont dépendants des repas scolaires. Le repas à l’école constituant pour beaucoup leur unique repas chaud de la journée.

 

Rebelote en Virginie Occidentale

Les enseignantEs de Virginie occidentale ont été contraints de se remettre en grève le 18 février dernier à travers tout l’État. Le lendemain, les cars scolaires restaient dans leurs garages. Et au milieu de la journée, les grévistes obtenaient satisfaction. Ils demandaient l’abrogation d’un projet de loi anti-syndicale et pro-privatisation. La loi aurait permis l’ouverture de la première école privée à fonds publics, une attaque contre les primes d’ancienneté, et la constitution d’un fonds destiné à détourner des fonds publics au profit du privé. Les écoles furent donc fermées. Les enseignantEs furent aidés en cela par la grève massive de l’association du personnel scolaire, singulièrement les chauffeurs de bus. Les enseignantEs, un an après leur grève qui avait lancé le mouvement à travers tout le pays, redoutaient de ne pas bénéficier d’un soutien identique à leur premier mouvement. Ils et elles ont d’autant plus apprécié les pizzas, nuggets, et autres victuailles apportées par la population !

Comme l’a proclamé un gréviste : « Les gens commencent à s’apercevoir que gagner est possible ». Un espoir pour la suite. o

 

 

 

La grève de Los Angeles

 

Nous reproduisons un article édité après la grève par Labor notes, un réseau de syndicalistes lutte de classe, fondé à la fin des années 1970. 

 

Au terme d’une grève joyeuse, 34 000 enseignants de Los Angeles ont pu gagner sur des revendications. Ils ont contraint le superintendant Austin Beutner, un ancien banquier d’affaires, à accepter des concessions sur des sujets qu’il avait jusque là même refusé d’aborder dans une négociation. La ville va rétablir un nombre limite aux élèves par classe, et pour la plupart des classes, en réduire le nombre progressivement d’ici 2022.

En dépit d’une majorité favorable à l’école privée sous contrat au sein du conseil scolaire, un moratoire a été adopté pour geler l’ouverture de nouvelles écoles privées. Et cela dans le deuxième secteur scolaire du pays par son nombre d’écoles.

Des infirmières, bibliothécaires et conseillers vont être embauchés. Promesse a été faite de créer un fonds pour la défense des immigrés.

Il s’agit là d’une politique tout à fait différente de ce que le superintendant avait en tête. En novembre, il avait annoncé un plan de compétition entre écoles. Chaque école jugée non performante serait liquidée comme on se débarrasse d’actions peu rentables.

Certains enseignants étaient tellement émus de leur victoire qu’ils en pleuraient au grand rassemblement du 22 janvier, alors que les négociateurs faisaient leur compte rendu. Alex Caputo-Pearl, président du syndicat United Teachers Los Angeles, a proclamé que cette grève était « une des plus magnifiques démonstrations de la force collective que les États-Unis aient vu depuis des dizaines d’années ».

Les membres du syndicat sont retournés dans leurs écoles pour discuter avec leurs collègues, et voter sur l’acceptation de l’accord, pour reprendre le travail le lendemain matin. Certains enseignants étaient frustrés par une action qu’ils jugeaient trop rapide. Mais 81% ont approuvé l’accord, et repris le travail le 23 janvier.

Le district pleurait misère en face des demandes des enseignants, disant qu’il était en déficit. Mais cela n’était pas exact, dans la mesure où ses réserves financières grandissent chaque année.

Les enseignants ont forcé les dirigeants du district à prendre sur l’argent thésaurisé pour améliorer l’école.

 

Comment ils ont fait

Du premier jour de la grève, une majorité d’enseignants se rendaient chaque jour à leur école pour tenir le piquet de grève, avec parents et étudiants. Puis, les grévistes et leurs soutiens se rendaient en ville dans des rassemblements qui ont comptabilisé 50 000 personnes le premier jour, chiffre qui augmentait quotidiennement. Ils se sont organisés école par école. Dans une ville où la pluie est rare, ils ont bravé une semaine entière de déluge. Les rues étaient pleines de joie. Pendant toute la semaine, partout, il y avait des chants, des danses, des prises de parole, des orchestres. Les enseignants ne se sont pas laissés impressionner par les torrents de pluie qui s’abattaient sur eux, ils enfilaient des ponchos, plastifiaient leurs feuilles de chants et pancartes.

Dans toute la ville, les gens parlaient de la grève et de ses revendications, dans les cafés, les bus, magasins, loueurs de voitures de l’aéroport.

Pour essayer de garder les écoles ouvertes pour les 600 000 élèves de Los Angeles, le district a tenté d’amener des briseurs de grève venant de sociétés privées. Il a offert plus du double de salaire pour travailler pendant la grève. Mais à Los Angeles, les remplaçants sont syndiqués et bien peu ont accepté de franchir le piquet de grève.

 

Ce qu’ils ont gagné :

- Des réductions de la taille des classes. Exit le décret qui autorisait le district à ignorer les limites de taille d’une classe. Désormais, en cas de dépassement du maximum d’élèves pour une classe, une nouvelle devra être ouverte. Les limites contractuelles vont être abaissées durant les trois prochaines années ;

- Une infirmière à plein temps dans chaque école. Quelque 300 infirmières vont être embauchées dans les 3 ans ;

- Un bibliothécaire à plein temps dans chaque collège et lycée. Le district devra embaucher 82 bibliothécaires ;

- Un moratoire sur la création de nouvelles écoles privées ;

- Une augmentation de salaire de 6%, avec 3% rétroactifs pour l’année 2017-2018 ;

- Moins de tests standardisés, qui défavorisent les écoles dans certains quartiers ; 

- Plus de conseillers. 17 seront embauchés, afin qu’il y ait un conseiller pour 500 élèves ;

- Plus d’espaces verts ;

- Un fonds pour la défense des immigrés, muni d’une hotline dédiée et d’un avocat pour les familles.

 

Régine Vion

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